dimanche 22 novembre 2009

Appel : "Pourquoi nous consentons à l'impôt"

Nous, soussignés, assujettis à l’impôt sur le revenu, et pour certains d’entre nous, à l’impôt de solidarité sur la fortune, considérons ces prélèvements comme légitimes et sommes fiers d’apporter ainsi notre contribution aux dépenses publiques nécessaires au progrès, à la cohésion sociale et à la sécurité de la nation. Nous considérons également qu’un impôt progressif sur les successions est le corollaire indispensable des libertés économiques offertes par l’économie de marché. Le marché est facteur de progrès parce qu’il permet à l’esprit d’entreprise de s’exprimer. Mais les inégalités qu’il engendre sont mortifères pour la démocratie si aucune limite n’est mise à la transmission héréditaire de la richesse. Celle-ci doit être acquise par le travail, par le talent, et non par le simple fait d’avoir hérité de ses parents. Une société où le pouvoir économique se transmet par héritage, est une société condamnée à une croissance lente, où les rentiers l’emportent sur les créateurs et où travail et mérite perdent toute valeur. L’Etat doit bien sûr savoir se réformer. Augmenter les impôts n’est pas une fin en soi et la liberté de chacun passe par la libre disposition d’une large part du fruit de son travail. Mais voir des candidats à la magistrature suprême proposer des mesures démagogiques en matière fiscale et justifier la sécession sociale des plus riches nous consterne. Car nos revenus ne proviennent pas seulement de notre talent personnel. Ils ont été acquis par notre travail, mais celui-ci ne porterait pas ses fruits sans le stock d’infrastructures, d’innovations, de savoir-faire, de goût d’entreprendre, de lien social, qui nous a été transmis par les générations qui nous ont précédés. C’est cet héritage commun qu’il nous revient de préserver et de développer en priorité afin d’assurer la qualité actuelle et future de notre vie individuelle et collective. Ce qui passe par un niveau élevé de dépenses publiques. Ces dépenses ne sont pas seulement un coût, elles sont aussi un investissement, gage à la fois de justice et de dynamisme. C’est pourquoi nous consentons à l’impôt et récusons des baisses de la fiscalité dont la contrepartie serait l’insuffisance des moyens donnés à la protection sociale des plus pauvres, à l’éducation, à la recherche, à la santé, au logement ou encore à l’environnement.

jeudi 5 novembre 2009

Egalité des chances

Egalité des chances

Par ALAIN BIHR et ROLAND PFEFFERKORN
Respectivement maître de conférences à l'université de Haute-Alsace, et professeur agrégé de sciences sociales à l'université Marc-Bloch de Strasbourg.


Depuis la révolution de 1789, l'énoncé « Liberté, égalité, fraternité » a sa place sur le fronton des écoles françaises. Le deuxième terme de cette trinité républicaine a été soumis à une offensive généralisée au cours des années 80 et 90 sous couvert de critique de l'égalitarisme. Alors que les inégalités sociales prospéraient, que les « nouveaux pauvres » et les « yuppies » faisaient leur apparition et que l'égalité entre hommes et femmes tardait à se concrétiser (1), l'idée chère à Jean-Jacques Rousseau était remise en question.

Certains ont tenté, en vain, d'y substituer la notion plus vague d'équité. Par exemple, en France, l'essayiste Alain Minc, relayé par de nombreux magazines écrits et audiovisuels, chercha, avec d'autres, à se débarrasser de ce qu'il appelait la « vieille réponse égalitaire traditionnelle ». Cet auteur est allé jusqu'à s'en prendre, dans un rapport officiel, aux smicards, dont les revenus auraient à ses yeux progressé trop vite entre 1974 et 1994 (2). Pourtant, pendant la période considérée, leur niveau de vie avait augmenté moins vite que celui de la moyenne des salariés (respectivement + 40 % et + 60 %), et nous n'évoquerons pas la progression des revenus des détenteurs de capital. Cette offensive s'acompagnait d'une valorisation des « gagnants ».

Incroyable gâchis

La défense des inégalités au sein de la société a été construite par différents courants idéologiques, chacun apportant sa pierre à l'édifice. Elle s'articule autour de trois thèmes principaux.

