jeudi 26 juillet 2012

Immobilisme paranoïde

« L’égalitarisme (le culte de l’égalité) à Gauche et l’élitisme (le culte de l’orgueil) à Droite rêvent, tous deux, d’une société « en ordre » (étatique et bureaucratique), le premier par uniformisation (un ordre entropique), le second par hiérarchisation (un ordre mécanique).
La Gauche cadavérise le corps social, la Droite le robotise. Sans parler de ce soi-disant Centre qui n’existe pas et qui n’est que de la Droite déguisée en Gauche …
L’individu autonome, la personne privée, les associations libres, les activités bénévoles ou spontanées n’y ont aucun crédit puisque suspectes, d’office, de désordonnance et de subversion.
Face à cet immobilisme paranoïde, notre époque voit l’émergence d’ordres organiques, fondés sur des myriades de réseaux autonomes, protéiformes et vivaces, en constante interférence mutuelle, où les notions de Gauche et de Droite sont déjà relégués aux oubliettes, au titre de vestiges surannés et dérisoires de rudimentaires sociétés archaïques.
Nous allons bientôt entrer dans la phase sociopolitique (après les phases financière et économique) de la mutation paradigmatique actuelle qui signe la fin de la Modernité et l’entrée dans l’ère noétique (la société de la connaissance et l’économie de l’immatériel).
Emeutes sociales et effondrements institutionnels arrivent au galop.
L’enjeu en sera le combat titanesque entre la vieille vision sociétale (Gauche et Droite réunies autour de la notion d’ordre mécanique et hiérarchique fondé sur la citoyenneté) et la nouvelle vision communautaire ou communaliste (autour de la notion d’ordre organique et réticulaire fondé sur l’autonomie).
Les masses n’y joueront que le rôle de boutefeu, excitées par les extrémistes de tous bords – les nostalgiques des idéologies d’antan – qui espèreront encore une fois, comme toujours, pouvoir installer leur dictature idéalisée sur les ruines encore fumantes des sociétés moribondes.
La vieille alliance entre la force politique (les institutions étatiques) et la force économique (les grandes entreprises capitalistes) a été rompue par la crise financière et économique. Le politique triomphe, mais il en sort exsangue et impuissant.
En lui, se réveillent tous les courants extrémistes qui espèrent pouvoir exploiter la faiblesse immense des partis démocratiques en excitant l’imbécillité des masses déstabilisées et insécurisées.
Face à lui, se dressent des constellations de communautés noétiques déjà orientées sur demain, mais singulièrement désorganisées. Leur seule force est leur intelligence, leur habileté à créer et à mobiliser cette indispensable connaissance, si vitale pour tout le système humain et donc pour le politique et l’économique.
Au dessus des masses lobotomisées, et face au pouvoir de la loi (la force politique) et au pouvoir de l’argent (la force économique), se dresse désormais le pouvoir de l’intelligence (la force noétique).
L’ancienne alliance politico-économique s’est effondrée rongée par une finance folle, la force économique est vidée et découragée, et la force politique est en faillite et en discrédit.
Il ne reste rien de l’ordre politico-économique « moderne », mais tout conspire à laisser croire aux masses qu’un sauvetage de cet ancien paradigme est encore possible. Il n’en sera rien ! » 
Marc Halévy


mardi 24 juillet 2012

Mais qui sont donc ces économistes ?

Retour sur ceux qui avaient donné l’alarme sans être entendus
par James K. Galbraith [23-02-2010]
La théorie économique en débat
Avant-propos par Wojtek Kalinowski

