Pierre Rosanvallon: pour une société des égaux
LES DEBATS DE L'OBS. L'historien et fondateur de la République
des Idées publie un nouvel essai dans lequel il poursuit sa
réflexion sur la démocratie et lance de nouvelles pistes pour
animer le débat à gauche. Entretien.
Le Nouvel Observateur - «La Société des égaux» est le
troisième volet, après «la Contre-Démocratie» et «la Légitimité
démocratique», de votre réflexion philosophique et historique sur
les mutations contemporaines de la démocratie. Quelle en est la
logique?
Pierre Rosanvallon - La démocratie se définit classiquement
comme un type de régime politique. C'est sous cet angle que je
l'avais appréhendée dans les deux volumes précédents. En
analysant notamment les formes non électorales de l'expression de la
souveraineté du peuple ainsi que l'émergence de nouveaux types
d'institutions représentant la volonté générale.
Mais la démocratie est aussi une forme de société. Tocqueville
avait déjà fameusement mis l'accent sur cette dimension, voyant
dans ce qu'il avait appelé l'égalité des conditions son principe
générateur. Avec ce troisième volet, j'ai voulu systématiser son
intuition en proposant une histoire et une théorie générale de
cette idée d'égalité démocratique.
En visant d'abord à clarifier le sens qu'elle avait revêtu dans
les révolutions américaine et française. L'égalité avait alors
été essentiellement appréhendée comme une façon de faire la
société, de produire et de faire vivre le commun. Elle était
considérée comme une qualité démocratique et pas seulement comme
une mesure de la distribution des richesses.
Pouvez-vous développer ce point?
Il est en effet décisif. C'est l'idée de faire advenir une
«société des égaux» qui était centrale en 1789. Cela allait
plus loin qu'une simple problématique de la réduction des écarts
de richesse. La perspective était celle d'instaurer un monde sans
dénivelés, dans lequel chacun avait les mêmes droits, était
reconnu et respecté comme aussi important que les autres. La notion
d'égalité définissait ainsi au premier chef une forme de relation
sociale.
Cette égalité-relation était articulée autour de trois
figures: la similarité, l'indépendance et la citoyenneté. La
similarité est de l'ordre d'une égalité-équivalence: être
semblable, c'est participer d'une même humanité contre le fait du
privilège. L'indépendance est une égalité-autonomie: elle se
définit négativement comme absence de subordination entre les
individus et positivement comme un équilibre de l'échange. La
citoyenneté est quant à elle une égalité-participation; c'est la
communauté d'appartenance et d'activité civique qui la constitue.
Le projet de l'égalité comme relation sociale s'était en
conséquence décliné en France et aux Etats-Unis sous les espèces
d'un monde de semblables, d'une société d'individus autonomes et
d'une communauté de citoyens. L'égalité était de la sorte pensée
comme position relative des individus, règle d'interaction entre eux
et principe de constitution de leur commun. Il m'a semblé essentiel
de revenir à cette dimension fondatrice au moment où l'explosion
des inégalités économiques et sociales rend caduques la notion de
société des semblables et la visée d'appartenance des citoyens à
un monde commun. Nous avons en effet bien besoin de nous retremper
aujourd'hui dans cet esprit révolutionnaire pour sortir de l'impasse
actuelle.
Pour vous, nous vivons une véritable contre-révolution en
matière d'inégalités: depuis les années 1980, le 1% le plus riche
de la population n'a cessé d'accaparer une part croissante des
revenus et des patrimoines. Pouvez-vous préciser cet état de fait
avec des chiffres révélateurs? D'autant que, vous le soulignez dans
votre livre, «on n'a jamais autant parlé de ces inégalités et
qu'en même temps on n'a jamais aussi peu agi pour les réduire»...
Contre-révolution, le terme n'est pas trop fort pour qualifier le
moment contemporain. Alors que l'égalité avait été «l'idée
même» de la Révolution, pour reprendre la célèbre formule de
Necker, c'est aujourd'hui le développement des inégalités qui est
la force agissante du monde. Le mouvement n'a cessé de s'accélérer
depuis la fin des années 1980.