L'égalité serait tout d'abord synonyme d'uniformité. L'inégalité est alors défendue au nom du droit à la différence, au prix d'une double confusion, entre égalité et identité d'une part, entre inégalité et différence de l'autre.

De surcroît, l'égalité serait synonyme d'inefficacité. En garantissant à chacun une égale condition sociale, elle démotiverait les individus et ruinerait les bases de l'émulation et de la concurrence. Elle serait donc contre-productive, tant pour l'individu que pour la collectivité. Les inégalités profiteraient en définitive à tout le monde, aussi bien aux « perdants » qu'aux « gagnants ». Telle est, par exemple, la position de Friedrich Hayek et de ses épigones. De manière analogue, la Théorie de la justice, de John Rawls, permet de justifier toute inégalité du moment qu'elle est censée améliorer le sort des plus défavorisés.

Le discours inégalitariste se replie, en troisième lieu, sur son argument majeur : l'égalité serait synonyme de contrainte, d'aliénation de la liberté, notamment en portant atteinte au « libre fonctionnement du marché ». Elle conduirait inévitablement à ouvrir la voie aux pires enfers totalitaires.

Cette argumentation est pourtant bien fragile. Contrairement à ce qu'affirment ces critiques, l'égalité n'implique pas l'identité (ou l'uniformité), comme l'inégalité ne garantit pas la différence. Par exemple : les inégalités de revenus produisent des couches sociales au sein desquelles les individus sont prisonniers d'un mode de vie, qu'ils sont plus ou moins tenus de suivre, pour « être (et rester) à leur place ». Inversement, l'égalité des conditions sociales peut ouvrir à chacun de multiples possibilités d'action et d'existence, qui seraient plus favorables à l'affirmation des singularités.

De plus, l'efficacité capitaliste a son prix, et il est de plus en plus lourd, du gaspillage des ressources naturelles à celui des richesses sociales. Les inégalités produites par le marché entraînent en effet un incroyable gâchis. Mesure-t-on cette formidable dilapidation de richesse sociale que constituent le chômage et la précarité de masse ? L'efficacité économique de la société ne serait-elle pas supérieure si était utilisée la force de travail des millions de personnes affectées par le chômage et le sous-emploi ?

Enfin, l'inégalité opprime. Quelle est la liberté du chômeur de longue durée, de la travailleuse à temps partiel contraint, du smicard, du sans-logis ou de l'illettré, de celui qui meurt à trente ou quarante ans d'un accident du travail ou dont la vie est abrégée par l'usure au travail ?

La seule liberté que garantisse l'inégalité, c'est la faculté pour une minorité de s'arroger des privilèges matériels, institutionnels et symboliques au détriment de la majorité.

En France, plus de cinq ans après la campagne électorale du candidat Jacques Chirac, axée sur la fracture sociale et la nécessité de sa réduction, et grâce au mouvement social de novembre-décembre 1995 et au changement de climat idéologique qu'il a rendu possible, les attaques contre l'égalité se font désormais moins grossières. Elles empruntent des chemins détournés, en ajoutant systématiquement au mot égalité un qualificatif qui atténue ou altère sa portée.

L'expression d'inspiration libérale « égalité des chances » tend ainsi à remplacer le mot égalité. Certes, cette expression était déjà utilisée dans les années 60, mais elle restait, pour l'essentiel, cantonnée aux débats qui traversaient la sociologie de l'éducation, à travers la question : l'école contribue-t-elle à égaliser les chances d'accès à une carrière correspondant au talent ou à la vocation de chacun, à maintenir ou à renforcer les inégalités ? Si les sociologues s'opposaient vivement sur les mécanismes générateurs de ces inégalités et sur les interprétations théoriques, ils s'accordaient néanmoins très largement sur les faits, à savoir que l'école ne diminuait pas globalement les inégalités de chances d'accès à tel ou tel destin, la reproduction sociale l'emportant très largement sur la mobilité.

Cette notion d'« égalité des chances » n'équivaut pourtant ni à l'égalité des résultats ni à l'égalité de condition. Mais pour de nombreux locuteurs elle désigne implicitement l'égalité tout court, sans qualificatif. Son usage systématique par les dirigeants politiques, quelle que soit au demeurant leur couleur, ou par la presse, y compris celle de gauche, voire de la gauche de la gauche, produit bien un effet insidieux (3).