La crise financière a ébranlé quelques certitudes et déclenché une vague de critiques à l’encontre des économistes qui, comme on le dit souvent, n’auraient « rien vu venir ». On peut cependant s’interroger sur les résultats concrets de cette agitation médiatique : au bout du compte, quels enseignements ont été tirés ? Au tournant de l’année 2008/2009, l’échec de la théorie des marchés « autorégulateurs » était patent et ses effets désastreux décriés à l’unisson par les hommes politiques, les journalistes et les experts. Un an plus tard, la nouvelle régulation financière se fait toujours attendre, la lutte contre les paradis fiscaux s’enlise – notamment en France – et le débat économique revient à son thème de prédilection, la limitation des dépenses publiques. C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’article de James K. Galbraith, que nous publions dans l’espoir d’ouvrir un débat sur les fondements théoriques d’une régulation financière viable, et plus largement sur le rapport entre la macroéconomie, l’usage des mathématiques et l’analyse des acteurs économiques réels. Rarement un débat d’idées aura été à la fois si essentiel et si difficile à mettre en œuvre, bloqué par des clivages – qui, vus de l’extérieur, semblent quasiment insurmontables – entre les positions « orthodoxes » et « hétérodoxes » du champ économique universitaire. S’inscrivant dans ce contexte, l’article de James K. Galbraith est délibérément polémique ; il a été rédigé en réaction à l’essai de Paul Krugman, où le célèbre économiste diagnostiquait les erreurs de la théorie dominante mais passait rapidement – trop rapidement selon Galbraith – sur ceux qui avaient tiré la sonnette d’alarme mais qui n’avaient pas été entendus. Mais ne nous trompons pas : l’intention de Galbraith n’est pas tant de « régler des comptes » avec les courants de pensée dominants, que de montrer les approches théoriques qui auraient pu – et qui peuvent toujours – servir à bâtir une régulation effective du secteur financier. En les présentant à un public francophone, la Vie des Idées veut apporter sa contribution au débat et inciter les économistes à y participer.
« Bien entendu, il y avait quelques économistes qui contestaient l’idée d’un comportement rationnel et se demandaient si l’on pouvait réellement faire confiance aux marchés, se référant au temps long des crises financières aux conséquences économiques dévastatrices. Mais ils nageaient à contre-courant, incapables de se faire entendre face à une complaisance largement répandue, et qui rétrospectivement nous paraît stupide ».
Paul Krugman, New York Times Magazine, 6 septembre 2009.
Amen. Bien qu’il soit d’usage de placer ce mot à la fin d’une prière, il m’a semblé approprié cette fois-ci de le faire figurer en tête. En deux phrases, Paul Krugman, Prix Nobel d’économie 2008 et à certains égards l’un des plus importants économistes de notre temps, a bien résumé ce que l’on peut considérer comme l’échec d’une époque, tant sur le plan de la pensée économique que sur celui de la politique économique.
Et pourtant, le rôle de ces quelques phrases, noyées dans un essai de plus de 6 500 mots, semble pour le moins étrange. Le propos est isolé et ne débouche sur rien. À peu de choses près – une demi-phrase de plus et la mention d’une même personne à trois reprises –, rien d’autre n’est dit à propos de ces économistes qui avaient vu juste. Ils ne sont pas nommés. Leurs travaux ne sont pas cités. On ne sait rien d’eux. Bien que l’histoire leur ait donné raison sur la question économique la plus fondamentale de notre génération, ils restent les grands inconnus du récit qui nous est conté.
L’article de Krugman est entièrement consacré à deux groupes, tous deux solidement installés au sommet (ou ce qu’ils considèrent être le sommet) de la science économique. Ces deux groupes sont particulièrement préoccupés par leur statut et se disputent pouvoir, prestige et influence. Ces économistes, Krugman les nomme « économistes d’eau de mer » et « économistes d’eau douce » ; eux-mêmes préfèrent le label « néo-classique » pour les uns, « néo-keynésien » pour les autres – bien que les uns n’aient rien de classique, les autres rien de keynésien. On pourrait également parler d’« école de Chicago » et d’« école du MIT », en référence au lieu respectif où la majorité d’entre eux a fait ses études supérieures. La vérité est que les étiquettes sont imprécises, car les différences entre les uns et les autres sont secondaires, et pour tout dire obscures.
Ces deux groupes ont une perspective commune, une préférence partagée pour un même cadre de pensée. Krugman le décrit très bien en évoquant « la recherche d’une approche englobante, élégante sur le plan intellectuel, qui donnait en outre l’occasion aux économistes de faire étalage de leurs prouesses mathématiques ». Ce qui est tout à fait exact. Il s’agissait en partie de faire preuve d’élégance et en partie d’impressionner, mais il n’était finalement pas question… d’économie. Les problèmes, les risques, les menaces et les politiques économiques n’y étaient pas débattus. Par conséquent, ces deux groupes partagent le même échec. C’est bien cela le plus étonnant. Il ne s’agissait pas d’une guerre sans merci entre Pangloss et Cassandre qui aurait ravagé la science économique. On avait plutôt affaire à une conversation entre copains, avec Bonnet Blanc d’un côté et Blanc Bonnet de l’autre. Et si vous pensiez que Bonnet Blanc ou Blanc Bonnet n’était pas très estimable – eh bien, c’est que vous n’étiez pas vraiment un économiste.
Le professeur Krugman soutient que Bonnet Blanc et Blanc Bonnet « ont pris la beauté pour la vérité ». La beauté en question résidait dans une « vision du capitalisme comme un système parfait ou presque parfait ». Assurément, accuser un scientifique – ou, pire encore, une discipline tout entière – d’avoir confondu la beauté et la vérité n’est pas anodin. On peut néanmoins se demander ce qu’il y avait de beau dans cette idée. Krugman ne le dit pas vraiment, mais il note que le recours aux mathématiques pour décrire la prétendue perfection était « impressionnant » (impressive-looking) – elles permettaient de « rendre plus séduisante » (gussied-up) la démonstration au moyen « d’équations sophistiquées » (fancy equations). Le choix des termes est révélateur : « impressionnant » ? « Séduisant » ? Ce n’est pas dans ces termes qu’on décrit normalement la Vénus de Milo...
Certes, les mathématiques ont quelque chose de beau, ou du moins peuvent avoir quelque chose de beau. J’aime particulièrement les géométries complexes générées par les systèmes non linéaires simples. Mais les démonstrations maladroites que l’on retrouve dans les articles des revues d’économie mainstream n’ont rien à voir avec cela. Elles font plutôt penser à de laborieux exercices de lycéens. On a le sentiment que l’objectif est d’intimider plutôt que d’éclairer. Il y a une raison simple à cela : une idée qui passerait pour simpliste lorsqu’elle est exprimée avec des mots devient « impressionnante » dès qu’on y attache pléthore de symboles grecs. Surtout s’il s’agit d’une idée comme celle-ci : « Le capitalisme est un système parfait ou presque parfait » – qui aurait bien du mal, énoncée de cette façon, à résister à l’épreuve du rire.
Il se trouve que John Maynard Keynes, celui-là même que Krugman évoque en des termes élogieux dans son article, avait sa propre vison du triomphe de la vision des économistes – et notamment du triomphe de David Ricardo, que l’on peut considérer comme le premier apôtre d’une politique économique déduite des prémisses théoriques, sur Thomas Robert Malthus. Voici ce qu’écrit Keynes :
« Une victoire aussi décisive que celle de Ricardo a quelque chose de singulier et de mystérieux. Elle ne peut s’expliquer que par la concordance de sa doctrine avec le milieu où elle a vu le jour. Le fait qu’elle aboutissait à des conclusions tout à fait différentes de celles qu’attendait le public profane ajoutait, semble-t-il, à son prestige intellectuel. Que son enseignement, appliqué aux faits, fût austère et désagréable lui conférait de la grandeur morale. Qu’elle fût apte à supporter une superstructure logique, vaste et cohérente, lui donnait de la beauté. Qu’elle présentât beaucoup d’injustices sociales et de cruautés apparentes comme des incidents inévitables dans la marche du progrès, et les efforts destinés à modifier cet état de fait comme susceptibles de produire en définitive plus de mal que de bien, la recommandait à l’autorité. Qu’elle fournît certaines justifications aux libres activités de l’individu capitaliste, lui valait l’appui des forces sociales dominantes groupées derrière l’autorité » [1].
Notons que Keynes n’en oublie pas pour autant l’importance du facteur esthétique. Mais il l’insère dans un tableau plus riche associant l’opportunisme, la vénalité et l’apologétique. Aujourd’hui, les effets de séduction produits par la méthode déductive sont connus – de certains économistes du moins – sous le nom de « vice ricardien ». Keynes écrivait également :
« Jusqu’à une date récente la doctrine elle-même n’a jamais été contestée par les économistes orthodoxes, mais son inaptitude remarquable à servir à la prédiction scientifique a fini par diminuer grandement le prestige de ses adeptes. Car depuis Malthus les économistes professionnels paraissent avoir été insensibles au désaccord entre les conclusions de leur théorie et les faits d’observation. Le public au contraire n’a pas manqué de relever ce désaccord… [2] »
Les choses n’ont guère changé depuis et il est intéressant de se demander pourquoi.
On ne peut invoquer, pour expliquer cette situation, l’absence de travaux sur la nature et les causes des désastres financiers. Ces travaux existent, mais les auteurs et les approches qui abordent ce genre de questions ont été relégués aux marges du système universitaire. Leurs articles ne sont publiés que dans des revues de second rang, voire dans des lettres d’information ou des blogs. Les chercheurs qui trahissent leur scepticisme en s’intéressant à ce type de publications sont dissuadés de poursuivre une carrière universitaire. S’ils sont suffisamment tenaces, il ne leur reste plus qu’à s’exiler dans une petite université ou dans les écoles d’enseignement supérieur (liberal art colleges [3]), où ils seront sûrs de passer inaperçus.
Aventurons-nous dans ces contrées oubliées de la science économique, et risquons-nous à une rapide présentation de ces auteurs et courants de pensée qui ont vu juste. Je ne prétends pas être exhaustif ; je me suis seulement appuyé sur mes lectures habituelles et celles qui m’ont été suggérées par de nombreux collègues – dont presque aucun n’appartient à ces prétendus « départements d’élite ». Parmi les exemples donnés plus loin, de nombreux proviennent des auteurs eux-mêmes ou de leurs admirateurs. D’autres exemples, qui auraient également pu être cités, ne doivent leur absence qu’au manque de place [4].

