mercredi 21 décembre 2011

Nouveau retour sur la création monétaire : Keynes ou Hayek, il faut choisir

« Au niveau macroéconomique, l’accumulation du capital et, de manière générale, tout développement économique, exigent obligatoirement une création monétaire qui anticipe le surplus social qui sera produit. » Il y a deux points à expliciter ici : le surplus social et la nécessité de la création monétaire. Jean Gadrey conteste la nécessité de la création monétaire à cause du surplus car il croit que créer de la monnaie suppose que l’on veut perpétuer la croissance économique à l’infini, sans se préoccuper de la qualité de la production. Or ce n’était pas du tout le but recherché par mon texte. Le but était de montrer le point logique suivant que j’avais exprimé en termes du langage courant et non pas en termes académiques : croissance Þ création monétaire (implique au sens logique, c’est-à-dire que l’élément à droite de la double flèche est la condition nécessaire mais non suffisante de l’élément à gauche), sans que la réciproque soit vraie (si la réciproque était vraie, cela signifierait une identité entre croissance économique et création monétaire).
Si j’ai utilisé l’expression « surplus social » à la place de « surplus de croissance économique », ce n’est pas par hasard. Malheureusement, j’ai eu le tort de ne pas justifier ce choix, voyant que mon texte était déjà suffisamment long. Si je m’étais douté que cela aurait entraîné l’identification entre ces deux notions par Jean Gadrey, je l’aurais précisé. Je ne l’ai pas fait et je m’en excuse. Voici donc la justification : le surplus social désigne la part de la production accaparée par la classe dominante qui peut, selon les cas de figure, se confondre ou pas avec le surplus de croissance économique.[3] Deux cas extrêmes peuvent illustrer cette différence ou cette assimilation : au Moyen-Âge, il y a très peu ou pas du tout de croissance économique au regard de ce qui se produira après la révolution industrielle, et pourtant il y a un prélèvement d’un surplus social (corvées, taxes) sur les serfs par les seigneurs ; à l’autre bout, dans le néolibéralisme exacerbé, quasiment tout le surplus de croissance va aux actionnaires et banquiers et s’identifie donc à peu de choses près avec le surplus social.
Reste à aborder le cœur du cœur de l’affaire. Ce qui va suivre est d’ordre purement logique et n’a rien à voir avec le choix de faire une production utile ou inutile, écologique ou dévastatrice, de qualité ou merdique. La démonstration en a été faite par les plus grands penseurs qu’on peut circonscrire à trois pour aller vite[4] : Marx, Keynes et Kalecki. Je me suis gardé jusqu’ici de fournir cette démonstration qui obéit aux règles en la matière, mais elle est accessible sans difficulté insurmontable[5]. Je la présente ici de manière littéraire mais qui n’est pas moins rigoureuse.
On part d’un modèle (au sens de la modélisation) ultra simplifié : il y a des travailleurs et des entreprises capitalistes, lesquelles embauchent les premiers ; mais il y a deux types d’entreprises, celles qui fabriquent des biens de production et celles qui fabriquent des biens de consommation.
Au début, toutes les entreprises, d’une part, embauchent et versent des salaires, et, d’autre part, toutes achètent des biens de production à celles qui les fabriquent (celles-ci s’en achètent à elles-mêmes).
Avec les salaires, les travailleurs achètent les biens de consommation, et les entreprises achètent des biens de production. Autrement dit, les avances monétaires lancées dans le circuit par les entreprises (sous formes de salaires et d’achats de biens de production) refluent vers leurs investisseurs respectifs sous forme d’achats. Question : si les entreprises reçoivent globalement ce qu’elles ont avancé, où est leur profit, c’est-à-dire où est la contrepartie monétaire qui devrait se trouver en face de la partie de la production qui n’est ni achetée par les salariés ni par les entreprises renouvelant leurs biens de production usés, et qui constitue le surplus physique potentiellement porteur de profit monétaire ?
Il n’y a pas d’autre réponse possible à cette question que celle qui suit. Le crédit bancaire anticipe le résultat du processus productif : tout le travail ne sera pas payé (surtravail dégageant une plus-value) et engendrera un profit potentiel qui ne pourra se transformer en espèces sonnantes et trébuchantes que si une quantité de monnaie excédant les avances capitalistes ci-dessus est injectée dans l’économie.[6] Ce profit monétaire peut exister dans une économie en croissance ou pas : actuellement, il n’y a pas de surplus de croissance (taux de croissance quasi nul) et pourtant il y a un surplus social ahurissant accaparé par la classe dominante.[7]
Ainsi une économie capitaliste implique nécessairement la création monétaire pour accompagner l’accumulation c’est-à-dire pour que les capitalistes récupèrent plus d’argent qu’ils n’en ont avancé (A’ > A au sens de Marx). Mais le raisonnement peut être généralisé à toute « économie monétaire de production » (l’expression est de Keynes) même non totalement capitaliste, s’il y a une sphère non marchande mais monétaire. D’où l’importance pour la collectivité et la transition vers une économie sociale et écologique de maîtriser la création monétaire, ce qui est certes un problème théorique mais immédiatement pratique dans la situation actuelle, contrairement à ce que dit Jean Gadrey.

