Ecraser le cafard parisien
Mardi 10 septembre dernier, j’ai pris à la gare de Lyon un TGV qui me ramenait de Paris vers Mâcon-Loché. Installé dans le wagon, je regardais passer les paysages. Il faut au moins trois quarts d’heure à un train rapide pour extraire ses passagers de la laide île de France. Car Paris se prolonge par une banlieue, puis par une zone de rurbanisation, puis, plus glauque encore,
par les plaines agricoles de la Beauce, sur lesquelles se détachent, dans le lointain, des
silhouettes de silos et d’usines. Je tenais alors une gueule de bois méritée ; tant et si bien que
je me demandais, comme souvent dans ce cas, si c’était le train qui avançait ou le ruban du
paysage qui s’amusait à défiler sous mes yeux, pour se jouer de mon immobilité. J’étais ce
matin-là dans un état que je ne connais que trop, pour l’expérimenter à intervalles réguliers.
J’avais l’impression de ne plus savoir qui j’étais, ni ce que je voulais, d’être brassé. Anéanti.
Que m’était-il arrivé ? Rien, ou presque. Je venais de passer trois jours à Paris.
Qu’avais-je fait dans la capitale ? Rien, ou presque. J’avais pris le métro, le RER, participé à
la Fête de l’Huma, parlé à des inconnus, revu quelques amis, mon éditrice, bu le soir en
compagnie des rédacteurs en chef du présent journal. Je m’étais aussi pas mal promené, à
pied. J’étais allé une fois au cinéma. Soixante-douze heures à vivre au rythme de la
métropole, et voilà que je me sentais aussi démoli intérieurement, aussi apeuré que si je
revenais d’un stage intensif chez Moon. On dit que dans cette secte, pour briser l’amour-
propre du néophyte, on lui ordonne de s’exhiber nu devant les autres. Tous les participants à
ce genre de réunions, assemblés en cercle, se livrent à une critique impitoyable de son
apparence physique. Ils raillent sa bedaine, la voussure de son dos, l’aspect de ses parties
génitales. Paris, dans la mesure où on y est exposé de façon permanente, où la concurrence
sociale y est féroce, procure un équivalent atténué de cette expérience. Humilié, l’individu y
est soumis à un lavage de cerveau dont le résultat le plus probant est de le convaincre qu’il ne
pourrait pas vivre ailleurs qu’à Paris, ou encore que Paris est une des plus belles villes du
monde.
La valise ou le cercueil doré
J’ai quitté Paris en 1999, après y avoir passé vingt-quatre années, qui correspondent à mon
enfance et à la durée de mes études. A l’époque, je travaillais (depuis trois mois) dans une
agence de publicité. Ma petite amie était en stage chez un éditeur. C’étaient donc des métiers
du tertiaire, plutôt valorisés d’après les critères de jugement en cours dans la société
spectaculaire. Un soir, nous nous sommes regardés, ma petite amie et moi, et nous nous
sommes dits : Bon, nous venons d’entrer dans la vie active. Nous sommes sur un rail. Dans un
tunnel. A la sortie du tunnel nous serons deux sinistres et opulents imposteurs. Que faire ?
Une seule solution s’offrait à nous : fuir. Nous sommes partis vivre dans un petit village de
Bourgogne. C’était au mois de novembre. Totalement inexpérimentés, n’ayant jamais habité à
la campagne ni l’un ni l’autre, nous n’avions pas le permis de conduire, et aucun moyen de
locomotion sur place, sauf une mobylette. Nous avions sous-estimé la nécessité du chauffage.
Nous n’avions qu’un convecteur et un poêle à pétrole pour chauffer une maison de pierres
humide, fermée depuis plusieurs années. Les hivers bourguignons peuvent être rigoureux. Le
mercure est descendu à moins dix deux semaines durant. Nous dormions par sept degrés dans
la chambre. Vivions par douze ou treize. Une fois, des amis sont venus nous voir. Il y avait unrayon de soleil ce matin-là. Enchantés, nous leur avons servi le petit-déjeuner sur le perron. Ils
bleuissaient à vue d’œil. Nous nous étions endurcis.
Dans les premiers temps, à la campagne, nous pouvions avoir le sentiment d’être abandonnés.
La pluie, la fixité du ciel, la boue sombre, les maisons aux volets clos dès six heures du soir,
les bois remplis de ronces, où retentit de temps à autre un coup de fusil : ces images nous
semblaient renvoyer à une profonde et essentielle solitude. Mais ce sentiment était en nous, et
non pas contenu dans le paysage, comme nous le croyions au départ. C’était notre
inadaptation au monde, propre à tous les citadins, que nous rappelaient les collines, avec leur
beauté austère.
Heureusement, nous avons rencontré des solidarités. Nous avons découvert des modes de vie
bien différents de ceux que nous avions connus jusqu’alors. Des personnes qui subsistent
selon une organisation semi-communautaire ; qui ont recours au troc plutôt qu’à l’argent. Qui
vont en forêt couper le bois pour leur poêle, qui se lavent avec l’eau de pluie stockée dans
leurs citernes, mangent les légumes qu’ils ont cultivés, font leurs fromages et leurs yaourts,
cuisent leur pain. Sans être pour autant des fanatiques ou des ex-soixante-huitards.
Simplement, des gens qui ont décidé de faire sécession, d’être autonomes plutôt qu’employés.
Dans Le Neveu de Wittgenstein, Thomas Bernhard se moque allègrement d’un couple qui a
quitté Vienne pour s’exiler dans quelque bourgade perdue de Basse-Autriche. Tous deux
étaient lancés dans le milieu musical, lui pianiste, elle diva. Bernhard raconte qu’ils se sont
mis à vivre chichement, à griller leur viande au feu de bois, tout en déclarant qu’ils ne
mettraient plus les pieds à la ville. Les mois passant, au lieu de revenir sur sa lubie, le couple
s’entêtait, clamant haut et fort sa certitude d’avoir fait le bon choix. Et c’est exactement ce qui
nous est arrivé, à mon amie et à moi. Nous avons fait cuire notre viande sur les braises. Plus le
temps passait, et plus nous pestions contre Paris. C’était même devenu, de façon assez
grotesque, une véritable obsession. Dès que nous rencontrions des amis restés dans la capitale,
nous condamnions sans appel leur cadre de vie vain et inauthentique. Jusqu’à la mauvaise foi,
nous renchérissions dans l’exécration verbale du parisianisme et de ses travers. Nous ne le
faisions pas seulement pour prendre la pause, nous donner un air malin. Ni même pour nous
convaincre. Le pire est que nous étions sincères. Nous essayions d’expliquer à des esprits plus
modérés que, décidément, il y a quelque chose de pourri au royaume du métropolitain.
Dans mon cas, l’exil volontaire hors de ma ville d’enfance aura au moins eu un immense
avantage : me guérir du goût de boire. A Paris, j’étais souvent sujet à des angoisses, submergé
par un sentiment de mélancolie, de profonde détresse. L’alcool me servait de remède. Petit à
petit, toutes mes relations sociales s’étaient construites autour de la boisson. Je n’avais que
des copains rencontrés au comptoir. Je m’ouvrais une bouteille machinalement, dès que je
rentrais chez moi. Par moments, j’avais envie de me sevrer, de tenir un ou deux jours sans une
goutte. Mais lorsque l’habitude est prise, rien de plus difficile. On campe toute une journée
sur sa décision. Vers dix-neuf heures, le téléphone sonne. Tombe une invitation à un apéro. Et
c’est reparti. Avec mes compagnons d’alors, nous avions mis au point une méthode graduée :
nous buvions de la bière, jusqu’à ce que l’effet somnifère spécial au houblon se fasse sentir ;
alors nous passions au pastis pour nous ragaillardir ; puis le vin au long cours ; et enfin, les
grands soirs, nous nous achevions à la vodka ou au whisky. La dernière année que j’ai vécue à
Paris, je perdais trois à quatre journées par semaine, dans un état de totale hébétude. Sans
compter les nuits. Le gaspillage de temps devenait terrible, c’était une hémorragie que plus
rien ne freinait. Pour être sincère, je n’avais pas en tête de quitter Paris pour arrêter de boire
(même si cette idée a dû effleurer l’élue de mon cœur). Je me voyais plutôt en train de partir
vers une des plus belles régions viticoles de France, pour y poursuivre ma soûlographie
impénitent. Mais, aussitôt arrivé en Bourgogne, installé au milieu des collines, comme par
magie, l’envie de m’intoxiquer a disparu. En quittant la grande ville, je gagnais la possibilité,
sinon de faire une paix définitive avec le démon, du moins d’en engager le processus.Lévi-Strauss explique dans Tristes Tropiques que la liberté n’est pas un problème de
conscience ni de morale, mais d’espace. On peut mesurer la liberté d’un homme à la
superficie dont il dispose pour vivre. Un individu enfermé dans dix mètres carrés est un
prisonnier. Selon cette façon de voir les choses, la vie parisienne est une vie de bagnards (à
moins de disposer d’un très grand appartement, mais c’est rare). Le moindre ouvrier agricole
dans ma campagne a une maison d’au moins quatre-vingt mètres carrés habitables, avec un
garage, un jardin, des dépendances. Parmi mes fréquentations parisiennes, je ne connais
personne qui dispose au quotidien de cette aisance. Tous vivent à l’étroit et se croient plus ou
moins des nantis, dans leurs cercueils de pierre.