1. Les éternelles Cassandre : le point de vue marxiste

Depuis plus d’une génération – telle une relique des mouvements radicaux des années 1960, quand le keynésianisme tenait le haut du pavé –, la seule dissidence symbolique autorisée dans de nombreux départements d’économie est une forme américanisée du marxisme, développée pour une bonne part à l’université du Massachusetts à Amherst dans les années 1970, après l’expulsion des radicaux de Harvard. Au regard de cette tradition, la lutte des classes et les relations de pouvoir demeurent au cœur de l’analyse économique, et la crise est inévitable.
En 2004, l’économiste sud-africain Patrick Bond a identifié deux approches relevant de ce courant. L’une est représentée par Robert Brenner, qui a fait de la compétition sans merci son principal thème de recherche. L’autre, qui s’intéresse plus particulièrement aux phénomènes de suraccumulation du capital, est portée par Ellen Wood et David Harvey, avec plusieurs versions discordantes ou concurrentes, y compris celle de Giovanni Arrighi. Dans un article qui revient sur le déroulement de la récente crise, Brenner estime que celle-ci « révèle d’énormes problèmes au cœur de l’économie réelle, des problèmes non résolus qui ont été masqués par l’endettement durant des décennies, ainsi que par une crise financière sans précédent depuis l’après-guerre » [5].
En mettant l’accent sur l’« économie réelle », ce courant marxiste ne fournit pas de véritable théorie des crises financières. Sur ce plan, ses représentants ne sont pas si éloignés que cela du courant dominant : à leurs yeux, la finance n’est qu’un voile qui masque des forces plus profondes. Les spécificités de la crise, et ses modalités, ont donc une importance relativement secondaire (la crise pronostiquée par Bond en 2004 devait être déclenchée par un effondrement du dollar, dû à l’ampleur des déficits courants et à l’échec de la politique « impériale » menée en Irak ; c’est l’exemple d’une crise qui aurait pu se produire mais qui n’a finalement pas eu lieu). Les néo-marxistes ne s’intéressent pas non plus aux questions d’ordre politique, dans le sens où ils ne croient pas que le système actuel puisse fonctionner.

2. L’art de détecter les bulles

Une seconde approche consiste à identifier les bulles financières, signes avant-coureurs d’un crash imminent. Dean Baker, du Center for Economic and Policy Research à Washington, en est un des spécialistes incontestés, pouvant se targuer d’avoir anticipé la bulle immobilière quand le monde académique, dans sa grande majorité, l’ignorait encore. Dès 2002, Baker écrivait :
« Si les prix des logements redeviennent conformes au niveau général des prix, comme cela s’est toujours produit par le passé, 2 000 milliards de dollars partiront en fumée, rendant encore plus grave la récession. L’éclatement de la bulle immobilière compromettra également la survie de Fannie Mae et Freddie Mac et de nombreuses autres institutions financières » [6].
Cette prévision, qui s’est avérée exacte [7], s’appuyait sur une méthode simple. Celle-ci consiste à identifier des indicateurs économiques – généralement, le rapport entre deux variables sous-jacentes – qui brusquement dévient de leurs niveaux historiques, d’une façon qui suggère un état temporaire et instable. Il pouvait s’agir du rapport entre le cours de bourse d’une société et son bénéfice net après impôts ramené à une action [8], par exemple dans le secteur des nouvelles technologies dans les années 1990. Parmi les exemples plus récents, la méthode peut s’appliquer aux ratios prix / loyers sur le marché immobilier, aux ratios mesurant l’évolution des prix des logements par rapport à l’inflation, aux taux de logements vacants, et à bien d’autres choses (c’est l’ampleur de l’écart, associée à la taille du parc de logements, qui permet de mesurer l’ampleur de la bulle elle-même – dans le cas du marché immobilier [américain], Baker l’avait évaluée à 8 000 milliards de dollars).
Derrière cette méthode, on retrouve l’idée que les relations et les institutions de marché sont généralement stables, au sens où il existerait quelque chose comme un niveau « normal ». Ce qui veut dire que, lorsque les prix décrochent de leurs valeurs habituelles, un retour brutal à la situation initiale finira toujours par se produire : cela commence par une bulle et finit par un crash. Ceux qui ont acheté au prix fort devront vendre au plus bas et se retrouveront ruinés. Pendant six ans, Baker a multiplié les mises en garde contre ce scénario.
Détecter les bulles en train de se former a une vertu capitale : la plupart du temps, cette méthode fonctionne. Mais il s’agit d’une méthode sans fondements théoriques solides. À chaque fois, il y a un risque qu’elle échoue : les relations entre les institutions du marché en question – comme le ratio « normal » prix / loyer ou le PER – peuvent évoluer. Mais peut-être qu’un nouveau paradigme est en train de voir le jour, après tout.

