mercredi 18 mars 2015

Laïcité et tolérance en démocratie

Laïcité et tolérance en démocratie

par Julie Saada , le 16 mars
Domaine(s) : Philosophie
Mots-clés : tolérance | religion | laïcité | démocratie

Le modèle républicain peut-il parvenir à prendre en compte le pluralisme des identités ? La tolérance, fondement de nos sociétés démocratiques, doit-elle aujourd’hui être refondée ? Deux ouvrages, l’un américain, l’autre français, répondent à ces questions.
Recensés : - Brian Leiter, Pourquoi tolérer la religion ? Une investigation philosophique et juridique, trad. L. Muskens, préface de P. Brunet, Genève, Éditions Markus Haller, 2014, 233 p.
- Marc-Antoine Dilhac, La tolérance, un risque pour la démocratie ? Théorie d’un impératif politique, Paris, Vrin, 2014, 238 p.

Peut-on autoriser le blasphème et interdire les discours négationnistes ? Doit-on faire des exemptions à la loi commune en raison d’engagements religieux ou, à l’inverse, restreindre les expressions religieuses quel qu’en soit le coût pour les croyants et ce, au nom de l’égalité ? L’enseignement d’une morale à l’école favorise-t-il la tolérance et le pluralisme démocratique, ou les réduit-il en imposant une conception du bien ? Si l’actualité montre que la tolérance est à la fois consensuelle dans ses invocations, complexe et souvent contre-intuitive dans ses modalités de réalisation, les deux ouvrages publiés récemment par Brian Leiter (Professeur de philosophie et de droit à l’Université de Chicago) et Marc-Antoine Dilhac (Professeur adjoint en éthique et philosophie politique à l’Université de Montréal), la repensent à partir d’un certain nombre de problèmes auxquels ils apportent des solutions issues du libéralisme politique et de certaines de ses critiques. Ils permettent aussi de renouveler le débat public et de formuler des alternatives à une tradition républicaine française qui considère la pluralité des identités comme un épouvantail « communautariste », alors même que ce modèle républicain, s’il veut être maintenu, doit relever le défi d’intégrer de nouvelles formes de pluralisme culturel et religieux [1].

Tolérer la religion ? Loi générale et exemptions de conscience

Sous le titre provocateur et stimulant de l’ouvrage de B. Leiter (initialement : Why Tolerate Religion ?, Princeton University Press, 2013) est en réalité formulé le projet d’évaluer les raisons morales qu’aurait l’État d’accorder des exemptions de conscience religieuses à la loi générale. L’État devrait-il tolérer des exemptions lorsque les lois entrent en conflit avec des obligations religieuses, mais non lorsqu’elles contreviennent à d’autres obligations de conscience tout aussi sérieuses ? (p. 31).
La question est d’autant plus vive que ces dernières années, aux demandes d’exemptions pour motif de conscience religieuse (pensons à des refus « en conscience », émises par des dépositaires de l’autorité publique, de marier des couples homosexuels) s’est ajoutée une reformulation de la tolérance en termes de respect : des caricatures portant sur des thèmes religieux exprimeraient ainsi moins des opinions qu’un manque de respect à l’égard des croyants, dont elles nieraient la dignité – si bien que la liberté de blasphémer constituerait une forme d’intolérance à l’égard des fidèles. Alors que, chez Locke notamment, les exemptions de conscience étaient assimilées à la désobéissance civile (si chacun fait valoir ses opinions contre la loi, alors la loi devient impuissante), on veut désormais donner un statut juridique à ces demandes au nom du respect des personnes, identifiées à leurs convictions. Tout l’intérêt du livre de B. Leiter est d’examiner les raisons morales de cette « nouvelle tolérance », pour aboutir à une critique de ce que d’autres ouvrages – depuis ceux de J. Baubérot et C. Laborde, ou plus récemment de S. Hennette-Vauchez et V. Valentin – ont nommé la « catho-laïcité » en France.

Tolérance sans vertu et religion sans pluriel

Le premier chapitre du livre de B. Leiter définit la tolérance en récusant son sens de vertu morale interindividuelle porté par B. Williams, pour se centrer sur la tolérance étatique et dégager trois significations : (1) elle est un « compromis hobbesien » qui met en avant les effets anti-sociaux de l’intolérance et justifie la tolérance par des raisons instrumentales et égoïstes ; (2) elle repose sur l’impuissance de l’État à changer les croyances d’un groupe (thèse déjà présente chez Locke ou Bayle) ; (3) elle résulte d’une « incompétence gouvernementale » (F. Schauer) par laquelle il n’est jamais certain que l’État fasse le bon choix en matière morale.
B. Leiter formule alors la tolérance par principe comme la reconnaissance par un groupe qu’il existe des raisons morales et épistémiques de permettre au groupe désapprouvé de continuer à croire et à agir selon ses convictions (p. 43). Deux types d’arguments, moral et épistémique, sont mobilisés. L’argument moral est tantôt déontologique (il existe un droit à la liberté d’adopter des croyances et des pratiques), tantôt utilitariste (la tolérance à leur égard est essentielle à la réalisation de biens moralement importants). L’argument épistémique, issu de J. S. Mill, souligne la contribution de la tolérance à la connaissance des vérités morales en nous confrontant à des croyances différentes.
Si ces justifications de la tolérance impliquent néanmoins de limiter cette dernière par la considération de la liberté ou du bien-être des autres membres de la communauté, la question reste de savoir s’il existe des raisons de penser que cet idéal moral ne s’applique qu’aux revendications de conscience religieuses. B. Leiter construit alors une définition de « la » religion, suffisamment abstraite pour les inclure toutes, en empruntant à la fois à Durkheim, T. Macklem et J. Witte. « La » religion recouvre ainsi des croyances qui (1) prescrivent catégoriquement certaines actions, quels que soient les désirs de l’individu et le contexte social, et qui sont des choses que les croyants doivent faire pour rendre leur vie digne d’être vécue ; (2) sont isolées des standards de preuve et de justification rationnelle ordinaire du sens commun et de la science ; (3) impliquent, explicitement ou implicitement, une métaphysique de la réalité ultime, comprise comme l’aspect le plus important pour une vie humaine épanouie ; (4) sont des consolations existentielles qui rendent compréhensibles et supportables les faits élémentaires de l’existence humaine, comme la souffrance et la mort. Les croyances religieuses requiert-elles alors qu’on leur accorde une protection spéciale, de sorte qu’elle puissent justifier des exemptions à la loi générale ?
L’auteur répond négativement aux deux arguments qui soutiendraient une telle protection. Le premier, déontologique, s’appuie sur Rawls : placés sous un voile d’ignorance, les individus choisiraient de protéger leurs revendications de conscience pour motif religieux. B. Leiter soutient, à l’inverse, qu’ils voudraient protéger leurs revendications de conscience pour des motifs moraux en général, non spécifiquement pour des motifs religieux. Les demandes d’exemptions pour motifs religieux sont donc inutiles. Le second, épistémique et utilitariste, récuse la thèse de J. S. Mill : rien ne permet d’admettre que la tolérance à l’égard de croyances sans preuves contribuera à la connaissance de la vérité ou à un plus grand bien-être. B. Leiter souligne à l’inverse la propension des croyances religieuses à nuire à autrui, tout en montrant qu’il faudrait alors avaler la « pilule spéculative », c’est-à-dire adopter un préjugé favorable à la religion. L’État peut ainsi octroyer des exemptions de conscience en général, non de conscience religieuse spécifiquement.