Le taré des villes et le raté des champs
Un vertige de dégoût me prend souvent à l’idée de ce que je serais devenu si j’étais resté à
Paris. Les études que j’ai suivies ont en effet fait de moi un intellectuel typique, avec
diplômes ad hoc et tampons derrière l’oreille. Elles m’ont donné une certaine maîtrise de la
rhétorique orale ou écrite, une habileté purement discursive. Mais, en-dehors du professorat,
ces aptitudes ne peuvent guère être employées que dans les secteurs de la manipulation, dans
l’un de ces emplois frauduleux sinon fictifs que recouvre la dénomination vague de
communication. Or, à Paris, on a besoin d’argent. De beaucoup d’argent. Ne serait-ce que
pour payer le loyer. Qu’aurais-je fait ? De la publicité ? Des scénarii de téléfilms ? Du
rédactionnel dans un journal interne d’entreprise ? De la conception de site web ? Du lèche-
bottes ? De la promotion canapé ? Afin de survivre, il m’aurait fallu détourner tous mes
acquis intellectuels pour les faire servir les intérêts du marketing. J’aurais sans doute continué
à publier un livre tous les cinq ou six ans, histoire de renflouer mon capital symbolique, pour
mieux aller me vendre ensuite aux financiers. Car c’est la règle ; le banc frétillant des
« jeunôteurs » s’offre, par nécessité, en pâture aux squales.
Albert Camus, quand il arrive à Paris, note au mois de mars 1940 dans ses Carnets : « D’où
vient que savoir rester seul à Paris un an dans une chambre pauvre apprend plus à l’homme
que cent salons littéraires et quarante ans d’expérience de la vie parisienne. C’est une chose
dure, affreuse, parfois torturante, et toujours si près de la folie. Mais dans ce voisinage, la
qualité d’un homme doit se tremper et s’affirmer – ou périr. » Certes, ce défi est tentant.
Débarqué fraîchement d’Alger, Camus envisage sans pathos l’enfer gris de la ville des
Lumières. Il sait qu’il est là pour vaincre. Ayant vécu des années en chambre mansardée, je
reconnais volontiers la justesse de sa description. Cependant, il me semble que cette autre
affirmation n’est pas moins légitime : savoir vivre un an à la campagne dans une maison
borgne permet d’en apprendre long sur soi-même. C’est une chose dure, affreuse, parfois
torturante. Mais, si l’on ne sombre pas dans la morosité ou l’apathie, cela signifie qu’on est
capable de donner un sens à son existence par ses propres moyens, sans étai.
Parfois, lors de ma première année à la campagne, j’avais de brefs accès de folie. Il m’arrivait
ainsi de parcourir les petites routes à mobylette la nuit en hurlant, pour entendre mes cris
raisonner dans le casque comme ceux d’un autre. Un soir de rechute éthylique, seul depuis
trois jours, je suis sorti de chez moi ivre mort, à onze heures. Les rues de mon village sont
désertes, en hiver, dès le coucher du soleil. Je me débrouillai je ne sais comment, mais parvins
à inviter vingt-cinq personnes à vider des bouteilles auprès de mon âtre. J’avais cru toucher le
fond de l’isolement, au cœur d’une province fantôme, et me retrouvais l’instant d’après au
cœur d’une joyeuse troupe. Là où est le danger, croît aussi ce qui sauve.
Si je compare l’évolution de mes amis qui sont restés à Paris et la mienne, depuis 1999, la
réflexion qui me vient à l’esprit est que nous avons suivi des schémas symétriques. Dans
l’ensemble, mes amis n’ont pas changé sur le fond. Aucun n’a bifurqué, n’est passé à une
autre voie professionnelle. Ceux qui buvaient continuent. Certains se sont mis en couple.
Aucun n’a eu d’enfant. Leurs discours sont restés les mêmes ; un peu moins fantaisistes à l’approche de la trentaine. Par contre, leur vie au jour le jour a tout l’air d’une révolution
permanente. Ils sont soumis dans leur travail à des rythmes saccadés, des challenges
incessants. Ils vivent des rencontres fréquentes et inattendues, des surprises, des sorties,
succombent à des émerveillements ou des déceptions subits. Disons que leur quotidien
ressemble à la courbe chahutée d’un électrocardiogramme. Mais toute cette excitation et cette
folle dépense semblent bien n’être qu’illusions, car sur le long terme ils sont restés identiques
à eux-mêmes. Dans mon cas, c’est l’inverse. Des changements profonds et définitifs se sont
opérés. J’ai découvert des pans entiers de la société française qui m’étaient restés inconnus,
notamment le monde des paysans et des artisans, et je pense en avoir pas mal rabattu depuis
l’époque où j’étais blanc-bec étudiant à Sciences-Po. J’ai arrêté de boire. J’ai trouvé le calme
nécessaire pour écrire, publié deux romans et un essai. Je suis resté avec ma petite amie (force
est d’admettre qu’au village, les tentations et les diversions possibles sont peu nombreuses).
Un fils nous est né. Cependant, en contrepartie de ces étapes importantes qui ont été franchies
grâce à l’espace et au temps qu’offre la campagne, mon ordinaire est peu mouvementé. Je
manque d’interlocuteurs. Je ne suis pas rejeté, loin de là, par les villageois, mais pas un des
leurs non plus. Je reste en-dehors, une sorte d’intrus. Il y a moins de « petits plaisirs ». Ah,
encore une chose : je me couche à neuf ou dix heures avec un livre et me lève à sept. Voilà ce
qui peut rendre difficile un mode de vie comme celui-là : la monotonie, la tranquille répétition
des travaux et des jours. Le sentiment d’être livré à soi-même, dans un lieu et un milieu
relativement hostiles. Pourtant, à l’heure qu’il est, je n’ai aucun désir d’échanger ces légères
privations contre les bulles irisées mais toxiques du bain moussant.
Alexandre Lacroix
dimanche 18 janvier 2015
mercredi 7 janvier 2015
Pierre
HADOT
Une
lecture spirituelle de la philosophie antique
Philosophe,
historien, philologue, Pierre Hadot est le plus éminent spécialiste
de la philosophie
antique. Son apport fondamental est d’en avoir montré le côté
originel, pratique
par opposition à une approche exclusivement intellectuelle. C’est
ainsi que cet érudit
définit la philosophie antique comme un entraînement pratique,
quotidien qui permet
d’avancer vers l’idéal de perfection constitué par la figure du
Sage.
Pierre
Hadot poursuit le projet d’une définition d’un modèle éthique
que l’homme
contemporain
peut découvrir dans l’Antiquité. Dans son oeuvre, d’une ampleur
considérable,
le projet s’articule sur deux types de recherches connexes :
.
l’analyse critique de l’argumentation de nombreux traités
philosophiques gréco-romains, notamment
de Plotin et de Marc Aurèle ;
.
l’étude du rôle et du sens des images ou des symboles formateurs
de la pensée
occidentale.
Le
projet éthique, affirmé dès le départ, puis constamment réaffirmé
et transformé par de
nouvelles approches, se trouve de ce fait fondé sur des recherches
qui portent sur la totalité
des mouvements de pensée, que ce soit dans l’histoire de la
conception de la métaphysique
et de la dialectique, de la physique et de la morale, ou dans celles
des écoles
philosophiques (Platon, Aristote, stoïciens, épicuriens,
néo-platoniciens) ou des courants
patristiques utilisateurs de ces écoles (Origène, Ambroise,
Augustin), mais aussi dans
l’histoire des idées modernes (Goethe, Nietzsche, Heidegger,
Wittgenstein, Michel Foucault).
Tel
Plutarque construisant ses vies parallèles par dialogue et
comparaison des héros des deux
villes-symboles de l’univers, Athènes et Rome, la grecque et la
latine, Pierre Hadot ne
cesse de montrer que les efforts théoriques des philosophes ne sont
rien d’autre que les
justifications après coup de vies, ayant pour objet la philosophie
comme manière d’être
et de vivre, style de vie et art de vivre.