3. De Keynes à Godley

L’œuvre de Keynes est étroitement liée au cadre de la comptabilité nationale, ce que nous appelons [aux États-Unis] National Income and Product Accounts (NIPA). Le produit total est le flux des dépenses qui alimentent l’économie, et ce que nous appelons croissance économique est la mesure des variations de ce flux. Les dépenses sont de plusieurs ordres : on peut schématiquement distinguer les dépenses de consommation, d’investissement, les dépenses de fonctionnement de l’État et les exportations nettes. Chacune de ces dépenses fait l’objet d’une théorie spécifique permettant d’en analyser les mécanismes [9].
Les relations comptables décrivent le monde dans des termes relationnels. La notion de Produit national brut, en particulier, qui définit la dépense totale par la somme des dépenses qui la composent [10], présuppose l’existence d’une relation de réciprocité et de compensation entre les déficits budgétaires et l’épargne privée. Plus précisément, le solde du secteur privé (l’excès de l’épargne nationale sur l’investissement national) doit toujours être égal à la somme du déficit budgétaire et des excédents nettes d’exportation. Ainsi, à balance commerciale inchangée, un creusement des déficits publics se traduit par une hausse de l’épargne privée. Et inversement, un accroissement de l’épargne privée augmente le déficit budgétaire.
C’est en s’inspirant de cette idée que Wynne Godley, l’économiste de Cambridge (Grande-Bretagne), et une équipe du Levy Economics Institute ont consacré une série d’analyses à l’économie américaine, mettant en garde à plusieurs reprises contre l’évolution inquiétante de la balance courante et surtout contre la dégradation du solde du secteur privé [11]. Ils montraient que les surplus budgétaires de la fin des années 1990 (et les déficits légers des premières années de la décennie suivante) correspondaient à un accroissement de l’endettement privé (l’investissement prenant le pas sur l’épargne). Ils faisaient valoir que, pour financer ces dettes, les ménages seraient tôt ou tard contraints de réduire leurs dépenses, ce qui provoquerait à son tour un ralentissement de l’activité, un effondrement du prix des actifs correspondants, et une baisse des revenus de l’impôt. En conséquence, le déficit budgétaire allait encore s’accroître et finirait par crever le plafond. Là encore, c’est à quelques nuances près ce qui s’est produit sur le plan économique.
La méthode de Godley ressemble à celle de Baker : un état est considéré comme instable dès lors qu’un indicateur (ou ratio) s’écarte de ses valeurs antérieures. La différence est que Godley s’appuie sur un cadre comptable ; son approche est donc structurée et permet de comprendre ce qui peut et ce qui ne peut pas être supporté par le système. C’est un progrès très net.
Par exemple, jusqu’à une date récente les surplus du secteur public étaient rendus possibles par l’accumulation de la dette privée. Cela soulève une question cruciale : un tel endettement peut-il être supportable, et que se passe-t-il quand il ne l’est plus ? La question peut être retournée en période de crise. Le secteur privé se remettant à épargner, il est inévitable que les déficits publics se creusent. Mais jusqu’où les hommes politiques, peu familiers de ces relations, seront-ils prêts à tolérer de tels déficits ? La question mérite d’être posée, car le jour où ils ne le seraient plus pour des raisons politiques, l’économie pourrait s’effondrer.
Sur la scène internationale, la volonté de nombreux pays étrangers de détenir des bons du Trésor américain fournit une contrepartie à notre dette publique : les déficits seront inévitables tant que le monde entier continuera de voir une valeur refuge dans ces obligations d’État. Mais cela soulève encore une autre question : pour quelles raisons les banques centrales cherchent-elles à constituer de telles réserves ? La démarche de Godley a donc le mérite de focaliser notre attention sur l’essentiel : sur ce que nous savons et sur ce qu’il faudrait que nous sachions.