Le fait spectaculaire qu'il faut souligner est que, depuis près
de vingt ans, c'est le 1% le plus aisé, voire le sommet du 0,1% ou
du 0,01% (soit quelques milliers d'individus) le plus favorisé, qui
a accaparé les fruits de la croissance. En France, par exemple, le
salaire moyen du 1% le plus rémunéré a augmenté d'environ 14%
entre 1998 et 2006, et celui du 0,01%, tout au sommet de l'échelle,
de près de 100% alors que la progression sur la même période n'a
été que de 4% pour la grande masse des 90% des salariés du bas.
Dans le cas français toujours, le 1% le plus riche possède
dorénavant 24% de la richesse du pays, et les 10% les plus aisés,
62%, tandis que les 50% les moins bien lotis n'en possèdent que 6%.
Les travaux d'Anthony Atkinson, de Thomas Piketty et d'Emmanuel Saez
ont scientifiquement documenté cette évolution, qui ne concerne
évidemment pas que la France.
En quoi la situation actuelle des inégalités n'a-t-elle rien
d'un héritage du passé mais marque-t-elle au contraire une
spectaculaire rupture, inversant une tendance séculaire?
On peut dire qu'il y a aujourd'hui inversion d'une précédente
tendance séculaire à la réduction des inégalités. Le 1% des
Français les plus riches qui accaparait 53% du patrimoine total en
1913 n'en détenait ainsi plus que 20% en 1984. Aux Etats-Unis, les
10% des revenus les plus élevés se partageaient près de 50% du
total des revenus à la veille de la crise de 1929, pourcentage qui
s'était stabilisé au-dessous de 35% du début des années 1950 au
début des années 1980. En Suède, exemple emblématique entre tous,
le 1% de la population bénéficiant des revenus les plus élevés
touchait 23% du total des revenus en 1980, contre 46% au début du
siècle.
Ces réductions spectaculaires avaient procédé à la fois de la
progression plus rapide des bas revenus, du ralentissement des plus
hautes rémunérations autant que des transferts sociaux et du très
fort effet correcteur des impôts sur le revenu, dont les taux
étaient montés en flèche dans la première moitié du XXe siècle.
C'est un fait que l'on a trop oublié. Si l'impôt progressif sur
le revenu est partout institué avec des taux très bas (de 2% à 6%)
au tournant du XXe siècle, ceux-ci atteignaient ainsi 60% en France
en 1924 et 79% aux Etats-Unis en 1936. En 1942, le taux marginal
supérieur sera même de 94% aux Etats-Unis! Ce sont des chiffres
qu'il faut rappeler.
Vous vous inquiétez d'un certain consentement collectif à
l'inégalité. Vous proposez d'appeler «paradoxe de Bossuet» cette
situation dans laquelle les hommes déplorent en général ce à quoi
ils consentent en particulier. Pouvez-vous nous l'expliquer?
Tout le monde ou presque dénonce aujourd'hui les bonus
extravagants ou les rémunérations démentielles de certains PDG.
Toutes les enquêtes montrent que le sentiment de vivre dans une
société injuste est majoritaire. Mais les facteurs qui produisent
ces inégalités une certaine philosophie détournée de l'égalité
des chances, l'exaltation du mérite ou les mécanismes de la
concurrence - sont simultanément largement intériorisés.
Le sentiment diffus que les inégalités sont «trop fortes»,
«scandaleuses», voisine du même coup avec une acceptation
informulée de leurs multiples expressions spécifiques autant
qu'avec une sourde résistance à les corriger pratiquement. D'où le
fait qu'un mécontentement social susceptible d'être largement
majoritaire puisse se lier à une passivité pratique face au système
général des inégalités. On voue ainsi aux gémonies les
inégalités en général alors que l'on reconnaît implicitement
comme légitimes les ressorts spécifiques qui les conditionnent.
J'ai appelé cela le «paradoxe de Bossuet» en référence à la
célèbre remarque de ce dernier: «Dieu se rit des hommes qui se
plaignent des conséquences alors qu'ils en chérissent les causes.»
Pourtant le sentiment d'injustice et de révolte contre la montée
des inégalités anime les mouvements européens des «indignés».