3) Comment se pose ce problème pratique ?
La société peut-elle globalement (macroéconomiquement) investir sans création monétaire ? La réponse négative a été apportée dans le point précédent. Et Jean Gadrey, qui conteste ce point, propose de « réduire la masse monétaire en réaffectant ses usages ». On sera vite d’accord sur la réaffectation des ressources existantes. Mais le problème n’est pas là. Aucune économie monétaire prise globalement ne finançant son investissement net sur épargne préalable, il n’y a pas d’échappatoire : sur ce point précis, il faut choisir entre Keynes et Hayek, car la thèse dite de l’épargne préalable est le corollaire de la loi des débouchés de Say qui n’est vraie que dans une économie de troc, donc non monétaire. Autrement dit, Jean-Baptiste Say, fossoyeur de l’économie politique, est définitivement hors sujet, car ce n’est pas le montant de l’épargne qui fixe le niveau de l’investissement. C’est l’inverse : l’investissement engendre un nouveau revenu qui sera en partie consommé, et l’épargne viendra s’ajuster au niveau de l’investissement déclencheur, que celui-ci soit privé ou public, qu’il soit utile ou futile, ne changeant rien à l’affaire.[8]
Si l’hypothèse de Jean Gadrey était confirmée, à savoir que la masse monétaire serait réduite pour transformer l’économie, cela signifierait une diminution de la production globale et un désinvestissement macroéconomique et non pas la possibilité d’un investissement macroéconomique net. Donc, à partir de là, on cesserait de raisonner sur un plan logique, on serait directement dans un problème politique pratique en organisant le désinvestissement et la diminution programmée de la production : l’austérité durable. Aux antipodes d’une transition entre une société productiviste et une société écologique, car croire qu’une telle transition pourrait s’effectuer par un simple réaiguillage de ce qui existe est une vue de l’esprit, l’économie n’étant pas simplement une affaire de tuyaux qu’on débranche pour les brancher ailleurs.
La taxation des transactions financières a pour but de réduire sinon d’anéantir la spéculation, du moins à terme. La penser comme une source d’investissement net à l’échelle de la société est un non-sens. En effet, si demain on ne crée plus de monnaie pour nourrir la spéculation (comment Jean Gadrey peut-il supposer que je ne pense pas cela comme un heureux événement ?), on la créera pour anticiper des activités utiles et propres, et vraisemblablement comme j’en ai l’intuition, pour anticiper une augmentation raisonnable de ces activités utiles et propres pendant la phase de transition. Et la monnaie en circulation n’aura donc plus besoin d’augmenter à un rythme échevelé de 12 % par an pour « s’évader dans la finance improductive », selon l’heureuse expression de Jean Gadrey, comme ce fut le cas dans la zone euro à la veille de la crise de 2007. Et puis, surtout, on ne « recyclera » pas les transactions financières car, d’une part, elles ne représentent que des richesses fictives, et, d’autre part, il ne faut pas les confondre avec la masse monétaire.[9]
Ce débat théorico-politique sur la place de la monnaie dans la société est le grand impensé de beaucoup de théoriciens de la décroissance, qui ont longtemps glosé sur la sortie de l’économie monétaire[10], pour finir par reconnaître l’inanité de cette conception. Tant mieux, mais il en reste des traces dans l’idée qu’on pourrait transformer la société comme si celle-ci fonctionnait dans le cadre d’une économie qui ne serait pas une économie monétaire de production[11]. La différence entre Robinson Crusoé sur son île et une économie monétaire est que le premier doit épargner quelques grains de blé pour investir en semant, tandis que, dans la seconde, il n’y a pas d’investissement sans engagement monétaire pour pouvoir monétiser le résultat de cet investissement. Cet impensé sur la monnaie rejoint celui de nombre de théoriciens nourris d’un marxisme fossilisé par le stalinisme, qui ont pendant longtemps assimilé marché et capitalisme ou monnaie et capitalisme, et qui ont cru, lors de certaines expériences révolutionnaires, qu’il fallait supprimer la monnaie et tout marché pour abattre le capitalisme.
La comparaison que fait Jean Gadrey entre le scénario énergétique Négawatt (sobriété, efficacité, alternatives) et un nouveau scénario monétaire n’est pas raison. Parce que si la monnaie est condition nécessaire, ce n’est pas le pôle monétaire qui fait les choix d’investissement, de production et de consommation. Donc, si l’organisation du travail, de la production et les finalités de celle-ci sont radicalement réorientées, les flux monétaires répondront à cette nouvelle demande, quantitativement et qualitativement.
Quant aux monnaies alternatives, les principes que j’ai rappelés s’y appliquent complètement. Ainsi, toutes les expériences en la matière (SEL, monnaies locales…) ont redécouvert empiriquement un principe keynésien de base : le crédit amorce la pompe de l’activité, du lien social, etc., qui … croissent et non pas décroissent…
Je sens bien que cette discussion est complexe et qu’elle heurte parfois le sens commun (ce bon sens à la Raffarin : l’État doit gérer son budget comme un bon père de famille, on ne peut dépenser plus qu’on ne gagne, il faut d’abord épargner pour investir, et autres balivernes confondant échelle individuelle et échelle globale[12]). Mais si on veut la mener avec sérénité, il faut se garder de faire passer le partenaire de discussion pour ce qu’il n’est pas (qui « fait l’impasse sur la valeur d’usage », ou qui « passe à côté des innombrables valeurs ajoutées perdues », ou qui « s’interroge sur une question secondaire ») et de dévaloriser ce qu’il essaie d’expliquer au motif que c’est trop théorique parce qu’on a soi-même une autre théorie sous-jacente mais qui n’est pas explicitée. Je n’ai jamais caché que pour moi la théorie marxienne et la théorie keynésienne étaient incontournables pour comprendre le capitalisme et pour penser la sortie de la logique de celui-ci, problématique écologique incluse à part entière.[13] J’admets parfaitement qu’on puisse avoir d’autres références. Cependant, il en est une, la thèse de l’épargne préalable, qui ressort périodiquement, sous les meilleures plumes et dans une bonne intention, mais qui est radicalement fausse. Ce n’est pas moi qui ai dit que la monnaie était l’un des trous noirs de la pensée économique dominante, mais je partage ce constat.


P.S. Dans sa réponse sur son blog, Jean Gadrey s’étonne que l’on doive choisir entre Keynes et Hayek, je précise encore une fois, au sujet des rôles respectifs de l’épargne, de l’investissement et de la monnaie. Son étonnement fixe bien les termes du désaccord théorique et politique.
Il indique aussi que les concepts pour analyser le capitalisme sont dépassés. Serait-ce que le capitalisme est déjà dépassé ? On aimerait le croire.
Les concepts sont des constructions sociales, certainement. Mais il y a une autre interprétation possible que celle du caractère dépassé des concepts de valeur, d’accumulation, de suraccumulation, de crise, de régulation, etc. : ces concepts n’ont jamais été aussi pertinents car le capitalisme tend à se rapprocher de son « idéal-type » au sens de Weber, c’est-à-dire de son modèle chimiquement pur qu’analysait Marx dans Le Capital, que Keynes pensait irréductiblement instable dans la Théorie générale et que Polanyi considérait comme une utopie mortifère dans La grande transformation. Tout le contraire d’Hayek. Oui, je pense qu’il faut choisir.

mercredi 9 novembre 2011

Assommons les Pauvres !

Assommons les Pauvres !

Pendant quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans); je veux parler des livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J'avais donc digéré, - avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, - de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés. - On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.
Il m'avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j'avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment vague.
Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.
Comme j'allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l'esprit remuait la matière, et si l'oeil d'un magnétiseur faisait mûrir les raisins.
En même temps, j'entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien; c'était celle d'un bon Ange, ou d'un bon Démon, qui m'accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n'aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n'aurais-je pas l'honneur, comme Socrate, d'obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien avisé Baillarger?
Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n'avait qu'un Démon prohibiteur; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d'action, un Démon de combat.
Or, sa voix me chuchotait ceci: "Celui-là seul est l'égal d'un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir."
Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D'un seul coup de poing, je lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m'étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d'une main par le collet de son habit, de l'autre, je l'empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j'avais préalablement inspecté les environs d'un coup d'oeil, et que j'avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.
Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d'une grosse branche d'arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l'énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack.
Tout à coup, - ô miracle! ô jouissance du philosophe qui vérifie l'excellence de sa théorie! - je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n'aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d'arbre me battit dru comme plâtre. - Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l'orgueil et la vie.
Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d'un sophiste du Portique, je lui dis: "Monsieur, vous êtes mon égal! veuillez me faire l'honneur de partager avec moi ma bourse; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu'il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l'aumône, la théorie que j'ai eu la douleur d'essayer sur votre dos."
Il m'a bien juré qu'il avait compris ma théorie, et qu'il obéirait à mes conseils.
Charles Baudelaire