Tolérance, respect, laïcité

Mais s’il n’existe pas de raisons morales de tolérer la religion en tant que telle, existe-t-il de bonnes raisons de la respecter ? Soutenue par M. Nussbaum, la thèse du respect-évaluation souligne la valeur de la faculté qu’ont les êtres humains à s’interroger sur le sens de l’existence et fait de cette valeur le fondement moral à la liberté de croyance, donc aussi au respect qui lui est dû. B. Leiter rétorque que « les cas de conscience qui prescrivent catégoriquement certaines actions et qui sont irrationnels et invérifiables, tout en offrant néanmoins de la consolation existentielle » (p. 124), ne justifient que la tolérance et non le respect et, de manière plus générale, que notre égalité dans notre capacité à nous tromper étend la tolérance à toutes les opinions, et pas seulement aux croyances religieuses.
Achevant sa démonstration en faveur de la tolérance par principe, B. Leiter soulève trois objections contre l’existence de facto de reconnaissances légales d’exemptions pour motif de conscience religieuse. La première, jadis formulée par Locke, soutient qu’accorder un statut légal à toutes les revendications de conscience (quel que soit leur objet, au-delà des seules revendications religieuses) reviendrait à constitutionnaliser le droit à la désobéissance civile. La solution, consistant à n’admettre des exemptions que pour les croyances et les pratiques socialement avérées, donc authentiques, conduit à une seconde objection, de type épistémique : juge et législateur se feraient alors interprètes des textes sacrés et des pratiques tout en exigeant la neutralité de l’État. Un compromis consisterait à n’admettre que les revendications s’enracinant dans des traditions communes ou de groupe, mais il pénaliserait alors les croyances et les pratiques minoritaires (celles de végétaliens, des défenseurs des animaux, indique B. Leiter) – ce qui conduit en définitive à prôner l’égalité dans la considération accordée aux revendications de conscience. Enfin, la troisième objection distingue les effets sur autrui des exemptions à la loi générale. Des exemptions qui impliquent d’imposer à autrui des charges supplémentaires (un « transfert de charge ») ne peuvent être admises – ainsi, l’exemption de service militaire au nom de l’objection de conscience morale implique-t-elle une charge supplémentaire en cas de guerre pour ceux qui ne se prévalent pas de ce motif, souligne B. Leiter. Cet argument justifie a contrario les exemptions qui n’impliquent aucun transfert de charge pour autrui, et qui constituent un fardeau pour ceux dont la loi générale contrevient à leurs choix moraux ou religieux.
Cet argument revêt une pertinence spécifique pour la France, dont la loi de 2004 sur l’interdiction du port ostensible de signes religieux à l’école constitue un coût pour les musulmans, principalement visés, alors que les lois doivent êtres neutres quant à leur but pour être conformes au principe de tolérance. En outre, le port ostensible de signes religieux n’impliquerait aucune charge nouvelle pour autrui ni nuisance spécifique. B. Leiter dénonce ainsi une loi qui, sous couvert de neutralité, viserait à ne pas tolérer une religion particulière, s’inscrivant dans un risque plus général de voir l’État opprimer toute revendication de conscience désapprouvée en prétendant poursuivre un but d’intérêt public. Passant d’un concept très abstrait de « la » religion à un contexte empirique précis, B. Leiter souligne à quel point chercher à exclure une religion de la sphère publique est intolérant et inadmissible (p. 152).
La démonstration menée par B. Leiter, qui identifie les opinions religieuses à des conceptions compréhensives du bien comme les autres et n’admet dès lors des exemptions que si elles n’impliquent aucun transfert de charge sur autrui, a pour grand intérêt de penser la tolérance en la démarquant de la vertu, du respect, et de la conception dominante issue du libéralisme politique – position originelle rawlsienne qui postule l’égalité des individus – mais à partir d’un questionnement sur ce qui constitue, ou non, la spécificité d’une croyance religieuse. Le caractère abstrait du concept de religion qu’il produit ne peut néanmoins que décontenancer le lecteur averti de la dimension sociale des croyances et des pratiques religieuses. Faisant fi de la variété des religions et sans considération de leur dimension sociale, le raisonnement de B. Leiter, d’une rigueur apparente qui séduira les néophytes autant que les pourfendeurs des naïvetés humaines (auxquelles la préface de Pierre Brunet ramène superbement toute religion), s’empêche précisément de penser les conditions d’émergence même des problèmes qu’il formule. On est ainsi surpris que « la » religion soit une simple affaire d’opinion, sans lien avec la construction des identités, des contextes de choix, des médiations sociales et historiques qui produisent la pluralité – et ce, alors même que la référence à Durkheim pourtant présente dans l’ouvrage, ainsi que les objections bien connues adressées à Rawls par les communautariens, eux aussi soucieux d’égalité, permettaient largement de formuler. Lorsque au fil de la lecture, on en vient à se demander si ce livre a un objet, on peut se réconforter en pensant qu’il a au moins un but : présenter tous les arguments possibles qui contestent toute forme d’accommodement raisonnable [2]. La tâche n’est pas illégitime, mais elle semble se contredire en supprimant toute prise en considération des contextes spécifiques qui rendent précisément nécessaire la tolérance.

Le défi démocratique de la tolérance

Si la conclusion de l’ouvrage de M.-A. Dilhac porte le même jugement que celui de B. Leiter sur les transformations de la laïcité en France, tout en défendant à l’inverse des exemptions pour motif religieux, il procède selon une méthodologie très stimulante qui articule la réflexion normative à l’analyse empirique, dans un cadre théorique plus large qui invite à repenser – principalement à partir de Rawls – la démocratie.
Chaque chapitre s’ouvre en effet sur un contexte à partir duquel une question spécifique liée à la tolérance est examinée. On voit ainsi se succéder le procès en 1925 de John Thomas Scopes, qui enseigne l’évolutionnisme, contre l’État du Tennessee au nom du Butler Act, lequel interdit l’enseignement des doctrines non créationnistes ; les caricatures de Mahomet au Danemark en 2005 ; Christine Boutin brandissant la Bible à l’Assemblée nationale lors du débat sur le PACS en 1998, et l’affaire Yoder relative à l’âge obligatoire de scolarisation pour les enfants Amish aux États-Unis. Ces contextes ne sont pas décoratifs ni rhétoriques : ils forment les cadres empiriques complexes adoptés par l’auteur pour penser la neutralité de l’État et les désaccords raisonnables (chap. 1), la liberté d’expression (chap. 2), la neutralité ou la place des convictions morales et religieuses dans la délibération politique (chap. 3), les exemptions à la loi générale pour motif de conscience religieuse (chap. 4) et la loi française de 2004 (conclusion).
Partant de l’idée que la tolérance est l’idéal négatif (car différent du respect ou de l’estime) et politique d’un monde commun qui rend possible le développement des désaccords moraux et de la conflictualité politique sans la guerre, M.-A. Dilhac la pense comme inhérente à la démocratie dès lorsqu’elle formule « l’idéal d’inclusion de la diversité des citoyens idéologiquement et culturellement divisés au sein d’une même société politique », idéal qui refuse l’exclusion « sans raisons justifiables publiquement » (p. 8-9). Elle est en ce sens une valeur libérale – le libéralisme renvoyant à son sens politique classique qui fait de la liberté individuelle un bien fondamental – car elle consiste à protéger la liberté de penser et d’agir d’une manière qui déplaît aux autres. Si la tolérance a longtemps été comprise comme l’expression d’une domination d’un pouvoir monarchique qui supporte les déviances, et plus récemment tantôt comme un principe inégalitaire (entre tolérant et toléré) incompatible avec l’égalité démocratique, tantôt comme une revendication de type « communautariste » – à laquelle il paraît bon d’opposer la laïcité républicaine – M.-A. Dilhac soutient à l’inverse qu’elle est inhérente à un régime démocratique d’égalité. Sa réflexion sur la démocratie se déploie à partir du libéralisme politique de Rawls, nuancé par un recours au communautarisme – notamment celui de Kymlicka.