4. De Minsky aux dynamiques financières non linéaires

Les travaux de Hyman Minsky abordent le problème de l’instabilité financière sous un autre angle. Une idée centrale chez lui est que la stabilité engendre l’instabilité [12]. Durant les périodes de calme et de croissance soutenue, les opérateurs de marché se lassent de plus en plus des rendements modérés. Pour augmenter la rentabilité de leurs placements, ils commencent à prendre des risques de plus en plus importants, et se lancent dans des paris aux effets de levier de plus en plus élevés. Des positions financières jusqu’alors viables, au regard des cash-flows passés – des positions de couverture (hedge positions) – font alors place à d’autres, dont on sait d’avance qu’à terme elles devront être refinancées. Ce sont des paris spéculatifs. Ce qui suit est une transition en douceur, imperceptible, où les positions spéculatives se transforment en positions qui ne peuvent plus être refinancées que par des nouveaux emprunts toujours plus importants. C’est la dernière étape, la chaîne de Ponzi, qui s’effondrera une fois découverte.
L’analyse de Minsky montre que l’instabilité financière du capitalisme n’est pas seulement inévitable mais qu’elle lui est intrinsèque : l’instabilité vient de l’intérieur, sans que des causes externes ou des « chocs » ne soient nécessaires. Il n’y a pas de croissance équilibrée qui puisse perdurer indéfiniment. À moins de changer le système, la responsabilité des pouvoirs publics est donc de réguler les pratiques financières, de limiter la spéculation et d’allonger ainsi au maximum la phase d’expansion du cycle.Ces réflexions trouvent leur prolongement dans des études plus récentes des systèmes dynamiques non linéaires. On songe notamment aux travaux de Peter Albin, de Barkley Rosser Jr. et de Ping Chen [13]. Une des propriétés des systèmes non linéaires est la succession de différentes phases de transition, de la situation d’équilibre aux cycles qui se répètent deux, quatre ou huit fois de suite pour finalement aboutir au chaos déterministe. Ces phases de transition, semblables à celles de l’eau passant de l’état solide à l’état liquide puis à l’état gazeux, sont qualitativement distinctes, intrinsèquement stables, et aux frontières bien délimitées. Le passage de frontière, nous explique-t-on, ne constitue en rien un « changement de paradigme » ; c’est simplement le même système intégré qui passe d’un état à un autre. Réguler le système consiste par conséquent à le maintenir dans une de ses phases de stabilité – celle de couverture ou celle de spéculation – bien à l’écart de la frontière où commence la transition associée aux schémas de type Ponzi, où l’effondrement devient inévitable.
C’est une idée simple. Et pourtant, elle n’a pas été prise en compte par le courant dominant dans sa réflexion sur les mesures à prendre pour faire face à la crise. Ping Chen cite sur ce point – pour le réfuter – Robert Lucas, l’économiste phare de l’école de Chicago :
« “La leçon principale qu’il nous faut retenir de l’hypothèse de l’efficience des marchés, écrit Lucas, est qu’il est vain de chercher à mettre fin à une crise ou à une récession en confiant à des banquiers centraux et à des régulateurs la tâche d’identifier et de neutraliser les bulles. Si de telles personnes existaient, le prix de leurs services serait très au-dessus de nos moyens”. Cela pourrait s’appeler le théorème de Lucas de l’impossible gestion des crises. Le problème est que ce théorème présente […] des failles évidentes. Nous avons montré dans notre théorie du marché viable qu’il existait des méthodes pour se prémunir contre les bulles. Par exemple, de brusques variations dans le volume des échanges à Wall Street signalent une intense activité spéculative de la part de gros investisseurs, et des comportements mimétiques de la part des “noise traders” [14]. Une agence de régulation pourrait facilement prendre des mesures contracycliques, par exemple en renforçant les exigences de fonds propres, en limitant les effets de levier ou en augmentant le taux d’imposition des transactions » [15].
Au sein du courant dominant, en revanche, l’insouciance et le fatalisme se sont combinés pour justifier l’inaction. Cela explique l’empressement pathologique de certains économistes – Lawrence Summers par exemple – à apporter leur caution au démantèlement de règles qui, à l’instar du Glass-Steagall Act, avaient permis de tenir le système à distance de la phase de Ponzi. On se souvient aussi – pour rappeler un exemple grotesque – des propos d’Alan Greenspan encourageant la généralisation des crédits immobiliers spéculatifs. D’évidence, ce serait un grand progrès si la pensée de Minsky pouvait inspirer les pratiques de régulation. Une question demeure cependant en suspens : comment déterminer très concrètement le type de régulation qu’il nous faut adopter ?

5. De John Kenneth Galbraith à la nouvelle criminologie

Dans ce domaine, le point de départ de la réflexion est donné dans l’œuvre majeure de John Kenneth Galbraith, Le Nouvel État industriel  [16]. Énorme succès de librairie au moment de sa sortie en 1967, ce livre n’a cessé d’être critiqué par les économistes du courant dominant – non sans succès, puisqu’il a fini par être totalement oublié sous l’effet de la montée en puissance du néo-libéralisme. Il faut dire que ce livre représentait une menace de taille pour tout ce courant de pensée, car il visait, au moins partiellement, à remplacer une économie des marchés par une économie des organisations – des entreprises, des gouvernements, des syndicats et d’autres organisations – mettant l’accent sur les structures de gouvernance, les contre-pouvoirs (countervailing powers) et l’efficacité des efforts entrepris collectivement en vue d’objectifs communs.
Dans L’État prédateur [17], je soutiens qu’après 1970 les grandes entreprises américaines ont été précipitées dans la crise par des politiques de « stop and go », une compétition internationale intense, le changement technologique, et surtout par un affaiblissement des procédures de contrôle interne visant à les protéger contre les abus de la part de leurs dirigeants. Dans l’industrie financière, c’est précisément cet affaiblissement – voire la corruption – des instruments de contrôle, aussi bien internes que ceux imposés par les régulations externes, qui a mené au désastre.
Dans ce domaine, une observation attentive des faits nous en apprend parfois plus que les statistiques. Le travail que Gary Dymski a consacré en 2005 au marché des subprimes en est une bonne illustration. Il montre lui aussi qu’il était tout à fait possible de prévoir la crise. Il suffisait d’ouvrir les yeux :
« Il est probable que les emprunteurs potentiels se scinderont en deux groupes : ceux dont les actifs et la position offrent des garanties solides, et ceux dont les niveaux de richesse sont si faibles que leurs contrats seront rédigés dans le seul espoir d’en extraire suffisamment de gains de court terme pour compenser la situation d’insolvabilité qui se déclarera inévitablement (pour la plupart d’entre eux) à plus long terme… La crise financière que nous connaissons des travaux de Minsky se caractérise par l’effondrement des attentes et des possibilités de refinancement sur le marché formel... Il existe cependant un second type de crise, où cet effondrement se produit également sur le marché informel… Cela ne signifie pas que les personnes concernées disparaîtront ou cesseront d’emprunter : elles n’auront pas d’autre choix que de s’enfoncer toujours plus profondément dans l’endettement. Quand la valeur de l’actif aura été épuisée et qu’il n’y aura plus la moindre possibilité d’aménagement de la dette, leur vie finira par se confondre avec la crise financière » [18].
Les travaux de Dymski ont également bien décrit, et cela très tôt, les stratégies des grandes banques et d’autres acteurs du prêt immobilier vis-à-vis des populations pauvres et des minorités ethniques, ainsi que les pièges qu’ils leur ont tendus pour capter le peu d’actifs dont ces populations disposent. Cela pose inévitablement la question de leur responsabilité et nous amène à un autre important courant de recherches, consacré au comportement économique et au respect de la loi, et plus spécifiquement aux conditions d’émergence des « épidémies » de fraude.
Dans ce domaine, la principale référence est l’étude que William K. Black [19] a consacrée à la crise des Savings and Loans [20], où il développe la notion de « fraude du contrôleur » (control fraud) – une fraude au détriment d’une organisation, commise par ceux-là mêmes qui sont chargés de la contrôler [21]. Le même effort d’attirer l’attention des économistes mainstream sur ces phénomènes est visible dans les travaux d’Akerlof et Romer [22], eux-mêmes profondément inspirés par l’expérience de Black en tant qu’enquêteur et « lanceur d’alerte » dans l’affaire des Savings and Loans.
Dans la crise actuelle, les traces de fraude et de corruption sont partout : des termes du contrat du prêt immobilier et/ou hypothécaire à l’estimation des biens sur laquelle il était fondé, en passant par l’évaluation des collatéraux adossés à ces prêts, la grossière négligence des régulateurs et l’idée que les risques pourraient être neutralisés grâce à l’invention des credit default swaps – le substitut d’un contrat d’assurance auquel il manquait l’essentiel, à savoir des réserves en cas de pertes. Rien de tout cela n’a été anticipé par les économistes du courant dominant, qui considèrent généralement la criminalité comme un sujet indigne de leur talent. En découvrant aujourd’hui la vérité, souvenons-nous que le scandale des Savings and Loans s’était soldé par plus de mille inculpations et condamnations à des peines de prison. De toute évidence, à la croisée de l’économie et de la criminologie, de vastes espaces restent à explorer pour des chercheurs souhaitant aller de l’avant.