Un
philosophe au parcours original
Né
à Paris en 1922, le plus discret des philosophes français est sans
doute aussi l'un des plus
originaux. Ce qui frappe lorsqu'on aborde l'un de ses livres pour la
première fois est le
refus des jargons au profit d'une rectitude de la réflexion et de
l'expression qui le rattachent
à Montaigne, à Descartes et à Pascal. Hadot parvient à développer
une pensée
profonde en restant totalement lisible par le grand public.
Il
entre au Grand Séminaire à l’âge de 15 ans où il suit des cours
de théologie. Ordonné prêtre
en 1944 à Reims, il est chargé d’enseigner la philosophie au sein
du Séminaire.
Puis
en 45-46, il suit le double cursus à l’Institut Catholique et à
la Sorbonne. Il éprouve un
grand attrait pour la mystique sous toutes ses formes et Plotin est
l’un de ses auteurs favoris.
Il travaillera pendant plus de vingt ans sur un auteur latin peu
connu du nom de Victorinus
pour sa thèse de doctorat.
En
1952, il décide de quitter l’Eglise et se dédie à la recherche
et à l’enseignement. En 1964,
il est élu Directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes
Etudes, section des Sciences
religieuses. Sa femme exerce à partir de 1966 une influence très
importante sur l’évolution
de sa pensée. Elle-même avait écrit un doctorat sur le thème de «
Sénèque
et la
tradition de la direction spirituelle dans l’Antiquité ».
En 1982, ni agrégé, ni normalien,
il
est pourtant élu au Collège de France grâce à l'entremise de
Michel Foucault. Il prend sa
retraite en 1991 et a continué d’écrire des ouvrages. Il nous a malheureusement quittés
en 2010.
Méthodologie de la compréhension des oeuvres philosophiques de
l’Antiquité Vers
le milieu du IVème siècle, un illustre professeur, Marius
Victorinus, qui occupe à Rome
une chaire de rhétorique, converti sur le tard au christianisme, met
tout son talent
à
combattre l’hérésie d’Arius. Les traités polémiques écrits
par lui sont tellement obscurs,
dit
saint Jérôme, que seuls les doctes peuvent y comprendre quelque
chose.
C’est
sur cet auteur et sur l’esprit de son époque que portent les
premières recherches
de
Pierre Hadot en histoire de la philosophie. Les cinq volumes qu’il
publie entre 1960 et
1971
révèlent que les pages obscures de Victorinus contiennent une
étonnante
construction
de la pensée et sont en fait la seule oeuvre métaphysique de toute
la
littérature
latine ancienne. Hadot y montre notamment que païens et chrétiens
font
partie
d’un monde intellectuel commun.
Deux
démarches se font donc jour dans cette recherche. L’une consiste à
rendre compte
de
la genèse des notions et des systèmes dans leur contexte, avant
qu’elles
n’aboutissent
à des inventaires réfléchis et construits ; l’autre consiste à
découvrir la
rationalisation
d’exercices spirituels à l’arrière-plan des exercices de style
du discours
philosophique.
La
philosophie en images
Pierre
Hadot met en parallèle la mythologie de l’antiquité avec la
métaphysique. Pour lui,
il
est clair que la mythologie, par son langage imagé, aidait à la
compréhension. Le choix
d’images
fait dans les analyses de Pierre Hadot s’explique soit par leur
importance
symbolique
dans l’itinéraire spirituel ou philosophique, soit par le rôle
qu’elles ont été
appelées
à jouer dans l’histoire de la philosophie.
Exemples
: Narcisse, amoureux de son propre reflet dans l’eau et se perdant
dans
l’élément
liquide, symbole de la matière. Ulysse, sorte de Narcisse inversé,
qui échappe
aux
passions et aux sortilèges de la mer pour atteindre sa vraie patrie.
Zeus, qui selon la
théogonie
d’Hésiode vient au terme des générations de dieux primordiaux,
ou marchant
en
tête du cortège des dieux et des âmes dans le Phèdre
de
Platon. Zeus devient alors
3
une
figure de l’âme prisonnière, enfermée dans ses limites dès que
l’intellect (Cronos)
mutile
Ouranos, donnant ainsi un coup d’arrêt au mouvement de génération
infini pour
se
tourner vers l’intériorité.
Ce
qui ressort en résumé de cet effort d’interprétation, c’est
que l’on ne peut comprendre
les
oeuvres philosophiques de l’Antiquité qu’à la condition de
reconnaître que leur
véritable
finalité était l’impact qu’elles pouvaient exercer sur les
lecteurs.
Dès
lors, la philosophie antique apparaît fondamentalement comme un
exercice spirituel
de
transformation de soi, qui consiste d’abord à « apprendre à
vivre » par l’observation
de
soi-même ; à « apprendre à dialoguer » pour se connaître
soi-même par l’effort
dialectique
commun vers la vérité ; à « apprendre à mourir » dans la
lucidité et la
sérénité,
en passant notamment d’une vision des choses dominée par les
passions
individuelles
à une vision du monde plus objective et universelle, ce que Pierre
Hadot
appelle
« apprendre à lire ».
Ce
programme d’une quadruple conversion par prises de conscience
successives n’est
pas
une fin en soi. La raison d’être de ces « exercices spirituels »,
dont Pierre Hadot
estime
qu’il est possible pour l’homme d’aujourd’hui de les mettre
en pratique, reste le
dépassement
de soi pour s’élever et construire une nouvelle manière
d’être-au-monde.
Entre
autres, prendre conscience de soi comme partie de la Nature, comme
parcelle de la
Raison
universelle.
Pierre
Hadot appelle « exercices spirituels » ces pratiques destinées à
conduire à la
sagesse.
Il importe de ne pas confondre ces pratiques avec les exercices
spirituels
religieux,
qui peuvent être les mêmes, mais dont le but est différent ; ils
sont
spécifiquement
philosophiques. Il faut tenir les textes philosophiques eux-mêmes
(du
moins
ceux de l'Antiquité) et les théories qu'ils exposent comme faisant
partie de ces
exercices
: même présentée par écrit, la pensée a toujours un ou plusieurs
destinataires
particuliers,
elle « vise à former plutôt qu'à informer ». Les dialogues de
Platon et les
ouvrages
d'Aristote relèvent tous de cette intention ; pareillement, les
Pensées
de
Marc-
Aurèle
sont des exhortations qu'il s'adresse à lui-même. Autrement dit, il
n'y a pas d'un
côté
la théorie et de l'autre la pratique, mais la théorie elle-même
est pratique « aussi
bien
dans son mode d'exposition que dans sa finalité ».
Il
est même arrivé qu'ont été appelées philosophes des personnes
qui ne développaient
aucune
théorie : c’est le cas des Cyniques qui, pratiquant un genre de
vie particulier,
illustre
cette extrémité. Quoiqu'il en soit, à partir de l'intuition
formalisée par Plutarque
selon
laquelle « c'est la pratique de la vie quotidienne de Socrate qui
est sa vraie
philosophie
», toutes les écoles philosophiques de l'Antiquité proposaient
leur style de
vie
propre, basé sur des exercices spirituels spécifiques.
2
– Les quatre apprentissages fondamentaux
Apprendre
à vivre
4
L’objectif
est d’atteindre un état de vie authentique, dans lequel l’homme
atteint la
conscience
de soi, la vision exacte du monde, la paix et la liberté
intérieures.
La
principale cause de souffrance, de désordre, d’inconscience, pour
l’homme, ce sont les
passions
: désirs désordonnés, craintes exagérées. La domination du souci
l’empêche de
vivre
vraiment. La philosophie apparaît alors comme une thérapeutique des
passions.
Chaque
école a sa méthode thérapeutique, mais toutes lient cette
thérapeutique à une
transformation
profonde de la manière de voir et d’être de l’individu.
L’une
des listes d’exercices fournie par Philon d’Alexandrie énumère
des exercices qui
composent
3 groupes : les exercices mentaux (l’attention, les méditations,
les souvenirs
de
ce qui est bien), les exercices plus intellectuels (la lecture,
l’écoute, la recherche,
l’examen
approfondi), enfin les exercices plus actifs que sont la maîtrise de
soi,
l’indifférence
aux choses qui ne dépendent pas de soi, l’accomplissement des
devoirs.
L’objectif
est de sculpter sa propre statue, comme l’écrit Plotin. La statue
préexiste dans
le
bloc de marbre et il suffit d’enlever le superflu pour la faire
apparaître.
L’attention
: vigilance et présence d’esprit permanentes, une conscience de
soi toujours
éveillée.
L’attention au moment présent délivre de la passion qui est
toujours provoquée
par
le passé ou l’avenir qui ne dépendent pas de nous. Elle facilite
la vigilance en la
concentrant
sur le minuscule moment présent, toujours maîtrisable, toujours
supportable
dans
son exiguïté. Elle ouvre aussi notre conscience à la conscience
cosmique en nous
rendant
attentifs à la valeur infinie de chaque instant.