Que vous inspire ce phénomène et est-il nouveau?
L'intéressant dans ces mouvements, c'est qu'ils ne se contentent
pas de dénoncer les inégalités économiques. Ils vont plus loin et
mettent le doigt sur le fait que c'est la dissolution de
l'appartenance à un monde commun qui est la conséquence de ce qu'il
faut bien appeler la sécession des riches. Ils se révoltent à
juste titre contre leur condition d'oubliés, d'individus qui ne sont
plus traités comme des semblables, relégués dans une condition de
sous-citoyens. Ils ont le sentiment d'être des abandonnés de la
démocratie et de l'économie, de ne plus compter pour rien.
Mais ils n'ont pas toujours la science de leur malheur,
l'intelligence de leur indignation. C'est aussi pour armer ces
mouvements que j'ai écrit «la Société des égaux», pour dessiner
à la fois un cadre d'intelligibilité et une perspective à leur
action et à leur légitime impatience.
A propos de cette crise de légalité, vous écrivez que «la
gauche a perdu ce qui avait fait historiquement sa force et fondé sa
légitimité». Pourquoi et que devrait-elle faire?
S'il fallait résumer en un mot ce qui a défini historiquement la
gauche, je dirais qu'elle a été le parti de l'égalité. Le
problème est qu'elle ne l'est plus que très partiellement. Sa
vision s'est réduite à une culture de la redistribution (elle est
le parti de la dépense publique et de l'impôt) et à une défense
des droits individuels, en matière de lutte contre les
discriminations tout particulièrement. Il n'y a évidemment rien à
redire à cela en principe.
Mais à l'âge de la crise de l'Etat-providence, de la
délégitimation de l'impôt et de la critique de l'individualisme,
cela ne tient plus la route; la gauche se trouve en fait sur la
défensive ou dans une posture minoritaire. Elle n'est plus
culturellement hégémonique. Il ne suffit donc plus de dénoncer les
inégalités. La gauche doit maintenant se doter d'une nouvelle
philosophie sociale d'ensemble. Je pense que c'est à partir de
l'idée de «société des égaux» qu'elle peut redevenir une force
perçue comme porteuse d'un nouvel universalisme et d'un projet
crédible d'émancipation, alors que nous vivons un processus de
«dénationalisation» et de décomposition des démocraties-sociétés.
Société des égaux que je propose quant à moi de réarticuler
autour des principes de singularité, de réciprocité et de
communalité.
C'est-à-dire ?
Je souhaite avec ces concepts élargir et dépasser le cadre
actuel des discussions sur la justice. Car, de John Rawls à Amartya
Sen, les théories sur le sujet se réduisent en fin de compte à
définir la ligne de partage entre inégalités économiques et
sociales légitimes et inégalités illégitimes. Mais c'est
d'inégalités inter-individuelles qu'il s'agit.
Or l'égalité est une notion politique et sociétale autant
qu'économique. Elle concerne le commun autant que le juste. D'où ma
recherche des conditions d'adaptation au monde contemporain de ce
qu'avaient été les principes de similarité, d'indépendance et de
citoyenneté dans les Révolutions américaine et française. Les
notions de similarité et de citoyenneté conservent l'importance
qu'elles avaient il y a deux siècles. Mais elles doivent dorénavant
être élargies. La nouvelle attente d'une égalité des singularités
liée aux thèmes de la reconnaissance et du respect des différences
se superpose ainsi au projet originel de la constitution d'une
société des semblables. Alors que le suffrage universel est partout
acquis, l'idée de citoyenneté a de son côté aussi besoin d'être
enrichie.
Le problème n'est en effet plus seulement de partager la
souveraineté politique, il est aussi de faire société ensemble.
D'où l'impératif de communalité. Quant à l'idéal d'une société
d'individus autonomes, il a largement perdu de sa pertinence dans un
univers moderne où le fait de l'interdépendance s'impose dans tous
les domaines. La singularité exprime en partie, sur un mode
différent, cet ancien idéal. Mais, dans l'ordre des règles
d'interaction entre individus, c'est le principe générique de
réciprocité qu'il faut substituer à la perspective plus étroite
et désormais non pertinente économiquement d'une égalité de
marché.