Politique, vérité et blasphème

Car l’ensemble de l’ouvrage expose les thèses de Rawls, par lesquelles sont analysés différents contextes politiques et cas judiciaires. Le premier chapitre est consacré à la critique de l’argument faillibiliste en faveur de la tolérance, retracé à partir de J. S. Mill, K. Popper et H. Marcuse, selon lequel la tolérance produirait des bénéfices épistémiques qui permettraient d’accroître notre savoir et de parvenir au vrai (rendant la tolérance dès lors inutile en supprimant le pluralisme), alors que l’intolérance y ferait obstacle. M.-A. Dilhac soutient à l’inverse que la tolérance doit s’affranchir de la question de la vérité et défaire le lien qui unit celle-ci à la politique, précisément parce que l’usage libre de la raison en démocratie exclut d’imposer une conception qui, inévitablement, ne peut être acceptée par tous. Prenant le pluralisme au sérieux, l’auteur montre que les désaccords raisonnables inhérents aux démocraties impliquent que l’État ne puisse promouvoir aucune conception substantielle de la vie réussie, ni aucune vision du monde ou conception de la vérité comme totalité.
Mais existe-t-il des limites raisonnables à l’expression de ce pluralisme ou, plus précisément, la tolérance d’un régime démocratique libéral implique-t-elle la liberté d’offenser ? La thèse soutenue par M.-A. Dilhac sur ce point consiste à défendre la liberté d’expression quand bien même elle heurterait la sensibilité de certaines personnes. Cette dernière ne constitue pas une raison suffisante et légitime pour la limiter. Mais contre R. Dworkin et de P. Singer, pour qui proscrire le négationnisme et autoriser la publication de caricatures blasphématoires est incohérent, politiquement hypocrite et désastreux (les négationnistes étant alors exclus du processus démocratique), M.-A. Dilhac reprend l’argument de Rawls : on ne doit certes pas restreindre l’usage de la liberté quand il produit des actions ou des opinions que l’on juge indésirables et dérangeantes, mais cette restriction est requise lorsque l’expression des opinions produit une contradiction dans l’usage de la liberté (p. 91). Tant qu’il ne réduit pas le système des libertés, tout acte de liberté de conscience et d’expression doit être toléré. Les seules limites sont celles de l’exercice légitime des facultés nécessaires à la pleine citoyenneté démocratique et celle du danger manifeste et imminent.
On aurait apprécié que l’auteur précise la nature d’un tel danger : à considérer en effet, par exemple, les usages de la notion juridique d’ « ordre public » en droit français, qui tendent de plus en plus à soutenir un ordre immatériel ou symbolique, on ne peut que constater à quel point l’indétermination sémantique des concepts juridiques est souvent tranchée au profit d’une conception majoritairement acceptée, et non dans le cadre d’une raison publique soucieuse d’équité. La tolérance est en effet un risque à assumer pour la démocratie, non seulement parce qu’il n’est pas de démocratie sans la possibilité de faire un usage déplaisant de la liberté, mais aussi parce que nos concepts politiques et juridiques sont en permanence l’objet d’interprétations et de contre-interprétations qui nous obligent à les redéfinir sans cesse.

Une critique de la neutralité, ou l’inclusion par l’exception

S’il montre avec Rawls que l’État doit mener une politique publique caractérisée par la neutralité du but et une neutralité procédurale relevant d’une « raison publique agnostique » (p. 133), de sorte que les individus n’ont pas de raison légitime d’utiliser l’État pour promouvoir leur conception du bien ou combattre celle des autres, M.-A. Dilhac se démarque cependant de la tolérance rawlsienne lorsqu’il s’agit d’analyser la partialité culturelle des institutions. Ces dernières ne pouvant être neutres, l’auteur soutient alors qu’un communautarisme ouvert (p. 162, 189), dont il n’adopte pas néanmoins les présupposés philosophiques, permet de corriger la tolérance libérale en prenant en compte la pluralité culturelle. Parce que les individus ne peuvent faire de choix signifiants que dans un contexte d’appartenance communautaire qui fournit le langage commun et les significations partagées permettant de valoriser certaines options et d’en dévaloriser d’autres, ou de choisir parmi un éventail de choix qui n’est lui-même pas choisi (p. 164), il est nécessaire de définir des aménagements qui permettent à ceux qui sont pénalisés par la répartition des droits et des devoirs de pouvoir mener leur vie conformément à leur conception du bien. La tolérance libérale appliquée au contexte multiculturel doit ainsi prendre la forme d’une politique d’exemptions et d’accommodements raisonnables, laquelle assure paradoxalement l’inclusion des minorités (p. 154).

La laïcité communautarienne

M.-A. Dilhac fait aussi un usage critique du communautarisme pour contester l’évolution récente de la laïcité en France. La loi de 2004 fait des conventions vestimentaires de la communauté culturelle majoritaire la norme qui doit prévaloir. Elle admet les symboles compatibles avec l’expression de la foi majoritaire (petites croix chrétiennes) tout en excluant les symboles étrangers à la culture majoritaire afin de se donner l’illusion de l’universalité par l’uniformité symbolique. On pourra ainsi relever la pertinence du constat dressé par l’auteur quant aux évolutions de la laïcité, dont la contradiction est flagrante : elle devient communautarienne tout en faisant du communautarisme un épouvantail.
Si l’ouvrage présente des arguments rigoureusement articulés, qui relèvent le défi de penser à la fois du point de vue normatif et dans des contextes politiques et juridiques situés, la question de savoir comment une politique d’accommodements raisonnables peut être définie dans des contextes qui ne sont pas ceux du multiculturalisme anglo-saxon reste posée. On aurait aussi aimé trouver d’autres sources de justification de la tolérance que celles offertes par Rawls, malgré la correction communautarienne mobilisée de manière très fructueuse par l’auteur, tant les questions soulevées constituent des enjeux complexes et cruciaux que le libéralisme rawlsien est loin d’épuiser – ainsi d’autres travaux ont-ils montré la pertinence d’une théorie de la non-domination ou du républicanisme critique de P. Pettit pour une analyse normative de la tolérance en démocratie. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage présente un très grand intérêt tant pour la philosophie politique normative que pour penser nos propres engagements au présent.
par Julie Saada , le 16 mars