L’attention
permet de répondre immédiatement aux événements comme à des
questions
qui
nous seraient brusquement posées. Pour cela, il faut que les
principes fondamentaux
soient
toujours sous la main (comme une règle de grammaire ou de
mathématique que
l’on
s’est appropriée). L’imagination et l’affectivité doivent
être associés à l’exercice de la
pensée.
La
méditation : elle prend des aspects différents selon les Ecoles.
Chez
les Stoïciens : Consiste notamment à se représenter à l’avance
les difficultés de la
vie
; on fixe dans sa mémoire les maximes frappantes qui, le moment
venu, nous
aideront
à accepter ces événements. Ces maximes peuvent arrêter un
mouvement de
crainte,
de colère ou de tristesse.
Examiner
à l’avance le cours de sa journée, en faire l’examen en fin de
journée.
Examiner
aussi ses rêves.
Chez
les Epicuriens : pour guérir l’âme, il faut l’exercer à se
détendre. Au lieu de se
représenter
les maux à l’avance, pour se préparer à les subir, il faut
détacher notre
pensée
de la vision des choses douloureuses et fixer nos regards sur les
plaisirs. Choix
délibéré,
toujours renouvelé, de la détente et de la sérénité, et une
gratitude profonde
envers
la nature et la vie. Plaisir intellectuel de la contemplation de la
nature, pensée du
plaisir
passé et présent, plaisir enfin de l’amitié.
5
L’exercice
de la méditation s’efforce de maîtriser le discours intérieur,
pour le rendre
cohérent,
pour l’ordonner à partir du principe simple et universel de la
distinction entre
ce
qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Celui qui veut
progresser s’efforce de
conduire
par ordre ses pensées et de parvenir ainsi à une transformation de
sa vision du
monde,
de son climat intérieur, mais aussi de son comportement extérieur.
Ces
méthodes
révèlent une grande connaissance du pouvoir thérapeutique de la
parole.
La
lecture : elle consiste en l’explication de textes philosophiques,
en lectures d’oeuvres
poétiques
ou philosophiques.
La
recherche et l’examen approfondi sont alors la mise en oeuvre de
cet enseignement.
Les
exercices plus actifs : sont tous basés sur le fait de commencer à
s’exercer dans les
choses
plus faciles pour acquérir peu à peu une habitude stable et solide.
Apprendre
à dialoguer
Dans
le dialogue socratique, la vraie question qui est en jeu n’est pas
ce dont on parle,
mais
celui qui parle. L’interlocuteur n’apprend rien et Socrate n’a
pas la prétention de lui
enseigner
quelque chose. La mission de Socrate consiste à inviter ses
concitoyens à
examiner
leur conscience, à se soucier de leurs progrès intérieurs plus que
de leurs
richesses
extérieures. Persuader les gens de se préoccuper moins de ce qu’ils
ont que de
ce
qu’ils sont, pour devenir aussi excellents et raisonnables que
possible.
Le
dialogue socratique apparaît donc ainsi comme un exercice spirituel
pratiqué en
commun
qui invite à l’exercice spirituel intérieur, c’est-à-dire à
l’examen de conscience, à
l’attention
à soi, en bref, au fameux « Connais-toi toi-même ». Si le sens
originel de cette
formule
est difficile à discerner, il n’en reste pas moins qu’elle
invite à un rapport de soi à
soi
qui constitue le fondement de tout exercice spirituel. Se connaître
soi-même, c’est ou
bien
se connaître comme non sage, comme en marche vers la sagesse, ou
bien se
connaître
en son être essentiel, c’est-à-dire séparer ce qui n’est pas
nous de ce qui est
nous-mêmes,
ou bien se connaître en son véritable état moral, c’est-à-dire
examiner sa
conscience.
Apprendre
à mourir
On
connaît bien la formule selon laquelle philosopher, c’est
apprendre à mourir
(Sénèque,
Montaigne).
L’exercice
de la mort consiste à changer de perspective, à passer d’une
vision des choses
dominée
par les passions individuelles à une représentation du monde
gouvernée par
l’universalité
et l’objectivité de la pensée. Cet exercice est lié à la
contemplation de la
totalité,
à l’élévation de la pensée pour atteindre l’universalité de
la pensée pure.
L'idée
que la philosophie est un exercice spirituel est apparue à Hadot
lors d'une réflexion
sur
«les jeux de langage » deWittgenstein et l'idée de la philosophie
comme mode de vie
lui
apparut à la faveur de l'expression « forme de vie » chez
Wittgenstein. La pensée de
la
mort, sous la forme d'exercice spirituel, signe sa présence dans
toutes les philosophies
dès
lors qu'elles sont des manières de vivre. L'adage selon lequel «
philosopher est
6
apprendre
à mourir » se retrouve, en des sens différents, aussi bien chez
Sénèque que
chez
Montaigne. Cette méditation de la mort, en contraignant à une
réorientation de
l'attention
vers le présent aide à mieux vivre. « Le présent est notre seul
bonheur »
affirme
Hadot. Indicible, ce bonheur est à tout à la fois l'objet de la
mystique et le terme
dernier
de toute philosophie entendue étymologiquement comme amour de la
sagesse.
Apprendre
à lire
Les
exemples qui précèdent laissent entrevoir le changement de
perspective qu’apporte
le
fait de considérer les oeuvres philosophiques de l’antiquité à
la lumière de la pratique
d’exercices
spirituels. La philosophie apparaît alors dans son aspect originel,
non plus
comme
une construction théorique, mais comme une méthode de formation à
une
nouvelle
manière de vivre et de voir le monde, comme un effort de
transformation de
soi.
Les
historiens contemporains de la philosophie n’ont guère tendance,
en général, à
prêter
attention à cet aspect, pourtant essentiel. C’est précisément
parce qu’ils
considèrent
la philosophie, conformément à une conception héritée du Moyen
Age et des
temps
modernes, comme une démarche purement théorique et abstraite.
Rappelons
brièvement
comment cette représentation a pris naissance. Il semble bien
qu’elle soit le
résultat
de l’absorption de la philosophia
par
le christianisme. Dès les premiers siècles, le
christianisme
s’est présenté lui-même comme une philosophia,
dans la mesure même où
il
s’assimilait la pratique traditionnelle des exercices spirituels.
C’est ce qui se passe
notamment
chez Clément d’Alexandrie, chez Origène, chez Augustin, dans le
monachisme.
Mais,
avec la scolastique du Moyen Age, theologia
et
philosophia
se
sont clairement
distinguées.
La théologie a pris conscience de son autonomie comme science
suprême et
la
philosophie, vidée des exercices spirituels qui faisaient partie
désormais de la mystique
et
de la morale chrétiennes, a été réduite au rang de servante de la
théologie fournissant
un
matériel conceptuel, donc purement théorique, à la théologie.
Lorsqu’à l’époque
moderne,
la philosophie a reconquis son autonomie, elle n’en a pas moins
gardé bien des
traits
hérités de la conception médiévale et notamment son caractère
purement
théorique,
qui a même évolué dans le sens d’une systématisation de plus en
plus
poussée.
C’est
seulement avec Nietzsche, Bergson et l’existentialisme que la
philosophie redevient
consciemment
une manière de vivre et de voir le monde, une attitude concrète.
Mais les
historiens
contemporains de la pensée antique, pour leur part, sont en général
restés
prisonniers
de l’ancienne conception, purement théorique, de la philosophie et
les
tendances
structuralistes actuelles ne les disposent pas à corriger cette
représentation :
l’exercice
spirituel introduit une aspect événementiel et subjectif qui cadre
mal avec leurs
modèles
d’explication.
La
fin recherchée dans ces exercices par toutes les écoles
philosophiques, c’est
l’amélioration,
la réalisation de soi. Toutes les écoles s’accordent pour
admettre que
l’homme,
avant la conversion philosophique, se trouve dans un état
d’inquiétude
malheureuse,
qu’il est victime du souci, déchiré par les passions, qu’il ne
vit pas
7
vraiment,
qu’il n’est pas lui-même. Toutes les écoles s’accordent aussi
pour croire que
l’homme
peut être délivré de cet état, qu’il peut accéder à la vraie
vie, s’améliorer, se
transformer,
viser à un état de perfection. Les exercices spirituels sont
précisément
destinés
à cette formation de soi, à cette paideia,
qui nous apprendra à vivre, non pas
conformément
aux préjugés humains et aux conventions sociales, mais conformément
à
la
nature de l’homme. Toutes les écoles, chacune à sa manière,
croient donc à la liberté
de
la volonté, grâce à laquelle l’homme a la possibilité de se
modifier lui-même, de
s’améliorer,
de se réaliser. Le parallélisme entre exercice physique et exercice
spirituel
est
ici sous-jacent : de même que, par des exercices corporels répétés,
l’athlète donne à
son
corps une forme et une force nouvelles, de même, par les exercices
spirituels, le
philosophe
développe sa force d’âme, modifie son climat intérieur,
transforme sa vision
du
monde et finalement tout son être.