En effet, l'« égalité des chances » au départ permet de justifier l'inégalité des résultats. A l'école, où elle relève du mythe ou de la mystification, elle permet en particulier de justifier, au bout du compte, des inégalités bien réelles.

C'est un pas que n'hésite pas à faire le premier ministre britannique, M. Anthony Blair, quand il avalise l'idée que les plus démunis seraient finalement responsables de leur situation, et donc de leur infortune ; ou le chancelier allemand, M. Gerhard Schröder, quand il proclame : « Je ne pense plus souhaitable une société sans inégalités... Lorsque les sociaux-démocrates parlent d'égalité, ils devraient penser à l'égalité des chances et pas à l'égalité des résultats. »

Une hiérarchie sociale

Ce glissement contribue à un véritable retournement sémantique. Le procédé n'est cependant pas nouveau. Dans son message au peuple français du 11 octobre 1940, après avoir fustigé « les faiblesses et les tares de l'ancien régime politique », le maréchal Philippe Pétain préconisait déjà le remplacement des principes égalitaires inspirés par Jean-Jacques Rousseau par l'idée d'égalité des chances : « Le régime nouveau sera une hiérarchie sociale. Il ne reposera plus sur l'idée fausse de l'égalité naturelle des hommes mais sur l'idée nécessaire de l'égalité des “chances”, données à tous les Français de prouver leur aptitude à servir... Ainsi renaîtront les élites véritables que le régime passé a mis des années à détruire et qui constitueront les cadres nécessaires au développement du bien-être et de la dignité de tous (4). » Pour Pétain, il s'agissait alors de renouveler les élites et de rompre avec certains aspects de la IIIe République tout en prolongeant les discriminations et le scientisme républicains.

Certes, de nos jours, l'expression « égalité des chances » renvoie plus banalement à la conception libérale anti-égalitaire ou à sa variante dite sociale-libérale. Il n'en reste pas moins qu'elle permet de diluer et de dénaturer l'idée d'égalité, à la fois comme réalité et comme horizon.

Car là où il y a égalité, par définition il n'y a pas besoin de chance ; et là où il y a chance, il n'y a pas égalité, mais hasard, gros lot ou lot de consolation... Le mot chance ne renvoie-t-il pas au monde de la loterie, un monde où l'on parie ? Un monde où quelques-uns gagnent... et où la plupart perdent ?

ALAIN BIHR et ROLAND PFEFFERKORN.

(1) Cf. sur ces points nos ouvrages : Déchiffrer les inégalités, Syros, nouvelle édition 1999, et Hommes-femmes, l'introuvable égalité, L'Atelier, Paris, 1996.

(2) Cf. La France de l'an 2000, éditions Odile Jacob, Paris, 1994. Les chiffres cités dans cet ouvrage à propos de la progression du niveau de vie des smicards étaient inexacts.

(3) A titre d'exemple, lire en particulier le dossier publié par l'hebdomadaire Rouge du 4 mai 2000 sous le titre : « Lutter pour l'égalité des chances ».

(4) Cité par René La Borderie, « 60 années d'égalité des chances, 60 années d'inégalité des résultats », L'Ecole émancipée, Paris, n° 6, janvier 2000.

La diversité ne réduit pas les inégalités

Entretien avec Walter Benn Michaels

Extrait des propos recueillis par Bénédicte Charles pour le magazine Marianne.

le 20 octobre 2009

Le débat sur la diversité masque l’accroissement des inégalités économiques. Un entretien de Walter Benn Michaels, intellectuel américain auteur de La diversité contre l’égalité. Extrait du magazine Marianne.


Pour vous, le débat sur la diversité masque l’accroissement des inégalités économiques ?


Oui. Au cours des 30 dernières années, les pays comme la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada sont devenus de plus en plus inégalitaires, économiquement parlant. Et plus ils sont devenus inégalitaires, plus ils se sont attachés à la diversité. C’est comme si tout le monde avait senti que le fossé grandissant entre les riches et les pauvres était acceptable du moment qu’une partie des riches sont issus des minorités.


Vous considérez qu’il s’agit d’un écran de fumée et qu’il est délibérément mis en place. Pourquoi et par qui ?