Pierre Rosanvallon: pour une société des égaux

Pierre Rosanvallon: pour une société des égaux

LES DEBATS DE L'OBS. L'historien et fondateur de la République des Idées publie un nouvel essai dans lequel il poursuit sa réflexion sur la démocratie et lance de nouvelles pistes pour animer le débat à gauche. Entretien.
Le Nouvel Observateur - «La Société des égaux» est le troisième volet, après «la Contre-Démocratie» et «la Légitimité démocratique», de votre réflexion philosophique et historique sur les mutations contemporaines de la démocratie. Quelle en est la logique?
Pierre Rosanvallon - La démocratie se définit classiquement comme un type de régime politique. C'est sous cet angle que je l'avais appréhendée dans les deux volumes précédents. En analysant notamment les formes non électorales de l'expression de la souveraineté du peuple ainsi que l'émergence de nouveaux types d'institutions représentant la volonté générale.
Mais la démocratie est aussi une forme de société. Tocqueville avait déjà fameusement mis l'accent sur cette dimension, voyant dans ce qu'il avait appelé l'égalité des conditions son principe générateur. Avec ce troisième volet, j'ai voulu systématiser son intuition en proposant une histoire et une théorie générale de cette idée d'égalité démocratique.
En visant d'abord à clarifier le sens qu'elle avait revêtu dans les révolutions américaine et française. L'égalité avait alors été essentiellement appréhendée comme une façon de faire la société, de produire et de faire vivre le commun. Elle était considérée comme une qualité démocratique et pas seulement comme une mesure de la distribution des richesses.
Pouvez-vous développer ce point?
Il est en effet décisif. C'est l'idée de faire advenir une «société des égaux» qui était centrale en 1789. Cela allait plus loin qu'une simple problématique de la réduction des écarts de richesse. La perspective était celle d'instaurer un monde sans dénivelés, dans lequel chacun avait les mêmes droits, était reconnu et respecté comme aussi important que les autres. La notion d'égalité définissait ainsi au premier chef une forme de relation sociale.
Cette égalité-relation était articulée autour de trois figures: la similarité, l'indépendance et la citoyenneté. La similarité est de l'ordre d'une égalité-équivalence: être semblable, c'est participer d'une même humanité contre le fait du privilège. L'indépendance est une égalité-autonomie: elle se définit négativement comme absence de subordination entre les individus et positivement comme un équilibre de l'échange. La citoyenneté est quant à elle une égalité-participation; c'est la communauté d'appartenance et d'activité civique qui la constitue.
Le projet de l'égalité comme relation sociale s'était en conséquence décliné en France et aux Etats-Unis sous les espèces d'un monde de semblables, d'une société d'individus autonomes et d'une communauté de citoyens. L'égalité était de la sorte pensée comme position relative des individus, règle d'interaction entre eux et principe de constitution de leur commun. Il m'a semblé essentiel de revenir à cette dimension fondatrice au moment où l'explosion des inégalités économiques et sociales rend caduques la notion de société des semblables et la visée d'appartenance des citoyens à un monde commun. Nous avons en effet bien besoin de nous retremper aujourd'hui dans cet esprit révolutionnaire pour sortir de l'impasse actuelle.
Pour vous, nous vivons une véritable contre-révolution en matière d'inégalités: depuis les années 1980, le 1% le plus riche de la population n'a cessé d'accaparer une part croissante des revenus et des patrimoines. Pouvez-vous préciser cet état de fait avec des chiffres révélateurs? D'autant que, vous le soulignez dans votre livre, «on n'a jamais autant parlé de ces inégalités et qu'en même temps on n'a jamais aussi peu agi pour les réduire»...
Contre-révolution, le terme n'est pas trop fort pour qualifier le moment contemporain. Alors que l'égalité avait été «l'idée même» de la Révolution, pour reprendre la célèbre formule de Necker, c'est aujourd'hui le développement des inégalités qui est la force agissante du monde. Le mouvement n'a cessé de s'accélérer depuis la fin des années 1980.
Le fait spectaculaire qu'il faut souligner est que, depuis près de vingt ans, c'est le 1% le plus aisé, voire le sommet du 0,1% ou du 0,01% (soit quelques milliers d'individus) le plus favorisé, qui a accaparé les fruits de la croissance. En France, par exemple, le salaire moyen du 1% le plus rémunéré a augmenté d'environ 14% entre 1998 et 2006, et celui du 0,01%, tout au sommet de l'échelle, de près de 100% alors que la progression sur la même période n'a été que de 4% pour la grande masse des 90% des salariés du bas.
Dans le cas français toujours, le 1% le plus riche possède dorénavant 24% de la richesse du pays, et les 10% les plus aisés, 62%, tandis que les 50% les moins bien lotis n'en possèdent que 6%. Les travaux d'Anthony Atkinson, de Thomas Piketty et d'Emmanuel Saez ont scientifiquement documenté cette évolution, qui ne concerne évidemment pas que la France.
En quoi la situation actuelle des inégalités n'a-t-elle rien d'un héritage du passé mais marque-t-elle au contraire une spectaculaire rupture, inversant une tendance séculaire?
On peut dire qu'il y a aujourd'hui inversion d'une précédente tendance séculaire à la réduction des inégalités. Le 1% des Français les plus riches qui accaparait 53% du patrimoine total en 1913 n'en détenait ainsi plus que 20% en 1984. Aux Etats-Unis, les 10% des revenus les plus élevés se partageaient près de 50% du total des revenus à la veille de la crise de 1929, pourcentage qui s'était stabilisé au-dessous de 35% du début des années 1950 au début des années 1980. En Suède, exemple emblématique entre tous, le 1% de la population bénéficiant des revenus les plus élevés touchait 23% du total des revenus en 1980, contre 46% au début du siècle.
Ces réductions spectaculaires avaient procédé à la fois de la progression plus rapide des bas revenus, du ralentissement des plus hautes rémunérations autant que des transferts sociaux et du très fort effet correcteur des impôts sur le revenu, dont les taux étaient montés en flèche dans la première moitié du XXe siècle.
C'est un fait que l'on a trop oublié. Si l'impôt progressif sur le revenu est partout institué avec des taux très bas (de 2% à 6%) au tournant du XXe siècle, ceux-ci atteignaient ainsi 60% en France en 1924 et 79% aux Etats-Unis en 1936. En 1942, le taux marginal supérieur sera même de 94% aux Etats-Unis! Ce sont des chiffres qu'il faut rappeler.
Vous vous inquiétez d'un certain consentement collectif à l'inégalité. Vous proposez d'appeler «paradoxe de Bossuet» cette situation dans laquelle les hommes déplorent en général ce à quoi ils consentent en particulier. Pouvez-vous nous l'expliquer?
Tout le monde ou presque dénonce aujourd'hui les bonus extravagants ou les rémunérations démentielles de certains PDG. Toutes les enquêtes montrent que le sentiment de vivre dans une société injuste est majoritaire. Mais les facteurs qui produisent ces inégalités une certaine philosophie détournée de l'égalité des chances, l'exaltation du mérite ou les mécanismes de la concurrence - sont simultanément largement intériorisés.
Le sentiment diffus que les inégalités sont «trop fortes», «scandaleuses», voisine du même coup avec une acceptation informulée de leurs multiples expressions spécifiques autant qu'avec une sourde résistance à les corriger pratiquement. D'où le fait qu'un mécontentement social susceptible d'être largement majoritaire puisse se lier à une passivité pratique face au système général des inégalités. On voue ainsi aux gémonies les inégalités en général alors que l'on reconnaît implicitement comme légitimes les ressorts spécifiques qui les conditionnent. J'ai appelé cela le «paradoxe de Bossuet» en référence à la célèbre remarque de ce dernier: «Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu'ils en chérissent les causes.»