L’ensemble
de l’oeuvre de Pierre Hadot inspire un respect unanime à tous ceux
qui se
penchent
sur l’histoire de la philosophie grecque. Il démontre une rigueur
philologique
insurpassable
et une profondeur dans l’interprétation de la tradition
néoplatonicienne
sans
équivalent. Sérieux et léger, Pierre Hadot marche sur les pas de
Socrate.
Brigitte
Boudon
Quelques
éléments bibliographiques
Etudes
sur le néo-platonisme :
Plotin
ou la simplicité du regard
Porphyre
et Victorinus
Marius
Victorinus. Recherches sur sa vie et ses oeuvres
Plotin,
Porphyre, Etudes néoplatoniciennes,
Les Belles Lettres
Etudes
de philosophie ancienne, Les
Belles Lettres
La
Citadelle intérieure, Introduction aux Pensées de Marc Aurèle,
Fayard
Exercices
spirituels et philosophie antique,
Albin Michel
Eloge
de Socrate,
Ed. Allia
Eloge
de la philosophie antique,
Ed. Allia
Qu’est-ce
que la philosophie antique ? ,
Gallimard
La
philosophie comme manière de vivre,
entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I.
Davidson,
Albin Michel
Le
Voile d’Isis,
Gallimard
« Le désert croît… ». Nietzsche et l’avilissement de l’homme
Yannis Constantinidès
Texte intégral
1La
question de l’humanisme est viciée dans son principe même par la
définition implicite de l’humain qu’elle présuppose. Si l’on envisage en
effet l’humanité à la fois comme une fin et comme un tout, on
s’interdit de saisir la véritable signification de l’humain. On disserte
encore naïvement sur l’ambiguïté essentielle de l’homme, créature
hybride, ni ange ni bête, mais hésitant toujours entre ces deux
extrêmes, sans voir que cette représentation caricaturale de
l’« humain » et de l’« inhumain » s’appuie sur une vision morale du
monde surannée et pernicieuse. L’inhumanité de l’homme n’a
ainsi de sens que si l’on sait avec certitude ce qui est proprement
humain, c’est-à-dire si l’on attribue à l’homme une essence idéale, à
laquelle il ne coïncide peut-être pas encore, mais qu’il doit pourtant
s’efforcer de réaliser, comme sa vocation propre. C’est à cette
non-coïncidence momentanée de l’homme avec sa nature véritable, qui
serait d’être un sujet moral et libre, qu’il faudrait imputer les actes
« inhumains » qu’on le voit partout commettre, si l’on en croit les
thuriféraires attardés de l’idée de progrès. Or, si l’humanitarisme
actuel a bien repris à son compte l’idéal chrétien d’humanisation, qui
fait un devoir à l’homme de surmonter la part de bestialité en lui pour
pouvoir accéder à l’humanité véritable, cela n’a pas eu pour effet la
moralisation de l’homme, loin de là 1 !
C’est bien plutôt l’échec de toute tentative de rendre l’homme meilleur
qui apparaît clairement dans le mélange d’incompréhension et de terreur
panique que suscite le récit de la « barbarie » dont l’homme est
toujours capable.
2Aussi
est-il étonnant de voir que cet idéal, qui n’a jamais engendré qu’un
respect abstrait de l’homme, au mieux de ses droits, mais pas de sa
particularité, non seulement n’est pas abandonné, mais est maintenu et
même renforcé : il faut « toujours plus » de civilisation, c’est-à-dire
d’humanisme abstrait pour combattre la barbarie, alors que celle-ci se
nourrit très certainement de l’hypocrisie et de la pusillanimité d’une
politique angélique. L’opposition de Nietzsche à cet humanisme
lénifiant, hérité de la pensée des Lumières et de Kant, est en ce sens
salutaire. À ses yeux, l’histoire de la civilisation occidentale, qu’il
résume à l’entreprise chrétienne d’humanisation de l’homme, est
l’histoire du rapetissement de l’homme, de sa dénaturation. En
cherchant à moraliser l’homme, on a simplement réussi à le mettre en
contradiction avec lui-même, à le séparer de son animalité première. La
morale chrétienne a ainsi creusé un abîme entre l’homme et la nature en
faisant de lui le centre de la création, sa véritable raison d’être. Il
lui fallait désormais se détacher de plus en plus de sa propre nature
pour remplir sa destination finale, qui est d’être pleinement homme.
L’affirmation de Kant selon laquelle il y a en chacun de nous un
« intérêt naturel pour la moralité », une disposition morale qu’il nous
suffit de développer pour devenir un homme digne de ce nom, explique que
l’accomplissement de l’homme ait jusqu’ici été confondu, comme le
souligne Nietzsche, avec son accomplissement moral. La question
fondatrice et en apparence innocente de l’anthropologie morale,
« Qu’est-ce que l’homme ? » 2,
doit donc être impitoyablement rejetée, car elle suppose l’existence
d’une essence invariable de la nature humaine. Elle avait en effet chez
Kant le sens d’une incitation à faire ce que notre devoir nous impose de
faire pour devenir réellement humains, alors que la vraie question pour
Nietzsche, qui conçoit l’homme comme un « pont », une « transition » et
non une fin, est de savoir jusqu’où l’homme peut aller, et ce par-delà bien et mal.
3Il
n’est pas dès lors exagéré d’affirmer que Nietzsche est un humaniste,
dans la mesure où son œuvre tout entière se présente comme une tentative
pour ennoblir l’homme, le rendre plus fort, plus profond, plus
« méchant ». Il s’oppose simplement à l’humanisme moral, dont le but est
de domestiquer l’homme, comme on apprivoise la nature sauvage, et non
de l’élever comme une « plante » pour lui permettre de tenir ses
promesses. En faisant de l’homme « le seigneur de la nature », la
philosophie pratique de Kant ouvrait en effet la voie à la singulière
alliance de l’humanitarisme et du technicisme qui caractérise la
modernité, le principe commun aux deux étant la subordination et la
négation de la nature. Dans son rejet sans équivoque de la modernité,
Nietzsche se pose, dès la Préface de 1872 à La Joute chez Homère,
en héritier de la conception grecque de l’homme, qui nous paraîtrait
bien « inhumaine » aujourd’hui, si nous devions la mesurer d’après nos
critères moraux :
Lorsqu’on parle d’humanité,
on se fonde sur l’idée qu’elle pourrait bien être ce qui sépare l’homme
de la nature et l’en distingue ; mais, en réalité, cette séparation
n’existe pas : les propriétés « naturelles » et celles qu’on dit être
proprement « humaines » se sont entremêlées de façon indissociable. Dans
ses facultés les plus nobles et les plus élevées, l’homme est tout
entier nature et porte en lui l’étrangeté de ce double caractère
naturel. Ses aptitudes redoutables et qu’on tient pour inhumaines sont
peut-être même le sol fécond d’où peut surgir une quelconque humanité
sous la forme tant d’émotions que d’actions et d’œuvres. C’est ainsi que
les Grecs, les hommes les plus humains de l’Antiquité, possèdent un
caractère cruel et portent en eux la marque d’un désir sauvage de
destruction : trait de caractère que révèle également fort bien l’image
grotesquement agrandie de l’Hellène que renvoie Alexandre le Grand, mais
qui, dans toute son histoire comme dans sa mythologie, ne peut que nous
effrayer, nous qui n’avons pour l’observer que le concept pusillanime
d’humanité au sens moderne.
4Il faut donc préciser ce qu’on entend par humain
avant de jeter l’anathème sur certains hommes et leur reprocher leur
prétendue « inhumanité ». Nietzsche montre que l’échelle de valeurs ici
adoptée est biaisée et qu’elle repose en réalité sur le dogme chrétien
de l’égalité naturelle des hommes. D’après lui, l’homme passe infiniment
l’homme : un abîme sépare ainsi le dernier homme – l’homme fragmentaire, servile – du surhumain, l’homme complet, souverain. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est donc par philanthropie
que Nietzsche exprime fréquemment son aversion pour ce que l’homme est
devenu sous l’emprise de la morale judéo-chrétienne. Mais le constat
amer de Zarathoustra que « le désert croît… » 3
ne signifie pas qu’il faille désespérer de l’homme : son ennoblissement
reste possible aux yeux de Nietzsche, qui ne partage pas sur ce point
le pessimisme de son « éducateur » Schopenhauer 4.