Non, il n’y a pas de complot ici. Je pense que les gens se sont de plus en plus attachés à un modèle libéral de justice, dans lequel la discrimination — racisme, sexisme, homophobie, etc. — est le pire de tous les maux. Si ça marche, c’est à la fois parce que c’est vrai — la discrimination est évidemment une mauvaise chose — et parce que ça ne mange pas de pain— le capitalisme n’a pas besoin de la discrimination. Ce dont le capitalisme a besoin, c’est de l’exploitation.


Vous expliquez que la diversité ne réduit pas les inégalités, mais permet seulement de les gérer. Que voulez-vous dire ?


Eh bien, il est évident que la diversité ne réduit pas les inégalités économiques. Si vous prenez les 10% de gens les plus riches (ceux qui ont en fait tiré le plus de bénéfices de l’explosion néolibérale des inégalités) et que vous vous assurez qu’une proportion correcte d’entre eux sont noirs, musulmans, femmes ou gays, vous n’avez pas généré plus d’égalité sociale. Vous avez juste créé une société dans laquelle ceux qui tirent avantage des inégalités ne sont pas tous de la même couleur ou du même sexe.


Les avantages en termes de gouvernance sont assez évidents, eux aussi. L’objectif du néolibéralisme, c’est un monde où les riches peuvent regarder les pauvres et leur affirmer (à raison) que personne n’est victime de discrimination, leur affirmer (tout autant à raison) que leurs identités sont respectées. Il ne s’agit pas, bien sûr, de les rendre moins pauvres, mais de leur faire sentir que leur pauvreté n’est pas injuste.


Vous allez même plus loin puisque vous expliquez que le combat pour la diversité a partie liée avec une logique néolibérale. Pourtant il a existé des convergences, que vous évoquez dans le livre, entre luttes économiques et revendications portées par des minorités. Pourquoi ces convergences ont-elles disparu aujourd’hui ?


La convergence que vous évoquez entre la lutte contre la discrimination et le combat contre l’exploitation n’était qu’une convergence temporaire. Ainsi, par exemple, aux Etats-Unis, les Noirs radicaux se sont battus à la fois contre le racisme et le capitalisme. Des gens comme le Black Panther Bobby Seale ont toujours estimé qu’on ne peut pas combattre le capitalisme par le capitalisme noir, mais par le socialisme. Mais avec l’ère du marché triomphant débutée sous Reagan et Thatcher, l’antiracisme s’est déconnecté de l’anticapitalisme et la célébration de la diversité a commencé. Bien entendu, il n’y a rien d’anticapitaliste dans la diversité. Au contraire, tous les PDG américains ont déjà eu l’occasion de vérifier ce que le patron de Pepsi a déclaré dans le New York Times il y a peu : « La diversité permet à notre entreprise d’enrichir les actionnaires ».


De fait, l’antiracisme est devenu essentiel au capitalisme contemporain. Imaginez que vous cherchiez quelqu’un pour prendre la tête du service des ventes de votre entreprise et que vous deviez choisir entre un hétéro blanc et une lesbienne noire. Imaginez aussi que la lesbienne noire est plus compétente que l’hétéro blanc. Eh bien le racisme, le sexisme et l’homophobie vous souffleront de choisir l’hétéro blanc tandis que le capitalisme vous dictera de prendre la femme noire. Tout cela pour vous dire que même si certains capitalistes peuvent être racistes, sexistes et homophobes, le capitalisme lui-même ne l’est pas. Si dans les années 60 les Black Panthers pensaient qu’on ne pouvait pas combattre le capitalisme par le capitalisme noir, aujourd’hui, dans la crise économique actuelle, des gens comme Yazid Sabeg espèrent qu’on peut sauver le capitalisme grâce au capitalisme « black-blanc-beur ».


Vous ne semblez pas être un fervent partisan de la politique de discrimination positive telle qu’elle est menée actuellement aux Etats-Unis. Que préconiseriez-vous afin de rendre moins inégalitaire le système éducatif américain ?


Ces quarante dernières années, les étudiants des universités américaines ont changé, et de deux façons. Premièrement, ils se sont beaucoup diversifiés. Deuxièmement, ils sont toujours plus riches. Cela signifie qu’alors que les universités américaines se sont autoproclamées de plus en plus ouvertes (à la diversité), elles se sont en réalité de plus en plus fermées. Ça ne veut pas seulement dire que les jeunes issus de milieux modestes ont du mal à payer leur scolarité, ça signifie aussi qu’ils ont reçu un enseignement si bas de gamme dans le primaire et le secondaire qu’ils n’arrivent pas à passer les examens d’entrée à l’université.