Pourtant le sentiment d'injustice et de révolte contre la montée des inégalités anime les mouvements européens des «indignés». Que vous inspire ce phénomène et est-il nouveau?
L'intéressant dans ces mouvements, c'est qu'ils ne se contentent pas de dénoncer les inégalités économiques. Ils vont plus loin et mettent le doigt sur le fait que c'est la dissolution de l'appartenance à un monde commun qui est la conséquence de ce qu'il faut bien appeler la sécession des riches. Ils se révoltent à juste titre contre leur condition d'oubliés, d'individus qui ne sont plus traités comme des semblables, relégués dans une condition de sous-citoyens. Ils ont le sentiment d'être des abandonnés de la démocratie et de l'économie, de ne plus compter pour rien.
Mais ils n'ont pas toujours la science de leur malheur, l'intelligence de leur indignation. C'est aussi pour armer ces mouvements que j'ai écrit «la Société des égaux», pour dessiner à la fois un cadre d'intelligibilité et une perspective à leur action et à leur légitime impatience.
A propos de cette crise de légalité, vous écrivez que «la gauche a perdu ce qui avait fait historiquement sa force et fondé sa légitimité». Pourquoi et que devrait-elle faire?
S'il fallait résumer en un mot ce qui a défini historiquement la gauche, je dirais qu'elle a été le parti de l'égalité. Le problème est qu'elle ne l'est plus que très partiellement. Sa vision s'est réduite à une culture de la redistribution (elle est le parti de la dépense publique et de l'impôt) et à une défense des droits individuels, en matière de lutte contre les discriminations tout particulièrement. Il n'y a évidemment rien à redire à cela en principe.
Mais à l'âge de la crise de l'Etat-providence, de la délégitimation de l'impôt et de la critique de l'individualisme, cela ne tient plus la route; la gauche se trouve en fait sur la défensive ou dans une posture minoritaire. Elle n'est plus culturellement hégémonique. Il ne suffit donc plus de dénoncer les inégalités. La gauche doit maintenant se doter d'une nouvelle philosophie sociale d'ensemble. Je pense que c'est à partir de l'idée de «société des égaux» qu'elle peut redevenir une force perçue comme porteuse d'un nouvel universalisme et d'un projet crédible d'émancipation, alors que nous vivons un processus de «dénationalisation» et de décomposition des démocraties-sociétés. Société des égaux que je propose quant à moi de réarticuler autour des principes de singularité, de réciprocité et de communalité.
C'est-à-dire ?
Je souhaite avec ces concepts élargir et dépasser le cadre actuel des discussions sur la justice. Car, de John Rawls à Amartya Sen, les théories sur le sujet se réduisent en fin de compte à définir la ligne de partage entre inégalités économiques et sociales légitimes et inégalités illégitimes. Mais c'est d'inégalités inter-individuelles qu'il s'agit.
Or l'égalité est une notion politique et sociétale autant qu'économique. Elle concerne le commun autant que le juste. D'où ma recherche des conditions d'adaptation au monde contemporain de ce qu'avaient été les principes de similarité, d'indépendance et de citoyenneté dans les Révolutions américaine et française. Les notions de similarité et de citoyenneté conservent l'importance qu'elles avaient il y a deux siècles. Mais elles doivent dorénavant être élargies. La nouvelle attente d'une égalité des singularités liée aux thèmes de la reconnaissance et du respect des différences se superpose ainsi au projet originel de la constitution d'une société des semblables. Alors que le suffrage universel est partout acquis, l'idée de citoyenneté a de son côté aussi besoin d'être enrichie.
Le problème n'est en effet plus seulement de partager la souveraineté politique, il est aussi de faire société ensemble. D'où l'impératif de communalité. Quant à l'idéal d'une société d'individus autonomes, il a largement perdu de sa pertinence dans un univers moderne où le fait de l'interdépendance s'impose dans tous les domaines. La singularité exprime en partie, sur un mode différent, cet ancien idéal. Mais, dans l'ordre des règles d'interaction entre individus, c'est le principe générique de réciprocité qu'il faut substituer à la perspective plus étroite et désormais non pertinente économiquement d'une égalité de marché.
Nationalisme, protectionnisme, xénophobie, séparatisme, qui ont marqué au cours des siècles derniers les premières crises de l'égalité, écrivez-vous, réapparaissent aujourd'hui. Pouvez-vous nous l'expliquer?
La crise de l'égalité que nous vivons aujourd'hui est autant sociétale qu'intellectuelle. Nous manquons en effet d'une vision positive de l'égalité autour de laquelle le pays pourrait se rassembler. Cette crise a eu un précédent à la fin du XIXe siècle, résultant de l'explosion des inégalités liée à l'industrialisation et à la première mondialisation. Une nouvelle droite nationaliste avait alors surgi, proposant de résoudre cette crise sociale grâce à un «protectionnisme ouvrier» et à des mesures xénophobes. («Ne parlons plus de prolétaires mais de travailleurs français», disait-elle.)
N'oublions pas le livre de Barrès, en 1893, qui avait pour titre «Contre les étrangers». Cela a déteint sur une partie de l'opinion républicaine. Mais les socialistes ont résisté, ainsi que les républicains de progrès. En France comme en Europe, leur réponse a été d'opérer des réformes radicales: mise en place d'un Etat-providence, impôt progressif sur le revenu, lois de protection du travail. Même la droite a suivi le mouvement, hantée qu'elle était par le spectre révolutionnaire. La guerre de 1914-1918 avait, il est vrai, parallèlement renforcé le sentiment de solidarité. Nous voyons aujourd'hui le même scénario se reproduire.
Mais si la «voie populiste» rencontre à nouveau un large écho, l'alternative sociale-réformiste reste balbutiante. D'où le danger de décomposition sociale et de dérive droitière accélérée de la société qui pourrait se profiler. C'est pour moi l'enjeu clé du débat de 2012.
Nous assistons aujourd'hui à une crise de l'Etat-providence redistributeur. Vous craignez que, si l'écart entre les institutions de solidarité et les dispositifs de justice sociale continuait de se creuser, l'explosion sociale pourrait être brutale. Est-elle inévitable?
L'Etat redistributeur est en crise. Mais il ne pourra pas être revitalisé sans que, préalablement, on «refasse société». Sinon ce seront les thèmes démagogiques de la dénonciation de l'«assistanat» ou de la suspicion envers des immigrés «profiteurs du système» qui tiendront le haut du pavé. D'où pour cela encore la nécessité de refonder une culture de l'égalité. Sinon, plus qu'une explosion sociale, ce sera un processus de décomposition et de pourrissement des sociétés qui s'accélérera. Avec le danger de voir les régimes démocratiques eux-mêmes vaciller. Ce qui se passe aujourd'hui dans la Hongrie gouvernée par Viktor Orban peut être l'indication d'une orientation forte inquiétante.
Pour vous, l'accroissement des inégalités est mondial et leur réduction doit aussi se lier à une entreprise de «démarchandisation du monde». Comment?
On ne peut pas se contenter de réduire les inégalités monétaires. Ou disons plus précisément que, pour y arriver, il faut d'abord refaire un monde commun. Si c'est le but, il est par exemple prioritaire de développer les espaces publics pour «déghettoïser» la société. Il faut aussi donner chair à une nouvelle culture de l'égalité dans laquelle tous puissent se reconnaître.
Avec les inégalités, les gens vivent de plus en plus dans leurs petits univers segmentés. Refaire du lien social passe donc nécessairement par cette «démarchandisation»; le non-marchand est la sphère majeure de l'égalité. Le but n'est donc pas seulement de réguler le marché, il est aussi de le limiter en développant ce que j'ai appelé les «biens relationnels» ainsi que les biens publics. L'idée écologique doit à cet égard converger avec l'idée socialiste pour définir une croissance sobre, plus axée sur l'être que sur l'avoir.
Propos recueillis par François Armanet et Gilles Anquetil
Source : "Le Nouvel Observateur" du 1er septembre 2011.