5Mais
ennoblir l’homme ne consiste pas à l’affranchir du règne de la nature
et de l’animalité, bien au contraire. C’est pour cela que Nietzsche se
montre intransigeant – à l’instar de Schopenhauer certes, mais pour des
raisons inverses – envers la notion kantienne d’une « dignité »
inconditionnelle de l’homme :
L’homme
a été éduqué par ses erreurs : il ne se vit jamais, tout d’abord,
qu’incomplètement, en second lieu il s’attribua des qualités
imaginaires, en troisième lieu il se sentit dans une situation
hiérarchique inexacte à l’égard de l’animal et de la nature, en
quatrième lieu, il ne cessa d’inventer de nouvelles tables de biens et
les considéra pendant un certain temps comme éternelles et
inconditionnées de sorte que tantôt telle pulsion et tel état humain,
tantôt tels autres occupèrent le premier rang et furent ennoblis par
suite de cette appréciation. Si l’on compte pour rien ces quatre
erreurs, on aura également compté pour rien l’humanitarisme, l’humanité
et la « dignité humaine » 5.
6Contrairement
aux traditionnels réformateurs politiques et moraux, Nietzsche ne
souhaite donc guère changer la nature humaine de fond en comble, mais la
retrouver sous le masque complaisant de la moralité. Ramener
« l’humanisation » ou la « moralisation » à une dénaturation de l’homme
lui permet ainsi de dénoncer en passant les rêves d’ennoblissement qui
font peu de cas de l’humanité véritable. On ne peut en effet se défendre
de voir dans la volonté révolutionnaire de faire progresser l’humanité
dans son ensemble une traduction laïque de la morale socratique et
chrétienne du perfectionnement moral. Dans les deux cas, il s’agit de
rendre l’humanité meilleure et d’ouvrir la voie à un « homme nouveau »,
qui aura surmonté tout ce que l’humanité ancienne contenait
d’« inhumain ». Nietzsche a raison en ce sens de dénoncer « une chimère
dans la théorie de la révolution » :
Il
est des visionnaires de la politique et de la société qui poussent de
toute leur éloquence enflammée à un renversement total de l’ordre
établi, dans la croyance qu’aussitôt après s'érigera comme de lui-même
le temple le plus fier d’une belle humanité. Il persiste dans ces rêves
dangereux un écho de la superstition de Rousseau, qui croit à la bonté
de la nature humaine, une bonté miraculeuse, originelle, mais comme ensevelie désormais, et qui impute toute la faute de cet ensevelissement aux institutions de la civilisation, société, État, éducation 6.
7Non
seulement l’humanisation conçue comme « amélioration » n’est pas un
gage de progrès, mais elle repose surtout sur une fausse conception de
l’homme et de ce qui est (ou peut devenir) humain. L’erreur fondamentale
ici est, sous prétexte de droit à l’égalité, de concevoir l’humanité
comme un tout, alors qu’il est manifeste que la notion d’humain recouvre
d’immenses différences entre individus particuliers et entre « types »,
comme le dit Nietzsche. On ne parvient ainsi à l’homme en soi, cette
« abstraction exsangue » 7, que par nivellement.
Le règne misérable du dernier homme
8C’est
précisément pour insister sur la grande plasticité de l’humain que
Nietzsche creuse autant le fossé entre le « fort » et le « faible »,
l’homme tropical et l’homme domestiqué, le surhumain et le dernier
homme. Comme son nom l’indique, le dernier homme représente
l’homme le plus méprisable qui soit, le terme possible de l’évolution
(ou plutôt de l’avilissement) de l’humanité, si le processus de
décadence se poursuivait jusqu’au bout et mettait fin à toute
perspective d’avenir. Cet homme crépusculaire est aux antipodes du
surhumain, qui incarne au contraire l’avenir de l’humanité. En
accentuant de la sorte le contraste entre ces deux pôles extrêmes de la
hiérarchie humaine, Nietzsche a voulu dépeindre de la manière la plus
vive le choix décisif entre montée et déclin que chacun de nous est
selon lui nécessairement amené à faire. Ainsi, lorsque Zarathoustra
brosse le portrait peu flatteur du dernier homme dans le Prologue, c’est
dans l’espoir de susciter le mépris de la foule, que la description du
type surhumain n’avait guère émue.
9Cet homoncule,
cet homme avorté que Nietzsche voyait avec dégoût se profiler à
l’horizon de la modernité, a renoncé à toute grandeur et n’aspire plus
qu’à vivre confortablement et le plus longtemps possible. Semblable à un
puceron hédoniste, il a en aversion le danger et la maladie : « On a
son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais
on révère la santé ». Tard-venu, il veut travailler le moins possible et
met au-dessus de tout la paix, la tranquillité, la sécurité. Nietzsche
compare pour cette raison cet adepte d’une vie sédentaire, en troupeau, à
un animal grégaire. L’histoire de la civilisation occidentale est de ce
fait l’histoire du déclin de l’Occident, de la « médiocrisation » et du
nivellement des Européens, qui ont en commun les mêmes besoins
grégaires. Certes, les sentiments grégaires ont toujours existé et ont
toujours constitué un frein puissant à l’affirmation de fortes
personnalités, mais ils avaient au moins mauvaise conscience avant le
christianisme. Sanctifiés par lui, le laisser-aller, la pusillanimité
(l’« humilité »), la lâcheté (la « prudence »), le goût du confort
matériel et intellectuel s’étalent désormais au grand jour, sans la
moindre vergogne.
10Les valeurs chrétiennes et démocratiques encourageraient de la sorte une vie parasitaire,
tout entière vouée à la poursuite d’un bonheur mesquin et étriqué.
Nietzsche n’hésite pas en effet à qualifier de « parasite » 8
l’avorton produit par la morale chrétienne et égalitaire, puisqu’il se
niche dans tous les recoins et interstices de la vie et qu’il cherche à
survivre aux dépens de son hôte involontaire. Délibérément provocatrice,
cette image décrit à merveille la vie grégaire, une vie de totale
dépendance, animée d’un secret ressentiment envers cela même qui la
nourrit, tout comme le vrai parasite essaie de détruire le corps même
qui lui sert de refuge … Il est frappant à cet égard de voir à quel
point les nombreuses innovations technologiques de notre temps incitent à
la paresse et à la servitude sous prétexte de « faciliter la vie ». Or,
« la paresse, conçue comme inaptitude à un effort soutenu, est le
propre de la dégénérescence » 9,
d’après Nietzsche. Si l’on flatte de manière aussi éhontée la
propension naturelle à la paresse, c’est dans le but non avoué
d’affaiblir la volonté, de la rendre incapable d’une application
durable. Aussi ne faut-il pas s’étonner si les derniers hommes se
liquéfient face à la plus infime épreuve, si la moindre tension les
désagrège. L’anémie de la volonté n’est que le résultat prévisible d’une
vie en grande partie assistée, dépendante.
11Rejetant
là encore tout point de vue moralisant, Nietzsche refuse de qualifier
d’individualistes ou même d’égoïstes les hommes modernes. Car le « moi »
n’est pas à ses yeux une unité, mais une pluralité de forces à
organiser. Seul celui qui réussit cette hiérarchisation interne peut
prétendre à un égoïsme sain et parfaitement conscient : « Toute vigueur,
toute santé, toute vitalité, témoigne de la tension accrue vers l’instinct dominateur du moi / tout relâchement est décadence* » 10.
L’hédonisme, le relâchement de la volonté sont des signes de décadence
parce qu’ils manifestent l’absence d’un tel « instinct directeur », qui
hiérarchise les différentes tendances du moi. L’égoïsme doit en effet
être compris comme conquête de soi et non comme simple et
timide conservation. Comme le but de l’égoïste conséquent est de
parvenir à la maîtrise, l’égoïsme, comme le goût de la domination, a
essentiellement besoin d’être éduqué. Pour reprendre le jeu de mots d’Ecce Homo, le véritable égoïsme (Selbstsucht) est dressage du moi (Selbstzucht) 11
et diffère essentiellement du contentement de soi, qui n’est qu’enflure
et vanité. Autrement dit, la fierté n’est pas en soi condamnable, mais
on ne peut y prétendre qu’à condition de parvenir à la maîtrise de soi.
C’est seulement le « moi » non dressé qui est « haïssable » …
12Le
véritable égoïsme ne consiste donc pas dans le souci maniaque de soi,
l’intérêt exclusif pour sa propre personne, mais dans une juste estime
de soi 12. Nietzsche dénonce ainsi l’hédonisme comme symptôme d’un ego déclinant, qui n’a plus la force de s’étendre, de subjuguer et qui ne fait plus que se flatter. L’égoïsme supérieur est bien plutôt du côté de la Selbstüberwindung,
de l’effort constant pour se surmonter soi-même, un égoïsme donc très
éloigné du repli frileux sur soi, du souci économe de sa petite santé …
L’éducation de la volonté est en ce sens nécessaire pour renforcer l’homme, dont la pente naturelle est la paresse. Le but, comme l’écrit Nietzsche, est « d’obéir longuement, et dans une seule direction » 13.