Aller plus loin
BAUBÉROT Jean, La laïcité falsifiée, Paris, La Découverte, 2014.
DURKHEIM Émile, Les formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie, 5e éd., Paris, Presses Universitaires de France, 2005.
DWORKIN Ronald, « Even Bigots and Holocaust Deniers Must Have Their Say », The Guardian, 14 février 2006.
HENNETTE-VAUCHEZ Stéphanie & VALENTIN Vincent, L’affaire Baby-Loup ou la Nouvelle Laïcité, Paris, L.G.D.J. , 2014.
KYMLICKA Will, Liberalism, Community, and Culture, Oxford, Clarendon Press, 1989.
LABORDE Cécile, Français, encore un effort pour devenir républicains !, Paris, Editions du Seuil, 2010.
MACKLEM Timothy, « Faith as a secular Value », McGill Law Journal, n°45, 2000, p. 1-63.
NUSSBAUM Martha, Les religions face à l’intolérance. Vaincre la politique de la peur, trad. N. Ferron, Paris, Climats, 2013.
NUSSBAUM Martha, Liberty of Conscience : In Defense of America’s Tradition of Religious Equality, New York, Basic Books, 2008.
PETTIT Philip, Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, trad. P. Savidan et J.-F. Spitz, Paris, Gallimard, 2004.
RAWLS John, Le libéralisme politique, trad. C. Audard, Paris, Presses Universitaires de France, 2006.
RAWLS John, Théorie de la justice, trad. C. Audard, Paris, Points, 2009.
SCHAUER Frederick, Free Speech : A Philosophical Enquiry, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.
SINGER Peter, « Liberté d’expression, Mahomet et l’Holocauste », La libre Belgique, 24 février 2006.
WILLIAMS Bernard, « Toleration : An Impossible Virtue ? », in David Heyd (dir.), Toleration : An Elusive Virtue, Princeton, Princeton University Press, 1996, p. 18-27.
WITTE John Jr., Religion and the American Constitutional Experiment, 2e éd., Boulder, Westview, 2005.