Donc, la première chose à faire lorsqu’on décide de mettre en place une politique de discrimination positive, c’est de le faire par classes et non par races. La seconde — mais de loin la plus importante — chose à faire serait de commencer à réduire les inégalités du système éducatif américain dès le primaire. Tant que ça ne sera pas fait, les meilleurs universités américaines continueront à être réservées aux enfants de l’élite comme le sont, pour l’essentiel, les meilleures grandes écoles françaises. Même si, bien sûr, vos grandes écoles ainsi que vos universités les plus sélectives, puisqu’elles sont gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, apportent un avantage supplémentaire aux riches — c’est une redistribution des richesses, mais à l’envers.


Extrait des propos recueillis par Bénédicte Charles pour le magazine Marianne.

samedi 25 avril 2009

Plaidoirie d'Annibale Tanucci.

Monsieur le Président, messieurs de la Cour, nous sommes ici pour défendre l'honorabilité de M. Esposito Alessandro, dit La Samaritaine, accusé d'escroquerie et de contrefaçon de marque déposée.

Notre intention est de démontrer que l'escroquerie est sans fondement dans le premier chef d'accusation et que le fait reproché ne constitue pas un délit de contrefaçon de marque déposée.

Cela dit, exposons les faits :

Le dimanche 27 mars, dimanche des Rameaux, par une belle matinée ensoleillée, quand tout laissait supposer que l'esprit de chacun se serait tourné vers des souhaits de paix, l'agent Abbondanza Michèle dressait contravention à charge de mon client Esposito Alessandro pour vente sans autorisation de sacs petits et grands, de diverses formes, sur le trottoir faisant face à l'église de Santa Caterina à Chiaia. Le jour suivant, une descente de justice, exécutée par les agents du Contrôle des Douanes dans un entre-sol sis au numéro 25 duVico Sergente Maggiore, où réside précisément mon client, amenait la découverte d'une modeste chaîne d'assemblage des susdits sacs, rassemblant exclusivement les membres de la famille Esposito, et vingt-huit montres en parfait état de marche, imitations de marques suivantes : Rolex, Cartier, Porsche et Piaget.

Pour en venir au cœur de l'accusation, il faut préciser que la matière plastique, achetée et non fabriquée par Esposito pour confectionner les sacs, reproduisait à la suite, verticalement comme horizontalement, une série de lettres "L" et "V", entre-croisées en guise de monogramme et espacées par de petites fleurs. Lesdites lettres seraient les initiales d'un certain Louis Vuitton, citoyen français, non présent à cette audience et que nous n'avons pas le plaisir de connaître.

Au cas où la Cour ne serait pas informée des prix pratiqués par la maison Louis Vuitton à Paris, nous vous prions de noter qu'un sac de grandeur moyenne, confectionné en un excellent plastique français, est vendu à peu près quatre cent mille lires, alors que son imitation italienne, produite par mon client, ne coûte que vingt-cinq .mille lires et, dans certains cas, lorsque la recette de la journée laisse à désirer, seulement vingt mille lires. Détail fondamental : un écriteau bien en vue sur toute la marchandise, indiquait :

AUTHENTHIQUES SACS LOUIS VUITTON

PARFAITEMENT IMITÉS

C'est alors que l'on se demande : Alessandro Esposito a-t-il commis une escroquerie ?

Mais que veut dire " escroquerie " ?

Demandons-le au Code pénal. Voyons... Article 640... "Celui qui par artifices et machinations induit certaines personnes en erreur, se procurant un injuste profit, est passible, sur plainte de la personne offensée, d'une peine allant de trois mois à trois ans de réclusion et d'une amende de quarante mille à quatre cent mille lires." D'où l'on en déduit que, pour qu'il y ait escroquerie, en premier lieu, il est indispensable qu'il y ait une personne offensée préalablement induite en erreur; et qui pourrait être cette personne offensée ? Un client de passage ? Non, messieurs de la Cour, parce que deux cas se présentent ici : ou bien le client de passage a lu l'écriteau jusqu'au bout et alors il savait qu'il s'agissait de simples imitations, ou bien, par inadvertance, il n'a lu qu-' " AUTHENTHIQUES SACS LOUIS VUITTON " et alors le véritable escroc, c'est lui, lui qui, avec seulement vingt-cinq mille lires, voulait rafler un objet estimé sur le marché à près d'un demi-million ! Et puis, à la fin des fins, de quel injuste profit s'agirait-il ? Ces neuf ou dix mille lires par sac qu'Esposito ramenait chez lui aux ouvriers fébriles de sa famille ? Non, messieurs de la Cour : la défense soutient énergiquement qu'en l'absence d'escrocs, on se saurait parler d'escroquerie.