On parvient ainsi à la maîtrise à force d’application et de
concentration d’esprit. Le dépassement de soi n’est plus alors source de
douleur, mais disposition permanente. La force de la volonté patiemment
éduquée permet d’éviter la dispersion et la fragmentation qui
caractérisent l’homme moderne et de devenir un « homme total »,
l’inverse de l’homme fragmentaire ou du simple rouage.
13Au début de la Considération inactuelle
qu’il a consacrée à Schopenhauer, Nietzsche dénonce en ce sens la
déshumanisation qu’entraîne la société industrielle, qui fait de ses fonctionnaires
de simples rouages de la gigantesque machine qu’elle est au fond : « À
la question “Pourquoi vis-tu ?”, ils répondraient tous vite et fièrement
– “pour devenir un bon citoyen, un savant, un homme d’État” – et pourtant ils sont
quelque chose qui ne pourra jamais devenir autre chose, et pourquoi
sont-ils justement cela ? Hélas, et rien de mieux ? » L’humanité est
irrémédiablement fragmentée par l’exigence économique de rentabilité,
qui vise à confiner chacun dans un recoin, dans une « spécialité » 14.
L’éducation moderne se donne d’ailleurs ouvertement pour tâche de
perpétuer cette spécialisation excessive, dans la mesure où elle forme à
des métiers particuliers plutôt que de tenter de développer
l’indépendance d’esprit. L’indifférenciation est paradoxalement la
rançon de cet éclatement généralisé des vocations en petits gagne-pain :
il s’agit d’imposer à tous les mêmes désirs limités, les mêmes
ambitions mesquines. A la vie dangereuse et inconfortable de l’esprit
libre s’oppose ainsi l’obsession du dernier homme pour le confort et la
sécurité, en même temps que son hédonisme mou de consommateur passif. Il
voudrait au fond être assuré contre tout, même contre la vie et contre
soi-même. On tient là la formule du « bonheur pour tous », du bonheur
grégaire qu’annonce l’idéologie du « Progrès » telle que la démasque
Nietzsche : une vie presque végétative, en tout cas étriquée, réduite
aux besoins les plus élémentaires, où il n’y a pas de place pour la
grandeur et le dépassement de soi.
14Le
caractère décadent de ce « bonheur » lénifiant, qui est avant tout une
volonté d’engourdissement, l’aspiration à un profond sommeil ne fait
aucun doute. Il masque à peine la profonde détresse spirituelle d’êtres
qui cherchent plus à anesthésier la vie qu’à vivre. En ce sens, il
exprime la lassitude plutôt que la maturité de l’homme. Les derniers
hommes ont en effet un grand besoin de divertissements, de récréations
pour oublier leur misère affective et pour s’oublier eux-mêmes : « Un
peu de poison de-ci de-là : cela procure des rêves agréables. Et
beaucoup de poison en dernier lieu, pour mourir agréablement ». Ils ne
pensent qu’à se laisser aller, se relâcher, parce que pour eux la
douleur est le mal absolu et qu’il leur faut littéralement se rétracter
pour souffrir le moins possible. Nietzsche met particulièrement en avant
l’adoption complaisante de la posture de la victime et la propension à
justifier, à pardonner la faiblesse : on sait se montrer
« compréhensif » et « tolérant », c’est-à-dire accommodant envers les
autres et on attend d’eux en retour la même indulgence. L’affinité
profonde entre l’idéologie égalitaire et la diabolisation
compassionnelle de la souffrance apparaît dès lors clairement :
Ce à
quoi ils [les partisans des « idées modernes »] aimeraient tendre de
toutes leurs forces, c’est la généralisation du bonheur du troupeau dans
sa verte prairie, avec pour tout le monde sécurité, absence de danger,
bien-être, allègement de la vie ; les deux chansonnettes et doctrines
qu’ils entonnent le plus généreusement s’appellent « égalité des
droits » et « compassion pour tout ce qui souffre », – et ils tiennent
la souffrance elle-même pour quelque chose qu’il faut abolir 15.
15Nietzsche n’a que mépris pour le sentimentalisme, la « honteuse effémination sentimentale » 16
que l’on a le front de travestir en noblesse du sentiment. Loin de
constituer un progrès en moralité, l’adoucissement de nos mœurs trahit
une sensiblerie peu compatible avec la vertu véritablement humaine 17.
Nietzsche rejette ainsi sans ambages le « mol concept » d’humanité, qui
exclut de sa définition toute violence et toute dureté. Le ton de
l’indignation morale, devenu spontané, masque mal la « dévirilisation »
générale, l’incapacité à lutter. Sans surprise, les idéaux modernes
portent au pinacle l’homoncule, l’avorton humain : il s’y reconnaît
d’autant plus facilement qu’ils flattent son désir de se dissimuler
derrière les feuilles de vigne morales de la « dignité » et de la
« responsabilité ».
16La forte séduction qu’exercent les valeurs « humanistes » vient en effet de ce qu’elles rendent possible l’oubli de soi, la dépersonnalisation
de l’individu. La curiosité émoussée et les nerfs fatigués des derniers
hommes les contraignent à recourir à des stimulants toujours plus
forts. Ce besoin physiologique de narcotiques en tous genres, poussé à
son comble, semble conduire tout droit à ce que Nietzsche appelle le
« bouddhisme européen », c’est-à-dire à une époque de consomption
sénile. Le slogan socialiste Ni dieu ni maître serait alors réalisé : il n’y aurait plus de berger, mais un seul troupeau, comme le dit le Prologue du Zarathoustra … Nietzsche dénonce dans le § 173 d’Aurore
les arrière-pensées des « apologistes du travail », qui veulent briser
l’individu, l’étourdir, mais il est loin de voir comme un Lafargue dans
la paresse un remède à l’oubli volontaire de soi dans le travail. Elle
est bien plutôt une autre manière de s’oublier, de se vautrer, de
s’affaler de tout son long et n’a donc rien de commun avec l’otium,
le loisir actif que Nietzsche oppose à la hâte indécente qui
caractérise les Occidentaux. Il insiste ainsi sur l’égale passivité de
l’affairement et du repos intégral qui le suit, de la suractivité
morbide et de l’avachissement auquel donnent lieu par exemple
aujourd’hui les sacro-saintes « vacances », qui signifient en réalité
vacance de l’esprit … Dans les deux cas, il s’agit de se fuir, de se
distraire, comme si on ne supportait pas de rester un seul instant seul
avec soi-même. La diminution conséquente du temps de travail grâce aux
efforts des socialistes a donné raison à Nietzsche : l’aliénation par le
travail a laissé place à l’aliénation par les « industries du
loisir » ; on ne sait pas quoi faire de son temps libre et on est
reconnaissant à ceux qui montrent comment l’occuper « utilement ». Dans
un texte posthume de 1881, Nietzsche juge ainsi les divertissements
modernes « d’une parfaite médiocrité, car il faut y éviter une trop
grande dépense d’esprit et de force, donc non plus en exiger trop – il
s’agit de se reposer » 18.
On retrouve là les petits plaisirs dont raffole le dernier homme, qui
ignore tout de la contemplation ou de l’oisiveté active propres au
surhumain.
17Certes, le surhumain n’est qu’une représentation, un contre-idéal
qu’il oppose au nihilisme tranquille et béat du dernier homme, mais
Nietzsche s’accroche à cette possibilité presque idéale, au risque de
paraître céder au donquichottisme. Il veut croire que l’avilissement de
l’humanité n’est pas irréversible, qu’il est possible de lui indiquer à
nouveau la voie de la grandeur, du dépassement de soi. Cette volonté
angoissée de remédier au déclin de l’homme apparaît clairement dans un
fragment de 1874, alors qu’il n’a que trente ans :
Je
n’arrive pas à croire que l’homme soit cet être qui rampe à travers la
vie avec une sombre application, apprend, calcule, parle de politique,
lit des livres, engendre des enfants et se couche pour mourir – ce n’est
alors qu’une larve d’insecte, quelque chose de méprisable, de
périssable et complètement superficiel. Vivre ainsi n’est rien d’autre
qu’un mauvais rêve 19.
La victoire sur le dégoût
18Nietzsche
fait ainsi du surhumain le sens et la raison d’être de l’humain pour
montrer que le nihilisme n’est pas une fatalité, qu’il peut et doit être
surmonté. Cela n’a rien d’un geste humanitaire, comme le rappelle le
§ 377 du Gai savoir, car ce n’est pas l’amour abstrait de
l’humanité qui anime Nietzsche, mais plutôt l’amour du surhumain à
venir : « L’amour pour le surhumain est le remède contre la pitié pour
l’homme : l’humanité devrait rapidement périr de cette compassion » 20.