6. Conclusion

Paul Krugman a rendu un fier service en pourfendant les échecs d’un club dont il a été, durant de nombreuses années, un membre éminent. Je suis donc tenté de pardonner au rédacteur du New York Times Sunday Magazine d’avoir repris pour l’occasion, presque mot pour mot, le titre d’un de mes articles publié neuf ans plus tôt. Je ne résiste cependant pas à la tentation de citer mes propos de l’époque :
« Les membres les plus influents de la profession […] ont formé une sorte de Politburo de l’économiquement correct. En règle générale – comme on pouvait s’y attendre dans un club de gentlemen –, cette appartenance les a placés du mauvais côté sur toutes les questions politiques importantes, et cela depuis des décennies. Ils prévoient des désastres qui n’ont jamais lieu. Ils excluent la possibilité d’événements qui finissent par se produire… Ils s’opposent aux réformes de bon sens les plus nécessaires, leur préférant de simples placebos. Ils sont toujours aussi surpris lorsqu’un événement fâcheux – comme une récession – se produit. Et quand ils finissent par se rendre compte que telle ou telle position est intenable, ils ne reviennent pas dessus. Ils n’imaginent pas qu’il puisse y avoir de faille dans une théorie. Ils préfèrent alors changer de sujet. Dans un tel club, on ne perd pas la face parce qu’on s’est trompé. On ne cesse jamais d’être invité dans les colloques et les congrès suivants, pour présenter ses travaux. Et le club reste toujours aussi fermé à ceux qui n’en sont pas membres » [23].
Voilà le problème principal. Comme je l’ai montré à travers ce rapide état des lieux – qui demeure incomplet –, il existe un corpus très riche de littérature et de travaux économiques permettant d’étudier l’économie réelle et ses problèmes. Cette littérature est pertinente d’une façon que le courant dominant, y compris dans ses nouvelles approches à la mode comme l’« économie comportementale », n’est tout simplement pas. Mais quelle est la place de ces travaux dans les débats académiques ? Elle est à peu près nulle.
Il est donc inutile d’enfermer la discussion dans le cadre étroit d’une science économique conventionnelle. L’urgence est bien plus d’élargir le champ académique et de donner de la visibilité à des travaux qui nous sont réellement utiles pour faire face aux terribles problèmes économiques de notre époque. Il faut qu’on puisse faire carrière académique dans des domaines et avec des approches qui ont fait la preuve de leur utilité. Cette tâche ne doit manifestement pas être confiée aux départements d’économie concernés, mais aux conseils d’administration, aux organismes de financement, aux fondations, aux étudiants et peut-être même à leurs parents. L’idée n’est pas de se disputer indéfiniment avec Bonnet Blanc et Blanc Bonnet, mais de dépasser leurs querelles et d’avancer vers le champ qui doit être là quelque part, qui en effet est bien là.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Fournier, revu par Aurore Lalucq et Wojtek Kalinowski.

mercredi 18 juillet 2012

La pensée comme expérience vitale

Théoricien et praticien d’un tournant esthétique de la philosophie, François Zourabichvili s’appuie sur films, textes littéraires et philosophiques pour démontrer que la métaphore ne s’oppose pas au concept. Mais que veut dire traiter littéralement les métaphores ?