jeudi 8 septembre 2011

L'art d'ignorer les pauvres

L'Art d'ignorer les pauvres »
Préface de Serge Halimi

« Il y a deux manières de favoriser le retour au travail des chômeurs, expliquait en 2010 l’hebdomadaire libéral The Economist. L’une est de rendre inconfortable ou précaire la vie de ceux qui reçoivent une allocation chômage ; l’autre consiste à faire que la perspective d’un emploi devienne viable et attirante. » La question de la « viabilité » d’une recherche d’emploi est cependant posée quand le taux de chômage atteint ou dépasse les 10 %. Et l’« attrait » du travail salarié décline quand les rémunérations se tassent, quand le stress et les pressions se multiplient. Reste alors à rendre encore plus « inconfortable ou précaire » le sort des chômeurs.

Telle est la stratégie que les libéraux au pouvoir et les organisations économiques internationales poursuivent depuis une trentaine d’années. Les articles de John Galbraith et de Laurent Cordonnier le rappellent avec une ironie ajustée au cynisme qu’ils exposent. Avec le texte bien antérieur de Jonathan Swift (1729) qui conseillait aux pauvres d’échapper à la misère en saignant leurs enfants afin de les commercialiser sous forme de « nourrisson de boucherie », plutôt que de se saigner eux-mêmes à élever leur progéniture au risque de la voir ensuite déraper dans le crime et servir de gibier de potence, on passe de l’ironie à l’humour sardonique.

L’intérêt d’un tel registre tient à ce qu’il nous éclaire en nous épargnant l’emphase indignée, les émollientes pleurnicheries. Car qu’il s’agisse des propriétaires fonciers irlandais, des économistes de l’école de Chicago entourant Ronald Reagan, ou de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), leur opposer une protestation morale, faire appel à leurs sentiments n’aurait guère de sens. Riches, instruits, intelligents (le plus souvent...), c’est en effet en connaissance de cause qu’ils défendent une philosophie sociale conçue à leur avantage et qui, sans qu’on la caricature trop, se résume presque toujours ainsi : les riches seraient plus entreprenants s’ils payaient moins d’impôts ; les pauvres seraient plus travailleurs s’ils recevaient moins de subsides.


Des parrains aussi anciens que prestigieux fondent cette doctrine. Emissaire de la révolution américaine à Paris et rédacteur de la Déclaration d’indépendance, Benjamin Franklin estimait dès 1766 que, « plus on organise des secours publics pour prendre soin des pauvres, moins ils prennent soin d’eux-mêmes et, naturellement, plus ils deviennent misérables. Au contraire, moins on fait pour eux, plus ils font pour eux-mêmes, et mieux ils se tirent d’affaire. » En somme, abandonner les indigents à leur sort serait un moyen de leur rendre service. L’avarice devient ainsi une forme intellectuellement avancée de générosité humaine voire, osons le mot, d’aide sociale.

En temps ordinaires, une théorisation aussi aboutie de l’égoïsme serait déjà presque irrésistible. Que dire alors des temps de crise, des moments où la plupart des gouvernants nous serinent que « les caisses sont vides », qu’un endettement croissant menacerait « l’avenir de nos enfants » ? Instruit du danger collectif, de l’urgence de « faire des sacrifices », chacun imagine alors assez volontiers que, même en période d’austérité, il serait, lui, mieux remboursé de ses soins (lorsqu’il tombe malade), mieux compensé au cours de ses périodes d’inactivité (quand il devient chômeur), si d’autres, forcément moins méritants, ne l’étaient pas autant.

On le sait assez : sitôt que la confiance en l’avenir se lasse, que les murs se referment sur eux, les gens se dressent les uns contre les autres - surtout s’ils se côtoient et se concurrencent pour un même type d’emploi, de logement, d’école. Le soupçon que son niveau de vie médiocre ou le montant excessif de ses impôts s’expliqueraient par les avantages innombrables dont bénéficieraient les « assistés » alimente un baril de ressentiments que la moindre étincelle peut faire exploser. Les pyromanes ne manquent pas. En un sens, les rationalisations distinguées du Fonds monétaire international (FMI), de l’OCDE, des « boîtes à idées » ou de la Banque centrale européenne ont pour vocation d’encourager les gouvernants et les journalistes à frotter l’allumette.

Alors, sus aux parasites ! Le « devoir d’informer » va se charger de nous détailler la vie de château qu’ils mènent. « Quand on est RMiste, relevait ingénument Le Point du 28 septembre 2006, on a aussi droit à : l’allocation-logement à temps plein ; la suspension de ses dettes fiscales ; l’exonération de sa taxe d’habitation, de sa redevance, de sa cotisation à la couverture-maladie universelle ; l’accès gratuit à la complémentaire santé de la CMU ; la prime de Noël ; le tarif téléphonique social ; la réduction dans les transports, la gratuité des musées, diverses allocations supplémentaires (en fonction de son lieu d’habitation). »

Le 4 juin 2011, Le Figaro Magazine réservait à son tour sa une à une périlleuse « Enquête sur la France des assistés : ces ‘allocs’ qui découragent le travail ». La couverture représentait un jeune homme vigoureux qui, sans doute bercé par la sollicitude de l’Etat-providence, somnolait dans un hamac tricolore. De fait, si ce fainéant touchait le revenu de solidarité active (RSA), il empochait alors d’un coup la somme rondelette de 467 € par mois (700 € pour un couple sans enfant dans la même situation). RSA, « un boulet dont le coût dépasse 10 milliards d’euros », relevait donc Le Figaro Magazine, toujours précis. « Le ras-le bol monte dans les départements », mais les Alpes-Maritimes « se dotent d’une brigade antifraude au RSA, une première en France » se réjouissait-il ensuite dans un encadré nous signalant que « seize contrôleurs sont chargés de vérifier les factures d’eau, de téléphone et d’électricité. Ils travaillent avec la Caisse d’allocations familiales et peuvent croiser divers fichiers administratifs. »

Ni M. François Pinault, propriétaire du Point, ni M. Serge Dassault, propriétaire du Figaro, n’ont habitué les lecteurs de leurs publications à entourer d’autant de faveurs les contrôles de l’Etat, qu’en général ils jugent tatillons, bureaucratiques, inquisitoriaux, surtout quand ceux-ci concernent les grosses entreprises et les riches. Mais il est vrai que MM. Pinault et Dassault comptent au nombre des cent plus grosses fortunes du monde... Avec 11,5 milliards de dollars pour le premier, 9,3 milliards de dollars pour le second, l’un et l’autre disposent d’un montant presque équivalent à ce que coûte chaque année le RSA pour la totalité des Français.