La pitié est en effet ici au service du rapetissement de l’homme
puisqu’elle le conforte dans sa faiblesse et voit même en elle le signe
d’une humanité supérieure. Tout compte fait, Nietzsche trouve plus humaine que la complaisance émolliente la dureté visant à rendre de nouveau possible la grandeur de la plante ou animal homme.
19Si
la « dernière tentation » de Zarathoustra est bien la pitié qu’il
ressent pour les « hommes supérieurs », il a plus de mal encore à
surmonter son dégoût viscéral pour l’homme moderne. Cette réaction
physiologique appelait aussi un remède pour ne pas donner lieu à
l’amertume et à la misanthropie d’un Schopenhauer par exemple. Nietzsche
décrit parfaitement cette victoire sur le dangereux dégoût dans Ecce Homo :
Le sentiment d’humanité ne consiste pas chez moi à me sentir proche de l’homme tel qu’il est, mais à supporter
seulement de me sentir proche de lui… Le sentiment d’humanité n’est
chez moi qu’une continuelle victoire sur moi-même. […] Tout mon Zarathoustra n’est qu’un dithyrambe en l’honneur de la solitude, ou, si l’on m’a compris, en l’honneur de la pureté. […] Le dégoût de l’homme, de la « canaille », fut toujours mon plus grand péril 21.
20Il
est donc nécessaire pour le philosophe-législateur de se projeter dans
l’avenir pour ne pas entièrement désespérer de l’humanité. Le surhumain
sert ainsi d’horizon non tant de l’attente messianique que de l’action
présente. Il faut « vouloir » le surhumain pour le rendre possible, il
faut créer cet avenir pour le moins incertain. Pour que cet espoir de
renaturalisation de l’homme ne reste pas vain, il est nécessaire au
préalable de mettre fin à toute espérance idéale. Ce n’est pas un hasard
à cet égard si Nietzsche présente la doctrine de l’éternel retour comme
la pensée la plus désespérante qui soit : ce n’est que du nihilisme
« outrancier » ou « extatique » que peuvent surgir les conditions
favorables à l’émergence du type surhumain. Il faut en quelque sorte
faire le vide pour permettre la création de valeurs nouvelles favorisant
la vie ascendante. Le « nihilisme extatique » de Nietzsche s’apparente
dès lors à un pari pascalien inversé : pour prévenir le lent suicide de
l’humanité, il faut faire résolument le choix de la terre, de la
grandeur naturelle. Mieux vaut pour l’humanité périr courageusement en
tentant de se dépasser elle-même que glisser insensiblement vers le
nihilisme passif des derniers hommes.
21Le
surhumain n’est donc en rien comparable à l’« homme nouveau » du
christianisme et des révolutionnaires. Il est bien plutôt l’homme
complet, souverain, qui non seulement ne cherche pas à faire table rase
du passé, mais assume pleinement la responsabilité de l’ensemble de
l’histoire. Ce parfait héritier se distingue par ce trait de
l’homoncule, qui reste rivé au présent et qui n’a de ce fait aucun
avenir. Libre d’esprit, il n’est pas asservi aux jugements moraux
dominants et les grands mots de la vertu lui répugnent. Il vit
dangereusement, rejetant toute forme de confort, avant tout le
conformisme et les diverses consolations. La « nature humaine » reste
donc plastique, en devenir pour Nietzsche : c’est en ce sens profond que
le surhumain n’est pas le terme de l’évolution, mais un perpétuel
dépassement de soi. A la triste uniformité des goûts et des aspirations
des derniers hommes, Nietzsche oppose la vaste synthèse de pulsions
contradictoires que doit accomplir le surhumain :
L’homme
suprême serait celui qui aurait la plus grande diversité d’instincts,
et cela avec l’intensité la plus forte dans les limites de ce qui est
encore supportable 22.
22L’indépendance
apparaît ainsi comme la principale qualité de l’homme véritable, dont
la force – intacte – de volonté lui permet de maîtriser une si grande
diversité intérieure. Le surhumain est en ce sens une perspective plus
raisonnable qu’il n’y paraît. « Celui qui a gardé et cultivé une forte volonté, jointe à un esprit vaste, a de meilleures chances que jamais » 23, écrit Nietzsche. Mais le désert continue entre-temps de croître …
Notes
1 Cf. CId, « Divagations d’un Inactuel », § 37 : « “Sommes-nous vraiment devenus plus moraux ?”
Le fait que tout le monde le croie est plutôt un argument contre cette
théorie… Nous autres, hommes modernes, très délicats, très vulnérables,
pleins d’égards pour tous et en exigeant de tous, nous nous imaginons en
fait que ces délicats sentiments d’humanité que nous incarnons, cette
unanimité acquise pour nous ménager, nous rendre service, nous
faire mutuellement confiance, constitue un progrès positif, et qu’en
cela nous surpassons de beaucoup les hommes de la Renaissance. »
2 Cf. FP XIII,
9 [173] : « L’exigence d’“humanisation” (qui se croit très naïvement en
possession de la formule “qu’est-ce qui est humain ?”) est une
tartuferie sous laquelle une espèce d’hommes bien déterminée cherche à
imposer sa domination : plus exactement un instinct bien déterminé, l’instinct grégaire. »
3 Cf. Za, IV, « Parmi les filles du désert », § 2 : « Le désert croît : malheur à qui recèle des déserts ! »
4 Lire là-dessus mon article, « L’humanisme paradoxal de Nietzsche », in L’Art du comprendre, n° 15, 2006, p. 163-177.
5 GS, § 115 (« Les quatre erreurs »).
6 HTH I, § 463.
7 A, § 105.
8 Voir par exemple FP XIV, 23 [4].
9 Ibid., 15 [37].
10 Ibid., 22 [18] (* en français dans le texte).
11 EH, « Pourquoi je suis si avisé », § 9.
12 Cf. FP XIII, 10 [127] : « La préoccupation de soi et de son “salut éternel” n’est pas
l’expression d’une nature riche et sûre d’elle-même : car celle-ci
envoie au diable la question de savoir si elle connaîtra la béatitude –
elle n’a aucun intérêt à une quelconque forme de bonheur, elle est
force, acte, convoitise – elle s’imprime dans les choses, elle fait violence
aux choses … Le christianisme est une hypochondrie romantique de ceux
qui ne se tiennent pas solidement sur les pieds. – Partout où la
perspective hédoniste passe au premier plan, on peut conclure à de la souffrance et à une certaine malvenue. »
13 PBM, § 188. Voir aussi HTH I, § 521 (« La grandeur : imposer une direction »).
14 Nietzsche dénonce cet « optimisme économique » dans une note posthume de 1887 : « les frais de tous se soldent par un déficit total ; l’être humain s’avilit : si bien que l’on ne sait plus seulement à quelle fin a bien pu servir cet énorme processus. A quelle fin ? un nouveau “à quelle fin” (Wozu) - voilà ce qui est nécessaire à l’humanité … » (FP XIII, 10 [17]).
15 PBM, § 44. La « plante “homme” » ne peut pourtant croître vigoureusement selon Nietzsche qu’à condition de ne pas être ménagée.
16 GM, III, § 14.
17 Cf. CId,
« Divagations d’un Inactuel », § 37 (déjà cité) : « Nous autres,
modernes, avec notre “humanité” douillettement ouatée, qui prend bien
soin de ne se blesser à aucune pierre du chemin, nous aurions offert aux
contemporains de César Borgia un spectacle du plus haut comique. »
18 FP du GS, 11 [219].
19 FP des Considérations inactuelles III et IV, 35 [12].
20 FP IX, 3 [1], § 385.
21 EH, « Pourquoi je suis si sage », § 8.
22 FP X, 27 [59].
23 Ibid., 26 [449].
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Référence papier
Yannis Constantinidès, « « Le désert croît… ». Nietzsche et l’avilissement de l’homme », Noesis, 10 | 2006, 115-127.Référence électronique
Yannis Constantinidès, « « Le désert croît… ». Nietzsche et l’avilissement de l’homme », Noesis [En ligne], 10 | 2006, mis en ligne le 13 juin 2008, consulté le 08 janvier 2015. URL : http://noesis.revues.org/482Haut de page
Auteur
Yannis Constantinidès
Agrégé
et Docteur en philosophie, enseigne à l’Université de Reims et à
l’Espace éthique de la faculté de médecine Paris-Sud XI. Il a publié de
nombreuses études sur Nietzsche, dont une anthologie commentée (Nietzsche, Hachette, collection « Prismes », 2001). Il a par ailleurs traduit quatre opuscules de Feuerbach dans un recueil intitulé Pour une réforme de la philosophie (Mille et une nuits, 2004) et prépare une traduction de L’Essence de la religion du même auteur au Livre de poche. Dernier ouvrage paru : la traduction de Au-delà de la philosophie universitaire de Schopenhauer (Mille et une nuits, 2006).
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Avant-Propos [Texte intégral]Paru dans Noesis, 10 | 2006
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