Nationalisme, protectionnisme, xénophobie, séparatisme, qui ont
marqué au cours des siècles derniers les premières crises de
l'égalité, écrivez-vous, réapparaissent aujourd'hui. Pouvez-vous
nous l'expliquer?
La crise de l'égalité que nous vivons aujourd'hui est autant
sociétale qu'intellectuelle. Nous manquons en effet d'une vision
positive de l'égalité autour de laquelle le pays pourrait se
rassembler. Cette crise a eu un précédent à la fin du XIXe siècle,
résultant de l'explosion des inégalités liée à
l'industrialisation et à la première mondialisation. Une nouvelle
droite nationaliste avait alors surgi, proposant de résoudre cette
crise sociale grâce à un «protectionnisme ouvrier» et à des
mesures xénophobes. («Ne parlons plus de prolétaires mais de
travailleurs français», disait-elle.)
N'oublions pas le livre de Barrès, en 1893, qui avait pour titre
«Contre les étrangers». Cela a déteint sur une partie de
l'opinion républicaine. Mais les socialistes ont résisté, ainsi
que les républicains de progrès. En France comme en Europe, leur
réponse a été d'opérer des réformes radicales: mise en place
d'un Etat-providence, impôt progressif sur le revenu, lois de
protection du travail. Même la droite a suivi le mouvement, hantée
qu'elle était par le spectre révolutionnaire. La guerre de
1914-1918 avait, il est vrai, parallèlement renforcé le sentiment
de solidarité. Nous voyons aujourd'hui le même scénario se
reproduire.
Mais si la «voie populiste» rencontre à nouveau un large écho,
l'alternative sociale-réformiste reste balbutiante. D'où le danger
de décomposition sociale et de dérive droitière accélérée de la
société qui pourrait se profiler. C'est pour moi l'enjeu clé du
débat de 2012.
Nous assistons aujourd'hui à une crise de l'Etat-providence
redistributeur. Vous craignez que, si l'écart entre les institutions
de solidarité et les dispositifs de justice sociale continuait de se
creuser, l'explosion sociale pourrait être brutale. Est-elle
inévitable?
L'Etat redistributeur est en crise. Mais il ne pourra pas être
revitalisé sans que, préalablement, on «refasse société». Sinon
ce seront les thèmes démagogiques de la dénonciation de
l'«assistanat» ou de la suspicion envers des immigrés «profiteurs
du système» qui tiendront le haut du pavé. D'où pour cela encore
la nécessité de refonder une culture de l'égalité. Sinon, plus
qu'une explosion sociale, ce sera un processus de décomposition et
de pourrissement des sociétés qui s'accélérera. Avec le danger de
voir les régimes démocratiques eux-mêmes vaciller. Ce qui se passe
aujourd'hui dans la Hongrie gouvernée par Viktor Orban peut être
l'indication d'une orientation forte inquiétante.
Pour vous, l'accroissement des inégalités est mondial et leur
réduction doit aussi se lier à une entreprise de «démarchandisation
du monde». Comment?
On ne peut pas se contenter de réduire les inégalités
monétaires. Ou disons plus précisément que, pour y arriver, il
faut d'abord refaire un monde commun. Si c'est le but, il est par
exemple prioritaire de développer les espaces publics pour
«déghettoïser» la société. Il faut aussi donner chair à une
nouvelle culture de l'égalité dans laquelle tous puissent se
reconnaître.
Avec les inégalités, les gens vivent de plus en plus dans leurs
petits univers segmentés. Refaire du lien social passe donc
nécessairement par cette «démarchandisation»; le non-marchand est
la sphère majeure de l'égalité. Le but n'est donc pas seulement de
réguler le marché, il est aussi de le limiter en développant ce
que j'ai appelé les «biens relationnels» ainsi que les biens
publics. L'idée écologique doit à cet égard converger avec l'idée
socialiste pour définir une croissance sobre, plus axée sur l'être
que sur l'avoir.
Propos recueillis par François Armanet et Gilles Anquetil
Source : "Le Nouvel Observateur" du 1er septembre 2011.