dimanche 18 janvier 2015

Ecraser le cafard parisien

Ecraser le cafard parisien

Mardi 10 septembre dernier, j’ai pris à la gare de Lyon un TGV qui me ramenait de Paris vers Mâcon-Loché. Installé dans le wagon, je regardais passer les paysages. Il faut au moins trois quarts d’heure à un train rapide pour extraire ses passagers de la laide île de France. Car Paris se prolonge par une banlieue, puis par une zone de rurbanisation, puis, plus glauque encore,
par les plaines agricoles de la Beauce, sur lesquelles se détachent, dans le lointain, des
silhouettes de silos et d’usines. Je tenais alors une gueule de bois méritée ; tant et si bien que
je me demandais, comme souvent dans ce cas, si c’était le train qui avançait ou le ruban du
paysage qui s’amusait à défiler sous mes yeux, pour se jouer de mon immobilité. J’étais ce
matin-là dans un état que je ne connais que trop, pour l’expérimenter à intervalles réguliers.
J’avais l’impression de ne plus savoir qui j’étais, ni ce que je voulais, d’être brassé. Anéanti.
Que m’était-il arrivé ? Rien, ou presque. Je venais de passer trois jours à Paris.
Qu’avais-je fait dans la capitale ? Rien, ou presque. J’avais pris le métro, le RER, participé à
la Fête de l’Huma, parlé à des inconnus, revu quelques amis, mon éditrice, bu le soir en
compagnie des rédacteurs en chef du présent journal. Je m’étais aussi pas mal promené, à
pied. J’étais allé une fois au cinéma. Soixante-douze heures à vivre au rythme de la
métropole, et voilà que je me sentais aussi démoli intérieurement, aussi apeuré que si je
revenais d’un stage intensif chez Moon. On dit que dans cette secte, pour briser l’amour-
propre du néophyte, on lui ordonne de s’exhiber nu devant les autres. Tous les participants à
ce genre de réunions, assemblés en cercle, se livrent à une critique impitoyable de son
apparence physique. Ils raillent sa bedaine, la voussure de son dos, l’aspect de ses parties
génitales. Paris, dans la mesure où on y est exposé de façon permanente, où la concurrence
sociale y est féroce, procure un équivalent atténué de cette expérience. Humilié, l’individu y
est soumis à un lavage de cerveau dont le résultat le plus probant est de le convaincre qu’il ne
pourrait pas vivre ailleurs qu’à Paris, ou encore que Paris est une des plus belles villes du
monde.
La valise ou le cercueil doré
J’ai quitté Paris en 1999, après y avoir passé vingt-quatre années, qui correspondent à mon
enfance et à la durée de mes études. A l’époque, je travaillais (depuis trois mois) dans une
agence de publicité. Ma petite amie était en stage chez un éditeur. C’étaient donc des métiers
du tertiaire, plutôt valorisés d’après les critères de jugement en cours dans la société
spectaculaire. Un soir, nous nous sommes regardés, ma petite amie et moi, et nous nous
sommes dits : Bon, nous venons d’entrer dans la vie active. Nous sommes sur un rail. Dans un
tunnel. A la sortie du tunnel nous serons deux sinistres et opulents imposteurs. Que faire ?
Une seule solution s’offrait à nous : fuir. Nous sommes partis vivre dans un petit village de
Bourgogne. C’était au mois de novembre. Totalement inexpérimentés, n’ayant jamais habité à
la campagne ni l’un ni l’autre, nous n’avions pas le permis de conduire, et aucun moyen de
locomotion sur place, sauf une mobylette. Nous avions sous-estimé la nécessité du chauffage.
Nous n’avions qu’un convecteur et un poêle à pétrole pour chauffer une maison de pierres
humide, fermée depuis plusieurs années. Les hivers bourguignons peuvent être rigoureux. Le
mercure est descendu à moins dix deux semaines durant. Nous dormions par sept degrés dans
la chambre. Vivions par douze ou treize. Une fois, des amis sont venus nous voir. Il y avait unrayon de soleil ce matin-là. Enchantés, nous leur avons servi le petit-déjeuner sur le perron. Ils
bleuissaient à vue d’œil. Nous nous étions endurcis.
Dans les premiers temps, à la campagne, nous pouvions avoir le sentiment d’être abandonnés.
La pluie, la fixité du ciel, la boue sombre, les maisons aux volets clos dès six heures du soir,
les bois remplis de ronces, où retentit de temps à autre un coup de fusil : ces images nous
semblaient renvoyer à une profonde et essentielle solitude. Mais ce sentiment était en nous, et
non pas contenu dans le paysage, comme nous le croyions au départ. C’était notre
inadaptation au monde, propre à tous les citadins, que nous rappelaient les collines, avec leur
beauté austère.
Heureusement, nous avons rencontré des solidarités. Nous avons découvert des modes de vie
bien différents de ceux que nous avions connus jusqu’alors. Des personnes qui subsistent
selon une organisation semi-communautaire ; qui ont recours au troc plutôt qu’à l’argent. Qui
vont en forêt couper le bois pour leur poêle, qui se lavent avec l’eau de pluie stockée dans
leurs citernes, mangent les légumes qu’ils ont cultivés, font leurs fromages et leurs yaourts,
cuisent leur pain. Sans être pour autant des fanatiques ou des ex-soixante-huitards.
Simplement, des gens qui ont décidé de faire sécession, d’être autonomes plutôt qu’employés.
Dans Le Neveu de Wittgenstein, Thomas Bernhard se moque allègrement d’un couple qui a
quitté Vienne pour s’exiler dans quelque bourgade perdue de Basse-Autriche. Tous deux
étaient lancés dans le milieu musical, lui pianiste, elle diva. Bernhard raconte qu’ils se sont
mis à vivre chichement, à griller leur viande au feu de bois, tout en déclarant qu’ils ne
mettraient plus les pieds à la ville. Les mois passant, au lieu de revenir sur sa lubie, le couple
s’entêtait, clamant haut et fort sa certitude d’avoir fait le bon choix. Et c’est exactement ce qui
nous est arrivé, à mon amie et à moi. Nous avons fait cuire notre viande sur les braises. Plus le
temps passait, et plus nous pestions contre Paris. C’était même devenu, de façon assez
grotesque, une véritable obsession. Dès que nous rencontrions des amis restés dans la capitale,
nous condamnions sans appel leur cadre de vie vain et inauthentique. Jusqu’à la mauvaise foi,
nous renchérissions dans l’exécration verbale du parisianisme et de ses travers. Nous ne le
faisions pas seulement pour prendre la pause, nous donner un air malin. Ni même pour nous
convaincre. Le pire est que nous étions sincères. Nous essayions d’expliquer à des esprits plus
modérés que, décidément, il y a quelque chose de pourri au royaume du métropolitain.
Dans mon cas, l’exil volontaire hors de ma ville d’enfance aura au moins eu un immense
avantage : me guérir du goût de boire. A Paris, j’étais souvent sujet à des angoisses, submergé
par un sentiment de mélancolie, de profonde détresse. L’alcool me servait de remède. Petit à
petit, toutes mes relations sociales s’étaient construites autour de la boisson. Je n’avais que
des copains rencontrés au comptoir. Je m’ouvrais une bouteille machinalement, dès que je
rentrais chez moi. Par moments, j’avais envie de me sevrer, de tenir un ou deux jours sans une
goutte. Mais lorsque l’habitude est prise, rien de plus difficile. On campe toute une journée
sur sa décision. Vers dix-neuf heures, le téléphone sonne. Tombe une invitation à un apéro. Et
c’est reparti. Avec mes compagnons d’alors, nous avions mis au point une méthode graduée :
nous buvions de la bière, jusqu’à ce que l’effet somnifère spécial au houblon se fasse sentir ;
alors nous passions au pastis pour nous ragaillardir ; puis le vin au long cours ; et enfin, les
grands soirs, nous nous achevions à la vodka ou au whisky. La dernière année que j’ai vécue à
Paris, je perdais trois à quatre journées par semaine, dans un état de totale hébétude. Sans
compter les nuits. Le gaspillage de temps devenait terrible, c’était une hémorragie que plus
rien ne freinait. Pour être sincère, je n’avais pas en tête de quitter Paris pour arrêter de boire
(même si cette idée a dû effleurer l’élue de mon cœur). Je me voyais plutôt en train de partir
vers une des plus belles régions viticoles de France, pour y poursuivre ma soûlographie
impénitent. Mais, aussitôt arrivé en Bourgogne, installé au milieu des collines, comme par
magie, l’envie de m’intoxiquer a disparu. En quittant la grande ville, je gagnais la possibilité,
sinon de faire une paix définitive avec le démon, du moins d’en engager le processus.Lévi-Strauss explique dans Tristes Tropiques que la liberté n’est pas un problème de
conscience ni de morale, mais d’espace. On peut mesurer la liberté d’un homme à la
superficie dont il dispose pour vivre. Un individu enfermé dans dix mètres carrés est un
prisonnier. Selon cette façon de voir les choses, la vie parisienne est une vie de bagnards (à
moins de disposer d’un très grand appartement, mais c’est rare). Le moindre ouvrier agricole
dans ma campagne a une maison d’au moins quatre-vingt mètres carrés habitables, avec un
garage, un jardin, des dépendances. Parmi mes fréquentations parisiennes, je ne connais
personne qui dispose au quotidien de cette aisance. Tous vivent à l’étroit et se croient plus ou
moins des nantis, dans leurs cercueils de pierre.
Le taré des villes et le raté des champs
Un vertige de dégoût me prend souvent à l’idée de ce que je serais devenu si j’étais resté à
Paris. Les études que j’ai suivies ont en effet fait de moi un intellectuel typique, avec
diplômes ad hoc et tampons derrière l’oreille. Elles m’ont donné une certaine maîtrise de la
rhétorique orale ou écrite, une habileté purement discursive. Mais, en-dehors du professorat,
ces aptitudes ne peuvent guère être employées que dans les secteurs de la manipulation, dans
l’un de ces emplois frauduleux sinon fictifs que recouvre la dénomination vague de
communication. Or, à Paris, on a besoin d’argent. De beaucoup d’argent. Ne serait-ce que
pour payer le loyer. Qu’aurais-je fait ? De la publicité ? Des scénarii de téléfilms ? Du
rédactionnel dans un journal interne d’entreprise ? De la conception de site web ? Du lèche-
bottes ? De la promotion canapé ? Afin de survivre, il m’aurait fallu détourner tous mes
acquis intellectuels pour les faire servir les intérêts du marketing. J’aurais sans doute continué
à publier un livre tous les cinq ou six ans, histoire de renflouer mon capital symbolique, pour
mieux aller me vendre ensuite aux financiers. Car c’est la règle ; le banc frétillant des
« jeunôteurs » s’offre, par nécessité, en pâture aux squales.
Albert Camus, quand il arrive à Paris, note au mois de mars 1940 dans ses Carnets : « D’où
vient que savoir rester seul à Paris un an dans une chambre pauvre apprend plus à l’homme
que cent salons littéraires et quarante ans d’expérience de la vie parisienne. C’est une chose
dure, affreuse, parfois torturante, et toujours si près de la folie. Mais dans ce voisinage, la
qualité d’un homme doit se tremper et s’affirmer – ou périr. » Certes, ce défi est tentant.
Débarqué fraîchement d’Alger, Camus envisage sans pathos l’enfer gris de la ville des
Lumières. Il sait qu’il est là pour vaincre. Ayant vécu des années en chambre mansardée, je
reconnais volontiers la justesse de sa description. Cependant, il me semble que cette autre
affirmation n’est pas moins légitime : savoir vivre un an à la campagne dans une maison
borgne permet d’en apprendre long sur soi-même. C’est une chose dure, affreuse, parfois
torturante. Mais, si l’on ne sombre pas dans la morosité ou l’apathie, cela signifie qu’on est
capable de donner un sens à son existence par ses propres moyens, sans étai.
Parfois, lors de ma première année à la campagne, j’avais de brefs accès de folie. Il m’arrivait
ainsi de parcourir les petites routes à mobylette la nuit en hurlant, pour entendre mes cris
raisonner dans le casque comme ceux d’un autre. Un soir de rechute éthylique, seul depuis
trois jours, je suis sorti de chez moi ivre mort, à onze heures. Les rues de mon village sont
désertes, en hiver, dès le coucher du soleil. Je me débrouillai je ne sais comment, mais parvins
à inviter vingt-cinq personnes à vider des bouteilles auprès de mon âtre. J’avais cru toucher le
fond de l’isolement, au cœur d’une province fantôme, et me retrouvais l’instant d’après au
cœur d’une joyeuse troupe. Là où est le danger, croît aussi ce qui sauve.
Si je compare l’évolution de mes amis qui sont restés à Paris et la mienne, depuis 1999, la
réflexion qui me vient à l’esprit est que nous avons suivi des schémas symétriques. Dans
l’ensemble, mes amis n’ont pas changé sur le fond. Aucun n’a bifurqué, n’est passé à une
autre voie professionnelle. Ceux qui buvaient continuent. Certains se sont mis en couple.
Aucun n’a eu d’enfant. Leurs discours sont restés les mêmes ; un peu moins fantaisistes à l’approche de la trentaine. Par contre, leur vie au jour le jour a tout l’air d’une révolution
permanente. Ils sont soumis dans leur travail à des rythmes saccadés, des challenges
incessants. Ils vivent des rencontres fréquentes et inattendues, des surprises, des sorties,
succombent à des émerveillements ou des déceptions subits. Disons que leur quotidien
ressemble à la courbe chahutée d’un électrocardiogramme. Mais toute cette excitation et cette
folle dépense semblent bien n’être qu’illusions, car sur le long terme ils sont restés identiques
à eux-mêmes. Dans mon cas, c’est l’inverse. Des changements profonds et définitifs se sont
opérés. J’ai découvert des pans entiers de la société française qui m’étaient restés inconnus,
notamment le monde des paysans et des artisans, et je pense en avoir pas mal rabattu depuis
l’époque où j’étais blanc-bec étudiant à Sciences-Po. J’ai arrêté de boire. J’ai trouvé le calme
nécessaire pour écrire, publié deux romans et un essai. Je suis resté avec ma petite amie (force
est d’admettre qu’au village, les tentations et les diversions possibles sont peu nombreuses).
Un fils nous est né. Cependant, en contrepartie de ces étapes importantes qui ont été franchies
grâce à l’espace et au temps qu’offre la campagne, mon ordinaire est peu mouvementé. Je
manque d’interlocuteurs. Je ne suis pas rejeté, loin de là, par les villageois, mais pas un des
leurs non plus. Je reste en-dehors, une sorte d’intrus. Il y a moins de « petits plaisirs ». Ah,
encore une chose : je me couche à neuf ou dix heures avec un livre et me lève à sept. Voilà ce
qui peut rendre difficile un mode de vie comme celui-là : la monotonie, la tranquille répétition
des travaux et des jours. Le sentiment d’être livré à soi-même, dans un lieu et un milieu
relativement hostiles. Pourtant, à l’heure qu’il est, je n’ai aucun désir d’échanger ces légères
privations contre les bulles irisées mais toxiques du bain moussant.
Alexandre Lacroix

