jeudi 26 avril 2012

Un double bilan de faillite

Rarement le pouvoir de classe de la grande bourgeoisie aura été aussi arrogant et cynique qu’avec le sarkozysme. Autant que sous la monarchie de Juillet, sans doute, où la richesse fut instituée comme condition de la citoyenneté et où le banquier et président du conseil, Casimir Périer, proclamait en 1831 : « Il faut que les ouvriers sachent bien qu'il n'y a de remèdes pour eux que la patience et la résignation. » La même inspiration nous a valu, en 2007, d'un côté le bouclier fiscal, de l'autre le « travailler plus pour gagner plus » et à la suffisance bouffie du monarque orléaniste ont répondu la vulgarité et l'inculture du monarque présidentiel.

Au-delà, le sarkozysme n'est que le dernier avatar d'une contre-révolution reagano-thatchérienne initiée, en France, au milieu des années 1980, par un gouvernement socialiste qui fit du ministre Beregovoy l'instrument de la déréglementation financière. On ne saurait l'oublier… Et puis Sarkozy vint. La finance « décomplexée » et l'enrichissement des nantis furent décrétés grandes causes nationales, la cupidité élevée au rang de vertu et, à l'image des pratiques du monarque lui-même, l'ostentation des mœurs fastueuses des grands encouragée ; il se trouva même des doctes, appelés économistes, pour apporter la caution de la « science » aux débordements monétaires des puissants… Ce n'est pas une fable, hélas ! Qui ne se souvient des proclamations triomphantes de Dame Lagarde claironnant : « Assez pensé maintenant ! Il faut réhabiliter le succès et son corollaire l'argent » ? Sarkozy n'a pas inventé l'oligarchie, il en a poussé jusqu'au bout la logique, pour en faire une authentique ploutocratie. Il copine ostensiblement avec les fortunés, héritiers et parvenus, et se flanque d'un appareil d'affidés, de mercenaires et de commis dont la médiocrité garantit la fidélité au point qu'il faut les munir d'argumentaires préfabriqués sous l'appellation pudique d'« éléments de langage ».
Sarkozy a réussi, un temps, à donner un nouvel élan aux recettes libérales sévissant depuis trente ans, avant tout la baisse des impôts des possédants. On connaît la ritournelle : libre-échange, déréglementations, privatisations et compétitivité dans une concurrence pure et parfaite feront le bonheur de tous par l'enrichissement indéfini de quelques-uns. Le sarkozysme, c'est à cet égard la réactivation de l'anthropologie libérale du mérite et du talent : ceux qui gagnent beaucoup d'argent, c'est qu'ils l'ont voulu et, par exemple, les rémunérations obscènes des grands patrons ne sont dues qu'à leur compétence irremplaçable… Sauf que l'on sait bien, aujourd'hui, qu'en réalité ces éminents personnages se cooptent entre eux, à quelques dizaines, dans les conseils d'administration du CAC 40 où ils constituent des « comités de rémunération » s'attribuant réciproquement les revenus correspondant à leur avidité et leur vanité. Une véritable mafia où le copinage, l'arrivisme et le renvoi d'ascenseur tiennent aussi lieu de mérite et de talent. L'image même du sarkozysme !
Et puis, il y eut, à la suite de la crise de 2008, la farce de la « moralisation » du capitalisme. Elle fit long feu. Comment un système dont le principe fondateur est l'exploitation de l'homme par l'homme ne serait-il pas profondément et définitivement immoral ? Là-dessus a surgi l'affaire Woerth-Bettencourt, révélant au grand jour les connivences rémunérées entre gros possédants et personnel politique. Quelle dignité pouvaient bien avoir ces laquais de la sarkozie venant quémander des subsides à la table d'une vieille femme richissime, laquelle les connaissait à peine, et qui repartaient, toute honte bue, avec leur enveloppe ?