Télécharger ce(s) document(s) :

Recensé : François Zourabichvili, La littéralité et autres essais sur l’art, textes présentés par Anne Sauvagnargues, Paris, PUF, 2011.
François Zourabichvili est d’abord connu pour ses études originales et rigoureuses sur Spinoza, La physique de la pensée et Le conservatisme paradoxal de Spinoza. Enfance et Royauté, publiées toutes deux en 2002. Suivront des textes introductifs à la pensée de Deleuze (Deleuze : une philosophie de l’événement, et un Vocabulaire de Deleuze), où apparaissent nettement ses dons de pédagogue. C’est entre la recherche et la pédagogie que se situe ce recueil posthume. Composé de quinze articles denses, inédits ou difficiles à trouver, et précédés d’une préface éclairante d’Anne Sauvagnargues, ce livre va bien au delà d’un simple hommage. Il met à disposition du lecteur une série horizontale de textes, souvent virtuoses, traitant, avec la même joie de penser, de sujets ponctuels et de problèmes architectoniques.

Analyser philosophiquement les œuvres d’art

Parmi les premiers, on trouvera des analyses du cinéma de Vertov, Barnet, et Hugo Santiago. Commentant les textes cinéphilosophiques de Gilles Deleuze (L’image-mouvement et L’image-temps), François Zourabichvili montre par exemple, chez le cinéaste russe Dziga Vertov, « l’émergence d’un œil « non-humain » », qui n’est pas un œil amélioré, ni l’œil de la caméra, mais le montage cinématographique. Ce dernier permet des suites d’images inaccessibles à l’œil humain, des surimpressions, des multiplications de points de vue, des visions en travellings rapides, des passages de la plongée à la contre-plongée. De ce point de vue, le montage constitue une « perception non-humaine » qui permet de « faire jaillir la vie comme telle à l’écran. »
Mais les analyses de Zourabichvili prennent tout aussi bien appui sur des textes littéraires ou philosophiques, pour poser des problèmes qui excèdent le champ de l’analyse des œuvres. Par exemple, en quelques pages, issues d’une conférence donnée à Rio de Janeiro, il propose un dépliement méticuleux de ce mot de Nietzsche : « Il faut quitter la vie comme Ulysse Nausicaa – bénissant plutôt qu’amoureux. » Comment comprendre cette formule, qui semble prôner un détachement, alors que « la doxa concernant Nietzsche tient plutôt que son dernier mot est l’amour de la vie » ? Traversant les grands textes de Nietzsche, Zourabichvili isole dans ce paradoxe une définition de la sagesse propre au philosophe-artiste. Il s’agit, comme Ulysse avec Nausicaa, de ne pas se dérober au charme de la vie, de « le prendre de plein fouet », mais en résistant au pathos de l’amour pour bénir ce charme comme tel.
Ces textes ponctuels se redoublent de textes architectoniques, qui structurent tout le livre. On peut citer dans cette perspective les vingt pages de spéculation sans filet intitulées : « Ce qui vient ». Zourabichvili entend y formuler, sans se faire expert géopolitique, non le « contenu de “ce qui vient”, mais ce qu’implique d’être tendu vers lui ». En prenant pour paradigme la « relation naissante », d’amour ou d’amitié, Zourabichvili aboutit à des axiomes presque pythiques, de pure métaphysique. Il conclut ainsi : « 1. L’avenir est devenu indéchiffrable. 2. Rien ne vient sans emporter. 3. L’événement est une irréductible coïncidence d’exceptions. 4. Ce qui vient, c’est nous-mêmes, mais en tant que nous ne nous reconnaissons plus. »
Parmi ces problèmes architectoniques, il en est un que l’on voudrait souligner, pour comprendre cet intérêt de Zourabichvili pour l’art. En effet, la majorité de ces textes reviennent à des analyses d’œuvres d’art, ou de notions d’esthétique (on peut citer sur ce point les articles : « Le jeu de l’art » ; et « Qu’est-ce qu’une œuvre interactive ? »). Un interprète malveillant pourrait diagnostiquer ce positionnement philosophique de Zourabichvili comme une esquive à l’égard des problèmes éthiques, politiques ou ontologiques propres à la philosophie contemporaine. C’est au contraire cet affrontement même qui se joue, et l’orientation vers les questions artistiques constitue plutôt, pour Zourabichvili, le choix des armes. C’est ce qu’il nomme : « tournant esthétique de la philosophie ».

Le tournant esthétique de la philosophie

L’esthétique n’est pas pour Zourabichvili une discipline à part de la philosophie, mais un événement intime qui « arrive à toute la philosophie ». Cette thèse, qui peut sembler massive et arbitraire, trouve son sens lorsqu’on s’attache au problème crucial du rapport entre concept et métaphore. En suivant le raisonnement de Zourabichvili, si l’on parvient à montrer, d’abord, que la métaphore ne s’oppose pas au concept, mais qu’elle en constitue le modus operandi ; ensuite, que cette équation est au fondement de la pratique contemporaine de la philosophie, alors on aura soutenu l’idée d’un « tournant esthétique de la philosophie ».
Que signifie cette idée selon laquelle pratiquer la philosophie revient à traiter (écrire et lire) littéralement les métaphores ? Faut-il se forcer à croire que le temps, c’est littéralement de l’argent ? Cela ressemble plutôt à une discipline quotidienne de la folie douce. Pourtant c’est sur ce point que se situe l’enjeu. Comme le remarque Anne Sauvagnargues dans sa préface : « Sous la métaphore gronde le problème du sens, c’est-à-dire du partage supposé entre sens propre et sens figuré, qui met en cause la nature du rapport entre philosophie et art, entre concept et image, dans la production d’art et dans sa critique. » (p. 12)
C’est le problème de la « littéralité » – problème philosophique central, puisqu’il questionne la nature et le fonctionnement du concept. C’est aussi un problème important et polémique d’exégèse deleuzienne. Zourabichvili le pose, et à nos yeux, le résout.