mercredi 7 janvier 2015

Pierre HADOT
Une lecture spirituelle de la philosophie antique

Philosophe, historien, philologue, Pierre Hadot est le plus éminent spécialiste de la philosophie antique. Son apport fondamental est d’en avoir montré le côté originel, pratique par opposition à une approche exclusivement intellectuelle. C’est ainsi que cet érudit définit la philosophie antique comme un entraînement pratique, quotidien qui permet d’avancer vers l’idéal de perfection constitué par la figure du Sage.
Pierre Hadot poursuit le projet d’une définition d’un modèle éthique que l’homme
contemporain peut découvrir dans l’Antiquité. Dans son oeuvre, d’une ampleur
considérable, le projet s’articule sur deux types de recherches connexes :
. l’analyse critique de l’argumentation de nombreux traités philosophiques gréco-romains, notamment de Plotin et de Marc Aurèle ;
. l’étude du rôle et du sens des images ou des symboles formateurs de la pensée
occidentale.
Le projet éthique, affirmé dès le départ, puis constamment réaffirmé et transformé par de nouvelles approches, se trouve de ce fait fondé sur des recherches qui portent sur la totalité des mouvements de pensée, que ce soit dans l’histoire de la conception de la métaphysique et de la dialectique, de la physique et de la morale, ou dans celles des écoles philosophiques (Platon, Aristote, stoïciens, épicuriens, néo-platoniciens) ou des courants patristiques utilisateurs de ces écoles (Origène, Ambroise, Augustin), mais aussi dans l’histoire des idées modernes (Goethe, Nietzsche, Heidegger, Wittgenstein, Michel Foucault).
Tel Plutarque construisant ses vies parallèles par dialogue et comparaison des héros des deux villes-symboles de l’univers, Athènes et Rome, la grecque et la latine, Pierre Hadot ne cesse de montrer que les efforts théoriques des philosophes ne sont rien d’autre que les justifications après coup de vies, ayant pour objet la philosophie comme manière d’être et de vivre, style de vie et art de vivre.
Un philosophe au parcours original
Né à Paris en 1922, le plus discret des philosophes français est sans doute aussi l'un des plus originaux. Ce qui frappe lorsqu'on aborde l'un de ses livres pour la première fois est le refus des jargons au profit d'une rectitude de la réflexion et de l'expression qui le rattachent à Montaigne, à Descartes et à Pascal. Hadot parvient à développer une pensée profonde en restant totalement lisible par le grand public.
Il entre au Grand Séminaire à l’âge de 15 ans où il suit des cours de théologie. Ordonné prêtre en 1944 à Reims, il est chargé d’enseigner la philosophie au sein du Séminaire.
Puis en 45-46, il suit le double cursus à l’Institut Catholique et à la Sorbonne. Il éprouve un grand attrait pour la mystique sous toutes ses formes et Plotin est l’un de ses auteurs favoris. Il travaillera pendant plus de vingt ans sur un auteur latin peu connu du nom de Victorinus pour sa thèse de doctorat.
En 1952, il décide de quitter l’Eglise et se dédie à la recherche et à l’enseignement. En 1964, il est élu Directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, section des Sciences religieuses. Sa femme exerce à partir de 1966 une influence très importante sur l’évolution de sa pensée. Elle-même avait écrit un doctorat sur le thème de « Sénèque et la tradition de la direction spirituelle dans l’Antiquité ». En 1982, ni agrégé, ni normalien,
il est pourtant élu au Collège de France grâce à l'entremise de Michel Foucault. Il prend sa retraite en 1991 et a continué d’écrire des ouvrages. Il nous a malheureusement quittés en 2010.