D'une crise l'autre. Pas plus que les précédentes nos grands économistes officiels ne l'ont vue venir. En 2008, l'un des plus écoutés, M. Patrick Artus, carillonnait : « Le pire est passé » (Challenges, 3 avril 2008). Pas d'inquiétude, le même, aujourd'hui, continue de vaticiner… On découvrit néanmoins que l'auto-régulation des marchés était une blague et la « main invisible » un fantasme imaginé par le facétieux Adam Smith. Parant au plus pressé, Sarkozy annonça qu'il fallait de la régulation. Les économistes-chefs, de Boissieu (CAE) ou Lorenzi (Cercle des économistes), feignirent la résipiscence : on n'a pas su tirer les leçons de l'affaire Enron, nous n'avons plus le droit de nous rater ! Les subprimes leur étaient néanmoins passées sous le nez, trop occupés qu'ils étaient à peaufiner leur théorie de la régression sociale comme « contrainte incontournable » nécessaire à « l'exigence de rentabilité du capital des entreprises ». Et voilà maintenant qu'ils nous font le coup d'une « dette publique » entièrement fabriquée grâce à leurs préconisations : baisse des recettes fiscales consécutive aux cadeaux faits aux riches pour « investir » ; remise des États, pieds et poings liés, à la rapacité des banques privées. Faut-il rappeler ici que tous nos grands économistes sont des conseillers de ces mêmes banques et qu'ils y ont donc des intérêts personnels ? Et ce sont ces quelques dizaines d'éminences qui dispensent, comme un véritable clergé, oracles, sermons et pénitences au petit peuple ignorant et soumis ! Mais cela permet à Sarkozy de jouer au capitaine courageux dans la tempête… On ne remarque pas assez le « courage » qu'il faut à tous ces prêcheurs d'austérité et de « rigueur » pour exhorter les autres à des sacrifices dont eux-mêmes ne pâtiront guère.
C'est ici la deuxième face du sarkozysme, une guerre impitoyable contre les classes populaires fondée sur la représentation libérale de ces classes comme inaptes, congénitalement paresseuses et potentiellement immorales. On reprit la vieille distinction des physiocrates entre pauvreté méritante et pauvreté méritée complétée par la fameuse théorie de l'individu rationnel. Ainsi les gueux, fins calculateurs du rapport coût/avantage entre le travail et le non-travail et suivant leur penchant naturel pour l'oisivité, se saisiraient de la moindre occasion pour choisir le second. Le RSA, en 2009, est fondé sur ces sordides autant qu'absurdes spéculations. On nous le vendit pourtant comme la volonté « humaniste » du « bon » M. Hirsch appuyé par la bienveillance présidentielle. Il ne manqua pas, même à gauche, de niaiseries compatissantes : « Une bouffée d'oxygène », « C'est mieux que rien »… Des balivernes compassionnelles comme autant d'insultes à la dignité des pauvres alors que le RSA se fonde sur le travail comme « impératif catégorique » en dehors duquel on est soit un misérable assisté soit un chômeur volontaire mais toujours un fainéant. Le RSA créa ainsi un nouveau statut, celui de « travailleur précaire assisté », sorte d'expérimentation sur les chômeurs des niveaux de résistance et de résignation face à l'inacceptable. On essaya de faire passer pour de la solidarité ce qui n'était qu'une variable d'ajustement économique. L'objectif : renforcement de la flexibilité et diminution d'un « coût du travail » qui, pour le patronat, sera toujours trop élevé et dont il réclamera indéfiniment la baisse. Même dessein, mieux avoué, dans les geignements perpétuels sur les cotisations sociales patronales décrites comme d'insupportables « charges » pénalisant la sacro-sainte compétitivité et privant les patrons de la joie désintéressée d'embaucher. Tous les malheurs du monde viendraient de ces « prélèvements obligatoires », pratiques « confiscatoires » d'un « État-providence » glouton et dépensier !