Dès juillet 1984, lors de la convention du parti démocrate de San Francisco, le gouverneur de New York, Mario Cuomo, dressait l’acte d’accusation d’un individualisme libéral qui, Ronald Reagan aidant, avait déjà le vent dans les voiles : « La différence entre démocrates et républicains a toujours été mesurée en termes de courage et de confiance. Les républicains pensent que le convoi n’atteindra jamais son objectif à moins que certains vieux, certains jeunes, certains faibles ne soient abandonnés sur les bas-côtés de la route. Nous, démocrates, croyons qu’il est possible d’arriver à bon port avec toute la famille intacte. Et nous y sommes parvenus à plusieurs reprises. Nous avons commencé lorsque Roosevelt se dressa de sa chaise roulante pour relever une nation à genoux. Wagon après wagon, frontière après frontière, toute la famille à bord. Chaque fois tendant la main à ceux qui voulaient monter dans notre convoi. Pendant cinquante ans, nous les avons tous menés à bon port, vers plus de sécurité, de dignité et de richesse. N’oublions pas que nous y sommes parvenus parce que notre nation avait confiance en elle. »

Un mois plus tard à Dallas, Phil Gramm lui répondait lors de la convention du parti républicain. Pour cet économiste, qui jouerait plus tard un rôle clé dans la (désastreuse) déréglementation financière américaine, la « famille d’Amérique » de Cuomo ne constituait qu’une ruse sémantique permettant de ne pas parler de l’Etat prédateur. Quant au convoi solidaire qu’avait évoqué le gouverneur de New York, il n’atteindrait jamais sa destination, car la locomotive n’avançait plus tant le train qu’elle tirait était bondé : « Il y a, résuma Phil Gramm, deux catégories d’Américains : ceux qui tirent les wagons et ceux qui s’y installent sans rien débourser, ceux qui travaillent et paient des impôts, et ceux qui attendent que l’Etat les prenne à sa charge. » Conclusion : il fallait débarquer les oisifs et les parasites dans une prairie ou dans le désert si on escomptait encore que la locomotive américaine retrouve sa vitesse de croisière et reprenne son périple vers la nouvelle frontière. Question discours, celui de Mario Cuomo marqua les mémoires ; nul ou presque ne se souvient des propos de Phil Gramm. Soit, mais cette année-là, Ronald Reagan remporta l’élection dans quarante-neuf des cinquante Etats...

La crise financière a porté à son acmé la consternation qu’occasionnent chez les riches les prodigalités déversées sur les pauvres. Dorénavant c’est la majorité de la population qui figure dans la ligne de mire des possédants. Car, ainsi que l’explique Laurent Cordonnier dans cet ouvrage, il s’agit pour eux de diviser le salariat afin de le vaincre tranche après tranche. Ils commencent donc par sa fraction la moins organisée, les chômeurs et les travailleurs immigrés, se réservant pour la fin l’aile la plus coriace, la plus syndicalisée. Isolée, jalousée, dépourvue d’alliés, comment parviendrait elle à défendre très longtemps ce qu’elle a autrefois conquis, et que l’OCDE, les patronats, les gouvernements et les médias ont décrété « privilèges » ?

Il en est pourtant de plus appréciables... Ainsi, depuis 2009, grâce à des injections plantureuses d’argent public, les banques ont retrouvé leurs couleurs. Elles émergent même de la crise financière plus puissantes qu’avant, plus susceptibles encore de prendre les Etats « en otage » lors d’une prochaine tempête. Et elles invoquent le poids de l’endettement, astucieusement mis entre parenthèses tant qu’il fallait débourser des montants dépassant l’entendement pour sauver Goldman Sachs, la Deutsche Bank ou BNP Paribas, comme prétexte... au démantèlement de la protection sociale et des services publics.

On ne sait pas trop si, vivant aujourd’hui, Swift aurait dû forcer son talent pour décrire la juxtaposition audacieuse d’une pratique laxiste amputant les recettes fiscales au profit des riches et d’un discours de « rigueur » visant à refouler les dépenses budgétaires de l’Etat-providence. En France, par exemple, depuis l’élection de M. Nicolas Sarkozy, la droite a successivement réduit les droits de succession, résolu d’éliminer la taxe professionnelle acquittée par les entreprises, et divisé par trois le taux d’imposition des fortunes supérieures à 3 millions d’euros. Le rapporteur général du budget, M. Gilles Carrez (UMP), a précisé par ailleurs que « les plus grandes entreprises, celles de plus de 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, paient entre 15 et 20 % de l’impôt sur les sociétés, alors qu’elles réalisent entre 50 et 70 % du chiffre d’affaires ». Ainsi, Total, dont le résultat net atteignait 10,5 milliards d’euros en 2010, n’a pas payé d’impôt sur les sociétés cette année-là. On conçoit donc volontiers qu’un ministre français, M. Laurent Wauquiez, ait dénoncé le « cancer » de l’« assistanat ». Magnanime avec Total, son gouvernement a cependant su récupérer 150 millions d’euros ailleurs, en fiscalisant les indemnités journalières versées aux victimes d’accident du travail.

Swift suggérait qu’à défaut d’être dévorés à temps, les enfants de pauvres importuneraient les passants et dès l’âge de six ans s’emploieraient à les détrousser. En revanche, insistait-il, un « nourrisson de boucherie engraissé à point fournira quatre plats d’une viande excellente ». Devant une telle alternative, comment hésiter ? Le satiriste irlandais ne connaissait pas les textes de l’OCDE, mais déjà à son époque les libéraux proclamaient que la loi du marché celle qui, dans l’Irlande du XIXe siècle, occasionnerait une des plus meurtrières famines de l’histoire de l’humanité résoudrait tous les problèmes, y compris ceux de la surpopulation. Une seule condition : qu’on la laisse jouer à plein. Ceux qui proposaient autre chose ne pouvaient être que de doux rêveurs ou de dangereux agitateurs.

Invoquer l’évidence, l’absence de choix réel, constitue un procédé familier pour garantir que des réformes, parfois un peu bourrues, se déploieront sans résistance. Ainsi, plutôt que de se résoudre, très raisonnablement, à accommoder « un jeune enfant en bonne santé et bien nourri sous forme de fricassée ou en ragoût », des écervelés ne risquaient ils pas à l’époque de proposer de sortir de la misère irlandaise grâce à une fiscalité nouvelle, des droits de douane, une réforme agraire ? Face à des suggestions aussi démentes, hurluberlues, utopiques, le satiriste imaginait cette réplique qui sonne encore aujourd’hui comme un appel à l’action : « Qu’on ne vienne pas me parler de ces expédients ni d’autres mesures du même ordre, tant qu’il n’existe pas le moindre espoir qu’on puisse tenter un jour, avec vaillance et sincérité, de les mettre en pratique. »

Certains de ces expédients utopiques ont sans doute été mis en pratique puisque les repas irlandais n’incluent toujours pas dans leurs menus les mets « excellents et nourrissants » que Swift avait autrefois imaginés.

lundi 1 août 2011

L'ange de l'histoire.