Méthodologie de la compréhension des oeuvres philosophiques de
l’Antiquité Vers le milieu du IVème siècle, un illustre professeur, Marius Victorinus, qui occupe à Rome une chaire de rhétorique, converti sur le tard au christianisme, met tout son talent
à combattre l’hérésie d’Arius. Les traités polémiques écrits par lui sont tellement obscurs,
dit saint Jérôme, que seuls les doctes peuvent y comprendre quelque chose.
C’est sur cet auteur et sur l’esprit de son époque que portent les premières recherches
de Pierre Hadot en histoire de la philosophie. Les cinq volumes qu’il publie entre 1960 et
1971 révèlent que les pages obscures de Victorinus contiennent une étonnante
construction de la pensée et sont en fait la seule oeuvre métaphysique de toute la
littérature latine ancienne. Hadot y montre notamment que païens et chrétiens font
partie d’un monde intellectuel commun.
Deux démarches se font donc jour dans cette recherche. L’une consiste à rendre compte
de la genèse des notions et des systèmes dans leur contexte, avant qu’elles
n’aboutissent à des inventaires réfléchis et construits ; l’autre consiste à découvrir la
rationalisation d’exercices spirituels à l’arrière-plan des exercices de style du discours
philosophique.
La philosophie en images
Pierre Hadot met en parallèle la mythologie de l’antiquité avec la métaphysique. Pour lui,
il est clair que la mythologie, par son langage imagé, aidait à la compréhension. Le choix
d’images fait dans les analyses de Pierre Hadot s’explique soit par leur importance
symbolique dans l’itinéraire spirituel ou philosophique, soit par le rôle qu’elles ont été
appelées à jouer dans l’histoire de la philosophie.
Exemples : Narcisse, amoureux de son propre reflet dans l’eau et se perdant dans
l’élément liquide, symbole de la matière. Ulysse, sorte de Narcisse inversé, qui échappe
aux passions et aux sortilèges de la mer pour atteindre sa vraie patrie. Zeus, qui selon la
théogonie d’Hésiode vient au terme des générations de dieux primordiaux, ou marchant
en tête du cortège des dieux et des âmes dans le Phèdre de Platon. Zeus devient alors
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une figure de l’âme prisonnière, enfermée dans ses limites dès que l’intellect (Cronos)
mutile Ouranos, donnant ainsi un coup d’arrêt au mouvement de génération infini pour
se tourner vers l’intériorité.
Ce qui ressort en résumé de cet effort d’interprétation, c’est que l’on ne peut comprendre
les oeuvres philosophiques de l’Antiquité qu’à la condition de reconnaître que leur
véritable finalité était l’impact qu’elles pouvaient exercer sur les lecteurs.
Dès lors, la philosophie antique apparaît fondamentalement comme un exercice spirituel
de transformation de soi, qui consiste d’abord à « apprendre à vivre » par l’observation
de soi-même ; à « apprendre à dialoguer » pour se connaître soi-même par l’effort
dialectique commun vers la vérité ; à « apprendre à mourir » dans la lucidité et la
sérénité, en passant notamment d’une vision des choses dominée par les passions
individuelles à une vision du monde plus objective et universelle, ce que Pierre Hadot
appelle « apprendre à lire ».
Ce programme d’une quadruple conversion par prises de conscience successives n’est
pas une fin en soi. La raison d’être de ces « exercices spirituels », dont Pierre Hadot
estime qu’il est possible pour l’homme d’aujourd’hui de les mettre en pratique, reste le
dépassement de soi pour s’élever et construire une nouvelle manière d’être-au-monde.
Entre autres, prendre conscience de soi comme partie de la Nature, comme parcelle de la
Raison universelle.
Pierre Hadot appelle « exercices spirituels » ces pratiques destinées à conduire à la
sagesse. Il importe de ne pas confondre ces pratiques avec les exercices spirituels
religieux, qui peuvent être les mêmes, mais dont le but est différent ; ils sont
spécifiquement philosophiques. Il faut tenir les textes philosophiques eux-mêmes (du
moins ceux de l'Antiquité) et les théories qu'ils exposent comme faisant partie de ces
exercices : même présentée par écrit, la pensée a toujours un ou plusieurs destinataires
particuliers, elle « vise à former plutôt qu'à informer ». Les dialogues de Platon et les
ouvrages d'Aristote relèvent tous de cette intention ; pareillement, les Pensées de Marc-
Aurèle sont des exhortations qu'il s'adresse à lui-même. Autrement dit, il n'y a pas d'un
côté la théorie et de l'autre la pratique, mais la théorie elle-même est pratique « aussi
bien dans son mode d'exposition que dans sa finalité ».
Il est même arrivé qu'ont été appelées philosophes des personnes qui ne développaient
aucune théorie : c’est le cas des Cyniques qui, pratiquant un genre de vie particulier,
illustre cette extrémité. Quoiqu'il en soit, à partir de l'intuition formalisée par Plutarque
selon laquelle « c'est la pratique de la vie quotidienne de Socrate qui est sa vraie
philosophie », toutes les écoles philosophiques de l'Antiquité proposaient leur style de
vie propre, basé sur des exercices spirituels spécifiques.
2 – Les quatre apprentissages fondamentaux
Apprendre à vivre
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L’objectif est d’atteindre un état de vie authentique, dans lequel l’homme atteint la
conscience de soi, la vision exacte du monde, la paix et la liberté intérieures.
La principale cause de souffrance, de désordre, d’inconscience, pour l’homme, ce sont les
passions : désirs désordonnés, craintes exagérées. La domination du souci l’empêche de
vivre vraiment. La philosophie apparaît alors comme une thérapeutique des passions.
Chaque école a sa méthode thérapeutique, mais toutes lient cette thérapeutique à une
transformation profonde de la manière de voir et d’être de l’individu.
L’une des listes d’exercices fournie par Philon d’Alexandrie énumère des exercices qui
composent 3 groupes : les exercices mentaux (l’attention, les méditations, les souvenirs
de ce qui est bien), les exercices plus intellectuels (la lecture, l’écoute, la recherche,
l’examen approfondi), enfin les exercices plus actifs que sont la maîtrise de soi,
l’indifférence aux choses qui ne dépendent pas de soi, l’accomplissement des devoirs.
L’objectif est de sculpter sa propre statue, comme l’écrit Plotin. La statue préexiste dans
le bloc de marbre et il suffit d’enlever le superflu pour la faire apparaître.
L’attention : vigilance et présence d’esprit permanentes, une conscience de soi toujours
éveillée. L’attention au moment présent délivre de la passion qui est toujours provoquée
par le passé ou l’avenir qui ne dépendent pas de nous. Elle facilite la vigilance en la
concentrant sur le minuscule moment présent, toujours maîtrisable, toujours supportable
dans son exiguïté. Elle ouvre aussi notre conscience à la conscience cosmique en nous
rendant attentifs à la valeur infinie de chaque instant.
L’attention permet de répondre immédiatement aux événements comme à des questions
qui nous seraient brusquement posées. Pour cela, il faut que les principes fondamentaux
soient toujours sous la main (comme une règle de grammaire ou de mathématique que
l’on s’est appropriée). L’imagination et l’affectivité doivent être associés à l’exercice de la
pensée.
La méditation : elle prend des aspects différents selon les Ecoles.
Chez les Stoïciens : Consiste notamment à se représenter à l’avance les difficultés de la
vie ; on fixe dans sa mémoire les maximes frappantes qui, le moment venu, nous
aideront à accepter ces événements. Ces maximes peuvent arrêter un mouvement de
crainte, de colère ou de tristesse.
Examiner à l’avance le cours de sa journée, en faire l’examen en fin de journée.
Examiner aussi ses rêves.
Chez les Epicuriens : pour guérir l’âme, il faut l’exercer à se détendre. Au lieu de se
représenter les maux à l’avance, pour se préparer à les subir, il faut détacher notre
pensée de la vision des choses douloureuses et fixer nos regards sur les plaisirs. Choix
délibéré, toujours renouvelé, de la détente et de la sérénité, et une gratitude profonde
envers la nature et la vie. Plaisir intellectuel de la contemplation de la nature, pensée du
plaisir passé et présent, plaisir enfin de l’amitié.
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L’exercice de la méditation s’efforce de maîtriser le discours intérieur, pour le rendre