Venons-en au second chef d'accusation : la contrefaçon de marque déposée. Les grands maîtres de la peinture, les Giotto, les Cimabue, les Masaccio, n'avaient pas coutume d'apposer leur signature sur leurs chefs-d'œuvre, et ce parce qu'ils estimaient, à juste titre, que les œuvres d'art devaient être appréciées pour leur valeur intrinsèque et non parce qu'elles étaient signées Untel ou Trucmuche.

De fait, la lubie de la signature peut être considérée comme une dégénérescence de notre société de consommation. Aujourd'hui, la connerie humaine, vous me passerez la brutalité de l'expression, en arrive à acheter n'importe quoi, pourvu que cela soit dûment signé. Dans les années cinquante, le peintre Piero Manzoni fit une expérience volontairement provocatrice : il réussit à vendre ses propres excréments dans une boîte (espérons-le) hermétiquement fermée, avec cette légende : " Merde d'artiste." Eh bien, partant du même principe, M. Louis Vuitton de Paris s'est dit un beau jour : " Moi, maintenant, je vais confectionner des milliers de sacs en plastique, j'écrirai dessus mes initiales et puis je vendrai le tout dix fois plus cher que son prix : tu veux parier que je vais trouver un nombre incalculable de crétins pour en acheter ? " Je parle de Vuitton, mais cela pourrait tout aussi bien s'appliquer aux autres exploitations d'une griffe : Gucci, Fendi, Armani, Rolex, etc.

Maintenant, rien ne les arrête : même assis dans les toilettes, on a du plaisir à s'entourer de carreaux signés Valentino !

Certains pourraient m'objecter : "Louis Vuitton n'oblige personne à acheter ses sacs. Pourquoi ton client, au lieu de piquer la marque des autres, n'essaie-t-il pas de lancer sur le marché son propre produit ?

Eh oui, vous imaginez tout de suite une femme confiant à son amie : " Hier, je me suis acheté un Esposito, si tu voyais comme il me va bien ! "

Dès lors, je me demande : existe-t-il une loi bornant les profits d'un particulier ?

Bien sûr, mais c'est la loi commune du marché : si une entreprise augmente trop ses prix de vente, elle ne réussira jamais à écouler son produit du fait de la concurrence.

Et si cette entreprise abuse ses clients en les persuadant que son produit est exceptionnel, même s'il est en matière synthétique ?

C'est là qu'on se retrouve, mon cher Vuitton !

Article 603, définition du délit : " Quiconque soumet une personne à son propre pouvoir, afin de la réduire à l'état de totale sujétion, est passible de réclusion de trois à cinq ans."

Or, j'affirme que, si un individu a réussi à convaincre des milliers de personnes qu'un sac en plastique, même recouvert de monogrammes, vaut mieux qu'un sac en cuir, cela veut dire que cet individu a réduit à l'état de totale sujétion ses propres clients, et donc, fort de cette déduction, j'accuse M. Louis Vuitton, de Paris, de ce délit.

J'accuse également les trafiquants de signatures, les vendeurs de vent, italiens et étrangers, d'assujettir à leur pouvoir nos femmes et nos enfants.

J'accuse les revues chic, comme FMR, de propager les fausses idoles d'un nouveau fétichisme. J'accuse les mass média, les publicitaires, les commerçants et tous leurs complices de profits illicites.

A vous, messieurs de la Cour, la tâche de rendre la justice : sur un plateau de la balance, vous avez Louis Vuitton, Gros Malin International, et sur l'autre plateau, Esposito Alessandro, petit malin napolitain, pris en flagrant délit, alors qu'il tentait de grignoter une miette sur la table de la grande bouffe !

Les grands philosophes de la Grèce Luciano de Crescenzo