Il faut brosser l’histoire à rebrousse-poil et la penser comme catastrophe. C’est la seule manière d’être fidèle à l’expérience passée et surtout de ne pas trahir la mémoire des vaincus, de tous les damnés de la terre écrasés par le char des vainqueurs, celui qu’on appelle civilisation et progrès. La tradition des opprimés nous enseigne que l’état d’exception est la règle. Tous ceux qui à ce jour ont obtenu la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels. Ceux-ci trouveront dans l’historien matérialiste un spectateur réservé. Car tout ce qu’il aperçoit en fait de biens culturels révèle une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont crées, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. Car il n’est pas de témoignage de la culture qui ne soit en même temps témoignage de barbarie. Cette barbarie inhérente aux biens culturels affecte également le processus par lequel ils ont été transmis de main en main. C’est pourquoi l’historien matérialiste s’écarte autant que possible de ce mouvement de transmission.
Voilà pourquoi l’Ange de l’histoire s’efforce de ne pas faire mourir une nouvelle fois tous ceux qu’on a ensevelis sous la chape de plomb de l’oubli et du silence de l’histoire officielle. Il contemple, horrifié, la catastrophe qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds comme si la mission des hommes dans le présent était de ne pas se dérober à la dette que les vaincus font peser sur eux, comme si cette attention à la vérité du passé était la seule façon de libérer la faible force messianique qui habite chaque génération.
Cette faible force est celle qui procède du paradis perdu. Elle nous donne la conscience de notre malheur et l’espérance qu’un salut est possible. C’est pourquoi les philosophies de l’histoire ont enfanté le principe d’une rédemption dont l’avenir serait la promesse. Mais c’est là une autre erreur. Si la rédemption est pensable, ce n’est pas dans le temps linéaire, vide et homogène du temps historique. Celui-ci accumule inlassablement les catastrophes. La révolte des esclaves, la guerre des paysans, la commune de Paris, l’insurrection berlinoise de 1919 ; la liste est longue des exemples du triomphe d’un ennemi qui n’en finit pas de triompher. En 1940, il s’appelle : Espagne franquiste, fascisme nazi, totalitarisme soviétique. Et tant que l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté car sa victoire broie ce que seule l’irruption d’une autre temporalité peut faire éclore et qu’on peut appeler la charge révolutionnaire d’une révolte présente en résonance avec toutes les révoltes passées. En effet le messie ne vient pas seulement comme rédempteur ; il vient comme vainqueur de l’antéchrist : et chaque seconde est la porte étroite par laquelle le Messie peut entrer.



Walter BENJAMIN "le concept d'histoire"
Toile de Paul KLEE
Simone MANON

vendredi 29 juillet 2011

Pourquoi le socialisme ? Albert Einstein 1949

Pourquoi le socialisme ?

Dans une économie fondée sur la propriété privée du capital la situation se caractérise par deux principes de base : d'abord, les moyens de production (le capital) sont propriété privée et leurs propriétaires en disposent comme ils l'entendent ; ensuite le contrat de travail est libre. Naturellement il n'existe pas de société capitaliste pure. Il faut souligner notamment que les travailleurs au prix de longues et dures luttes politiques, ont réussi à garantir une forme quelque peu améliorée du « contrat de travail libre» pour certaines catégories de travailleurs. Mais dans l'ensemble l'économie d'aujourd'hui ne diffère guère du capitalisme « pur ».

La production vise le profit, non l'utilité. Rien ne garantit que ceux qui peuvent et veulent travailler seront toujours en mesure de trouver un emploi; il existe toujours une « armée de chômeurs ». Le travailleur craint toujours de perdre son emploi. Le progrès technologique contribue souvent à aggraver le chômage plutôt qu'à alléger le travail pour tous. La recherche du profit et la compétition entre les capitalistes sont responsables d'une instabilité dans l'accumulation et l'utilisation du capital qui mène à des pressions de plus en plus graves. La compétition illimitée en traîne un immense gaspillage du travail et une paralysie de la conscience sociale des individus.
C'est cette paralysie des individus que je considère comme le pire des maux du capitalisme. Tout notre système d'enseignement en souffre. On inculque à l'étudiant un esprit de compétition exagéré et on le forme à vénérer la réussite obtenue avec âpreté qui doit le préparer à future carrière.

Albert Einstein 1949

Que vaut la recherche des économistes du FMI ?

Après nous avoir expliqué pourquoi les économistes du FMI n’ont pas vu venir la crise financière (par excès de croyance libérale), le Bureau d’évaluation indépendant du FMI vient d’évaluer les pratiques de recherche de l’institution. Il avance quatre critiques. Dont une dernière, très forte, puisqu’il y est question « d’ajuster » les résultats des travaux aux conclusions souhaitées ex ante. Le Bureau d’évaluation a passé en revue les travaux de recherche de l’institution : les différentes sortes de notes, Working Papers, World Economic Outlook, Global Financial Stability Report et les études pays, le tout sur la période 1999 – 2008. Ces documents rassemblent beaucoup d’excellents travaux, souvent originaux, et bien informés. Pour autant, ils n’échappent pas à plusieurs critiques.
Première critique : le manque de prise en compte des contextes institutionnels locaux. Les économistes du FMI travaillent avec leur modèle général de l’économie issu de la théorie dominante et ne chercheraient donc pas à comprendre les spécificités de chaque pays.
Deuxième critique : ils fonctionnent de manière insulaire. D’une part, ils ne citent bien souvent que des auteurs et études du FMI, sans s’intéresser aux productions des économistes locaux. D’autre part, ils ne communiquent pas avec les autorités des pays concernés pour choisir les sujets les plus pertinents.
Troisième critique : une approche trop abstraite et mathématisée qui s’avère inutile pour aider à la décision de politique économique. Les exercices de comparaison à partir de grosses bases de données où le Burkina Faso et le Japon représentent deux points sur une même courbe sont jugés non pertinents.
Enfin, dernière critique, la plus forte . 62 % du staff interrogé pour l’exercice, déclare qu’il vaut mieux que les résultats des analyses avancées soient dans « la ligne » de l’institution. Dans des entretiens réalisés sur place afin de prolonger les réponses au questionnaire, plus de la moitié des économistes sollicités confirment qu’on leur a demandé, ou bien qu’ils connaissent un collègue à qui on demandé « d’ajuster » leurs résultats pour qu’ils soient compatibles avec la ligne du parti. Plus les publications sont médiatisées, plus le degré d’interdiction de points de vue dissidents est élevé (de fait certains documents comme les « Staff Discussion Notes », n’ont pas hésité, surtout depuis 2008 il est vrai, une période hors du champ de l’enquête, à déclarer, notamment, que les contrôles de capitaux peuvent être efficaces, que les régulateurs financiers doivent être proactifs et intrusifs vis-à-vis des banques privées, qu’il faut gérer les coûts humains et sociaux des crises pour éviter les dérives politiques, qu’une taxe sur les transactions financières est possible et une sur les banques souhaitable, etc.). Certains ajoutent que l’auto censure est de ce fait largement pratiquée.
Quand économie rime avec idéologie…
alternative économique

Qu'est-ce qu'un bon économiste ?