cohérent, pour l’ordonner à partir du principe simple et universel de la distinction entre
ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Celui qui veut progresser s’efforce de
conduire par ordre ses pensées et de parvenir ainsi à une transformation de sa vision du
monde, de son climat intérieur, mais aussi de son comportement extérieur. Ces
méthodes révèlent une grande connaissance du pouvoir thérapeutique de la parole.
La lecture : elle consiste en l’explication de textes philosophiques, en lectures d’oeuvres
poétiques ou philosophiques.
La recherche et l’examen approfondi sont alors la mise en oeuvre de cet enseignement.
Les exercices plus actifs : sont tous basés sur le fait de commencer à s’exercer dans les
choses plus faciles pour acquérir peu à peu une habitude stable et solide.
Apprendre à dialoguer
Dans le dialogue socratique, la vraie question qui est en jeu n’est pas ce dont on parle,
mais celui qui parle. L’interlocuteur n’apprend rien et Socrate n’a pas la prétention de lui
enseigner quelque chose. La mission de Socrate consiste à inviter ses concitoyens à
examiner leur conscience, à se soucier de leurs progrès intérieurs plus que de leurs
richesses extérieures. Persuader les gens de se préoccuper moins de ce qu’ils ont que de
ce qu’ils sont, pour devenir aussi excellents et raisonnables que possible.
Le dialogue socratique apparaît donc ainsi comme un exercice spirituel pratiqué en
commun qui invite à l’exercice spirituel intérieur, c’est-à-dire à l’examen de conscience, à
l’attention à soi, en bref, au fameux « Connais-toi toi-même ». Si le sens originel de cette
formule est difficile à discerner, il n’en reste pas moins qu’elle invite à un rapport de soi à
soi qui constitue le fondement de tout exercice spirituel. Se connaître soi-même, c’est ou
bien se connaître comme non sage, comme en marche vers la sagesse, ou bien se
connaître en son être essentiel, c’est-à-dire séparer ce qui n’est pas nous de ce qui est
nous-mêmes, ou bien se connaître en son véritable état moral, c’est-à-dire examiner sa
conscience.
Apprendre à mourir
On connaît bien la formule selon laquelle philosopher, c’est apprendre à mourir
(Sénèque, Montaigne).
L’exercice de la mort consiste à changer de perspective, à passer d’une vision des choses
dominée par les passions individuelles à une représentation du monde gouvernée par
l’universalité et l’objectivité de la pensée. Cet exercice est lié à la contemplation de la
totalité, à l’élévation de la pensée pour atteindre l’universalité de la pensée pure.
L'idée que la philosophie est un exercice spirituel est apparue à Hadot lors d'une réflexion
sur «les jeux de langage » deWittgenstein et l'idée de la philosophie comme mode de vie
lui apparut à la faveur de l'expression « forme de vie » chez Wittgenstein. La pensée de
la mort, sous la forme d'exercice spirituel, signe sa présence dans toutes les philosophies
dès lors qu'elles sont des manières de vivre. L'adage selon lequel « philosopher est
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apprendre à mourir » se retrouve, en des sens différents, aussi bien chez Sénèque que
chez Montaigne. Cette méditation de la mort, en contraignant à une réorientation de
l'attention vers le présent aide à mieux vivre. « Le présent est notre seul bonheur »
affirme Hadot. Indicible, ce bonheur est à tout à la fois l'objet de la mystique et le terme
dernier de toute philosophie entendue étymologiquement comme amour de la sagesse.
Apprendre à lire
Les exemples qui précèdent laissent entrevoir le changement de perspective qu’apporte
le fait de considérer les oeuvres philosophiques de l’antiquité à la lumière de la pratique
d’exercices spirituels. La philosophie apparaît alors dans son aspect originel, non plus
comme une construction théorique, mais comme une méthode de formation à une
nouvelle manière de vivre et de voir le monde, comme un effort de transformation de
soi.
Les historiens contemporains de la philosophie n’ont guère tendance, en général, à
prêter attention à cet aspect, pourtant essentiel. C’est précisément parce qu’ils
considèrent la philosophie, conformément à une conception héritée du Moyen Age et des
temps modernes, comme une démarche purement théorique et abstraite. Rappelons
brièvement comment cette représentation a pris naissance. Il semble bien qu’elle soit le
résultat de l’absorption de la philosophia par le christianisme. Dès les premiers siècles, le
christianisme s’est présenté lui-même comme une philosophia, dans la mesure même où
il s’assimilait la pratique traditionnelle des exercices spirituels. C’est ce qui se passe
notamment chez Clément d’Alexandrie, chez Origène, chez Augustin, dans le
monachisme.
Mais, avec la scolastique du Moyen Age, theologia et philosophia se sont clairement
distinguées. La théologie a pris conscience de son autonomie comme science suprême et
la philosophie, vidée des exercices spirituels qui faisaient partie désormais de la mystique
et de la morale chrétiennes, a été réduite au rang de servante de la théologie fournissant
un matériel conceptuel, donc purement théorique, à la théologie. Lorsqu’à l’époque
moderne, la philosophie a reconquis son autonomie, elle n’en a pas moins gardé bien des
traits hérités de la conception médiévale et notamment son caractère purement
théorique, qui a même évolué dans le sens d’une systématisation de plus en plus
poussée.
C’est seulement avec Nietzsche, Bergson et l’existentialisme que la philosophie redevient
consciemment une manière de vivre et de voir le monde, une attitude concrète. Mais les
historiens contemporains de la pensée antique, pour leur part, sont en général restés
prisonniers de l’ancienne conception, purement théorique, de la philosophie et les
tendances structuralistes actuelles ne les disposent pas à corriger cette représentation :
l’exercice spirituel introduit une aspect événementiel et subjectif qui cadre mal avec leurs
modèles d’explication.
La fin recherchée dans ces exercices par toutes les écoles philosophiques, c’est
l’amélioration, la réalisation de soi. Toutes les écoles s’accordent pour admettre que
l’homme, avant la conversion philosophique, se trouve dans un état d’inquiétude
malheureuse, qu’il est victime du souci, déchiré par les passions, qu’il ne vit pas
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vraiment, qu’il n’est pas lui-même. Toutes les écoles s’accordent aussi pour croire que
l’homme peut être délivré de cet état, qu’il peut accéder à la vraie vie, s’améliorer, se
transformer, viser à un état de perfection. Les exercices spirituels sont précisément
destinés à cette formation de soi, à cette paideia, qui nous apprendra à vivre, non pas
conformément aux préjugés humains et aux conventions sociales, mais conformément à
la nature de l’homme. Toutes les écoles, chacune à sa manière, croient donc à la liberté
de la volonté, grâce à laquelle l’homme a la possibilité de se modifier lui-même, de
s’améliorer, de se réaliser. Le parallélisme entre exercice physique et exercice spirituel
est ici sous-jacent : de même que, par des exercices corporels répétés, l’athlète donne à
son corps une forme et une force nouvelles, de même, par les exercices spirituels, le
philosophe développe sa force d’âme, modifie son climat intérieur, transforme sa vision
du monde et finalement tout son être.
L’ensemble de l’oeuvre de Pierre Hadot inspire un respect unanime à tous ceux qui se
penchent sur l’histoire de la philosophie grecque. Il démontre une rigueur philologique
insurpassable et une profondeur dans l’interprétation de la tradition néoplatonicienne
sans équivalent. Sérieux et léger, Pierre Hadot marche sur les pas de Socrate.
Brigitte Boudon
Quelques éléments bibliographiques
Etudes sur le néo-platonisme :
Plotin ou la simplicité du regard
Porphyre et Victorinus
Marius Victorinus. Recherches sur sa vie et ses oeuvres
Plotin, Porphyre, Etudes néoplatoniciennes, Les Belles Lettres
Etudes de philosophie ancienne, Les Belles Lettres
La Citadelle intérieure, Introduction aux Pensées de Marc Aurèle, Fayard
Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel
Eloge de Socrate, Ed. Allia
Eloge de la philosophie antique, Ed. Allia
Qu’est-ce que la philosophie antique ? , Gallimard
La philosophie comme manière de vivre, entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I.
Davidson, Albin Michel
Le Voile d’Isis, Gallimard