Lisez littéralement les métaphores

En posant cette énigme, Zourabichvili s’attaque au problème du style de Deleuze, auquel certains ont reproché d’être métaphorique, non conceptuel, non rigoureux, voire illisible autrement qu’en intensité, c’est-à-dire, en non-philosophe. Ce style serait donc plus proche de la littérature, qui ferait passer des blocs d’affects et de percepts, que de la philosophie, qui devrait produire des raisonnements élaborés et cristallins, enchaînés par la déduction logique. Zourabichvili montre que cette question du régime d’argumentation est un faux problème lorsqu’il s’agit de distinguer littérature et philosophie. Qu’il n’est pas question ici d’une différence entre rigueur philosophique et fantaisie poétique, mais d’une différence entre deux pratiques de la philosophie.
Dans la pratique qu’il prône, la métaphore ne s’oppose pas au concept, elle devient le fonctionnement interne du concept, celui qu’il faut actionner dans chaque lecture philosophique, même dans la lecture des philosophes apparemment les moins métaphoriques. Il faut entendre ici par métaphore, non une simple figure de style à visée poétique, mais l’opération de collage, entre deux termes qui semblent ne pas appartenir au même champ d’expérience. Prenons pour exemple l’analyse que Zourabichvili propose de la formule deleuzienne : « le cerveau est une herbe ». Le principe de lecture de cette formule est la consigne répétée de Deleuze : ce n’est pas une métaphore, il faut lire littéralement :
« Le cerveau est une herbe » n’est bien sûr pas à prendre au sens propre, puisqu’il est clair pour tout le monde que le cerveau n’est pas un végétal. Mais il est douteux que j’aie une idée du cerveau avant ce type de rencontre étrange. Ou alors cette idée est du type : « le cerveau est un arbre. » Deleuze veut dire que, dans ces deux cas, ce n’est pas la même expérience du cerveau : ni la même conception neurologique, ni le même rapport vécu au cerveau. (p. 68)
Cette définition désamorce les fausses représentations du cerveau : il n’est pas un organe centralisé comme la Raison hégémonique, mais un faisceau a-centré, multipolaire, plastique, constamment en reconfiguration ; c’est-à-dire, clairement et synthétiquement : c’est une herbe, et non un arbre. Cette formule est littérale du point de vue de l’expérience qu’on fait de nos cerveaux, et avec nos cerveaux. Elle substitue une image de l’expérience à une autre, une image qui est une carte pour mieux s’orienter dans l’expérience.
Pour proposer une nouvelle image de l’expérience, il faut se battre avec des images, c’est-à-dire avec des métaphores. Mais la métaphore n’est pas la rhétorique du concept, sa ruse de séduction (même s’il serait malhonnête de ne pas reconnaître que c’est là un des motifs du succès de l’écriture de Deleuze, pour les philosophes et les non-philosophes) ; elle est son fonctionnement expérimental bien compris ; sa puissance de transfiguration naturelle (le concept nouveau configure à nouveaux frais les données sensibles en phénomène), servie par les ressources de la langue. La métaphore est ce qui donne au concept sa puissance de double vue (voir autrement), sa force percussive (la vision est inouïe), sa capacité à s’insérer dans la vie (voir autrement fait vivre autrement), et donc à remettre en cause les évidences de la bêtise.

Les expériences de pensée comme expériences vitales

La métaphore comme modus operandi du concept revient donc à une expérience de pensée : en proposant un alliage insolite, le philosophe dessine une nouvelle carte de l’expérience réelle, en faisant le pari qu’elle permettra de rendre l’expérience intelligible avec plus de pertinence que les anciennes cartes de la doxa. Lorsque Marx propose la formule « travail aliéné », il propose cette expérience de pensée suivant laquelle, dans le champ de pratiques qu’on appelle le travail, il existe une région particulière dans laquelle il n’est pas la marque de l’émancipation de l’homme à l’égard de la matière, mais de son asservissement à d’autres hommes. La condition de l’efficace de la métaphore est en conséquence de croire, ne serait-ce qu’un instant, aux métaphores du philosophe. C’est ici le thème de la croyance, majeur chez Zourabichvili : croire ne consiste pas à adhérer à un discours sans fondement, ni à postuler l’existence de ce qui n’existe pas ; croire consiste à s’engager sincèrement dans une hypothèse sur la nature du monde, puisque cette dernière ne pourra être confirmée ou infirmée que par ses effets sur la vie. Car l’expérience de pensée n’est pas seulement une spéculation fictionnelle, suspendue dans l’imagination ; pour être effective, elle doit constituer une expérience vitale. C’est ce point qui permet de saisir le problème du jeu. La philosophie est un jeu, mais pas le jeu gratuit et désintéressé d’un philosophe qui produirait sur chaque thème (la vie, la mort, la justice, la morale) une improvisation de jazz dont on pourrait sans référence jouir de la virtuosité. Le jeu philosophique consiste à proposer un pari, un jet de dé, dont il faut faire l’expérience, en y croyant, ne serait-ce qu’un peu. Cette expérience est vitale car elle implique des fluctuations, des transformations, des devenirs dans les manières de voir et les manières de faire. La lecture de chaque philosophe est une expérimentation vitale sur soi, ou, plutôt, avec soi comme matériau et comme laboratoire, où il faut « croire » ce qu’on nous dit pour voir où ça nous mène. Soit par exemple la métaphore de Deleuze, analysée par Zourabichvili : « Nous sommes faits de lignes. » Géométriquement, cet énoncé est peut-être dépourvu de sens. Mais les formules de Deleuze, comme l’explique Zourabichvili, sont littérales sur le plan transcendantal de l’expérience à faire. « Nous sommes faits de lignes » est un protocole d’expérience à appliquer littéralement : que devient la vie si on l’expérimente comme faite de lignes ? Et la fiction propose aussi ce genre de protocoles : « En réalité, la fiction ne s’engendre et ne se développe que comme l’instrument d’une expérimentation affective, d’une exploration des points sensibles de la vie. » (p. 71).
C’est donc en ce lieu que se rencontrent l’art et la philosophie : ils proposent des dispositifs de sens qui ne visent pas à la vérité ultime des phénomènes, mais qui fonctionnent comme des protocoles d’expérimentation, individuelle et collective. C’est pourquoi c’est en tant qu’elle accomplit son tournant esthétique, et non malgré lui, que la philosophie de Zourabichvili est intrinsèquement éthique et politique.
par Baptiste Morizot [11-07-2012]