Pour les tenants actuels de l'orthodoxie, un bon économiste est quelqu'un qui publie des articles en anglais dans des revues jugées de prestige et montre une capacité à bâtir des modèles abstraits, à l'élégance mathématique reconnue, où il est fait l'hypothèse que les marchés obéissent en permanence à des forces équilibrantes. Si vous avez le malheur de penser que les mathématiques ne sont qu'un simple outil, qu'il faut tenir compte des rapports de force présents dans toute activité économique, ou bien si vous voulez mobiliser l'histoire, la science politique ou la sociologie pour expliquer les phénomènes économiques et que vous êtes prompt à souligner la tendance des marchés à déraper, alors allez chercher du travail ailleurs !

La vision dominante l'est d'autant plus qu'elle tient les institutions clés de la reproduction des économistes (revues, agrégations, financements…) et empêche d'autres voix de se faire entendre, au détriment du débat démocratique sur les questions économiques et au prix d'une perte de légitimité des économistes, qui ressortent éreintés par les crises financières, économiques et sociales actuelles dont leurs théories disaient qu'elles n'étaient plus possibles !

Ce comportement semble être une constante du champ économique. A la fin du XIXe siècle, le débat était dominé en France par une école issue des travaux de Jean-Baptiste Say qui, de la même façon, contrôlait tout : revues, enseignements, postes de prestige, sociétés savantes, etc. La victime principale en a alors été Léon Walras. Aujourd'hui considéré comme l'un des pères fondateurs de la " science " économique actuelle, ses mathématiques et son socialisme l'avaient alors conduit à être rejeté comme un vil hétérodoxe qui ne méritait pas le débat.
Et puis, les mathématiques ont gagné leur place, tandis que Keynes démontrait l'utilité de l'intervention de l'Etat dans l'économie. Cette année 2011 fête les 75 ans d'une Théorie générale qui a fourni une autre vision du monde, une autre façon de penser l'économie, à un monde en crise, celui des années 1930.

Les problèmes actuels auront-ils le même effet salutaire en débouchant, enfin, sur une interrogation quant aux méthodes et en ouvrant la voie à une nouvelle façon d'appréhender l'économie ? Des choses changent, ici et là, mais le résultat final reste incertain. Ainsi, le contenu de ce qui est enseigné dans les facultés d'économie semble évoluer, si l'on en croit une enquête récente. Les mécanismes de dérapage de la finance sont désormais davantage enseignés. On utilise un peu moins les maths et un peu plus l'analyse statistique, et surtout, l'histoire économique et l'étude de phénomènes macroéconomiques concrets sont en forte progression.
Pour autant, on ne voit pas arriver de nouveaux paradigmes qui porteraient une vision moins abstraite, plus ouverte sur les autres sciences sociales et répondant aux questions écologiques, aux inégalités, à l'instabilité financière, etc. De brillants auteurs progressistes en pointe comme Paul Krugman ou Joseph Stiglitz ont préféré devenir des commentateurs éclairés des débats économiques mondiaux plutôt que les architectes d'une alternative. Lorsqu'ils publient encore un article scientifique, ils tiennent à le maintenir dans les canons de la science économique abstraite et formalisée dans laquelle ils ont grandi.

Il ne s'agit pas ici d'attendre un quelconque " progrès de la science " économique, qui, comme l'écrivait encore récemment Krugman, reste un champ où les intérêts et les préjugés exercent une influence importante sur le travail des chercheurs. Mais seulement d'en revenir à Keynes qui, quelques lignes avant la fin de la Théorie générale, attirait l'attention sur le fait qu'avec la crise des années 1930, " le monde se trouve aujourd'hui dans une impatience extraordinaire d'un diagnostic mieux fondé ; plus que jamais il est prêt à l'accepter et désireux de l'éprouver, même s'il n'est que plausible ". On ne voit malheureusement pas encore qui serait capable aujourd'hui de répondre à cette impatience.

Christian Chavagneux, rédacteur en chef de L'Economie politique

Ajouter l'équilibre budgétaire à la Constitution ? Une blague !

Inscrire dans la Constitution de grands principes qui engagent les gouvernements futurs est une très grande, belle et forte idée. Nicolas Sarkozy l'a bien compris, qui propose d'inscrire désormais l'équilibre budgétaire parmi ces grandes règles.
Il se trouvera toujours quelques mauvais esprits pour voir derrière cette proposition une manœuvre politicienne, une espèce de piège tendu à ses virtuels concurrents pour l'élection présidentielle. C'est médiocre et mesquin.
Il s'en trouvera d'autres – mauvais esprits – pour observer que c'est sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy que, hors même les dégâts de la crise 2008-2009, les déficits ont pris une allure abyssale. C'est mesquin et médiocre.
Constitutionalisons à tout va
Mais le Président ne devrait pas s'arrêter en si bon chemin. Puisqu'il faut constitutionnaliser, constitutionalisons… Et d'abord en matière d'impôts. Inscrivons dans notre loi suprême qu'aucune nouvelle tranche d'impôt ne pourra être créée sur les hauts revenus et encore que tout retour en arrière sur des réformes déjà votées – par exemple celle des retraites – est proscrit.
Il convient cependant d'aller encore plus loin : gravons aussi par exemple dans le marbre constitutionnel que les bénéficiaires de prestations sociales comme le RSA devront fournir du travail gratuit à la collectivité.
Voilà quelques idées, non exhaustives, que je soumets d'emblée aux stratèges élyséens.
Une règle d'or anti-chômage
Au fait, j'apprends que le chômage a fait un bond de 1,3% en juin dernier et que l'on dénombre désormais 4,1 millions de chômeurs toutes catégories confondues.
Pourquoi Nicolas Sarkozy n'y a-t-il pas pensé ? Il faudrait sans tarder faire du droit à l'emploi une « règle d'or », que dis-je ? Une règle tout à la fois d'or, d'argent et de diamant. Quel meilleur moyen de faire baisser, carrément de supprimer, le chômage ?
Mais je m'aperçois que cette règle existe déjà. Relisant le préambule de la Constitution, qui possède la même valeur juridique contraignante que la Constitution elle-même et qui est, je le confesse, mon ouvrage de chevet, je vois qu'en son alinéa 5, ce texte indique que « chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi ». Si avec un tel impératif constitutionnel il y a encore des chômeurs, c'est à n'y plus rien comprendre.
Résultat ou moyens ?
Sauf que le Conseil constitutionnel, grand interprète du texte sacré de la République, a bien voulu expliquer – c'était en 1983 – que le droit à l'emploi n'était pas une « obligation de résultat » mais une « obligation de moyens ». Autrement dit, on fait ce qu'on peut et… advienne que pourra.
Appliquée à la règle d'or budgétaire voulue aujourd'hui par Nicolas Sarkozy, cette distinction entre « obligation de résultat » et « obligation de moyens » signifierait que la résorption des déficits est une nécessité… sauf si on ne peut l'atteindre.
Comme quoi, pour adapter une formule prêtée à Jacques Chirac, les règles, fussent-elles d'or, n'engagent que ceux qui les entendent. Une palinodie !
Sylvain Gouz 28/07/2011

mardi 26 juillet 2011

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

CYRANO
                              Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc

Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ? "…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

EDMOND ROSTAND