Le quinquennat de Nicolas Sarkozy restera celui d'une remise en cause systématique et agressive de toutes les formes de protection sociale. Les grandes manifestations de 2010 contre la réforme des retraites, certes inabouties, seront un moment majeur de la mobilisation populaire. Contrairement aux idées reçues et aux intentions proclamées, la dénonciation du « modèle social français » a des raisons moins économiques qu'idéologiques. Les libéraux n'ont jamais admis que puissent être prévues et indemnisées solidairement les situations de non-travail provoquées par la maladie, l'accident, le chômage, la vieillesse. Le prétendu État-providence n'aura jamais été que le résultat d'une multitude de luttes sociales arrachant à l'âpreté capitaliste ces acquis que les libéraux et leurs perroquets médiatiques appellent avec mépris les « avantages sociaux ». Pour le dogmatisme libéral les droits sociaux fondés sur la solidarité restent illégitimes, il lui faut donc imposer la remise de soi au marché, c'est-à-dire aux assurances privées. C'est la même démarche qui conduira Sarkozy au démantèlement, déjà bien engagé, des services publics, démantèlement qui pénalise avant tout les pauvres : démembrement de l'hôpital public, amputation des moyens de l'école dont les conséquences sur le renforcement des inégalités scolaires n'est pas pour déplaire, privatisations rampantes ou assumées, tout doit être remis au privé conformément au fondamentalisme libéral.
Le sarkozysme a de même travaillé à la production idéologique de la compulsion sécuritaire, à partir d'une double représentation des classes populaires : d'une part des dominés-ilotes qu'il est nécessaire de dresser et moraliser, ce fut le RSA ; d'autre part des dominés-rebelles dont il faut prévenir les révoltes en les criminalisant, ou au moins en désamorcer les manifestations, ce fut la construction du « sentiment d'insécurité ». Comme André Tosel a pu le dire, la « désémancipation sociale » provoquée par la destruction de l'État social a été complétée par une « guerre civile préventive » délibérée où l'administration de la nation se réduit peu à peu à un État pénal exacerbant le contrôle social et la surveillance des populations. Sarkozy n'aura pas hésité à mettre en place ce qui n'est pas une « dérive » sécuritaire mais une stratégie préméditée, une véritable xénophobie d'État (Jacques Rancière) conduisant aux expulsions arbitraires, à l'inhumanité de la chasse aux sans-papiers, aux Roms… Ce fut la lamentable opération « identité nationale ».
La « violence des jeunes dans les écoles et les quartiers » est désormais considérée comme un fait qui ne se discute pas : comme si le vrai problème de l'École était l'éventuelle présence d'un couteau dans un cartable et non la violence symbolique permanente qu'est l'échec programmé des enfants des classes populaires et qui peut les conduire à un ressentiment somme toute compréhensible… La stigmatisation des immigrés des banlieues surfe sur une islamophobie bricolée au nom d'une laïcité que l'on bafoue par ailleurs en allant faire allégeance au pape. Le racisme d'Etat est une tradition républicaine dont la fonction a été de légitimer la colonisation. La colonisation active a disparu mais, par une sorte de rémanence, les dispositions racistes qu'elle a induites continuent d'imprégner la mentalité d'une large partie de nos contemporains, suscitant cette haine entre pauvres qui est l'arme principale de Sarkozy dans la perpétuation du « sentiment d'insécurité ».
Ce dernier point nous invite à porter notre attention sur le fait que la mise en œuvre de toute politique implique l'existence d'un contexte objectif qui conditionne dans une large mesure les buts qu'elle se propose et les moyens qu'elle emploie. Un contexte pas seulement socio-économique mais aussi et surtout socio-culturel et idéologique.
En effet, si le règne de Sarkozy a été, pour parodier la définition bien connue de la démocratie, le pouvoir des riches par les riches et pour les riches et si, à aucun autre moment sous la Ve République, les gouvernements en place n'ont aussi outrancièrement servi de bureaux d'affaires à la grande bourgeoisie possédante, c'est parce que le pouvoir sarkozien a bénéficié, plus que jamais en « démocratie » bourgeoise, du soutien, ne serait-ce que par défaut, d'un climat social et d'un environnement idéologique. On ne peut qu'être frappé, quand on observe le déroulement de la vie politique de ces cinq dernières années, par la quasi-annihilation de toute opposition digne de ce nom, par la rareté et la mollesse des résistances. Non pas qu'il n'y ait pas eu de luttes, de mobilisations ni même d'explosions sur les terrains les plus divers. Le mécontentement et la colère sont peut-être même plus grands aujourd'hui, du fait des effets calamiteux de « la crise », qu'ils ne l'étaient précédemment. Mais on sait depuis longtemps qu'un climat de « rogne et de grogne » ne suffit pas à alimenter un vrai combat pour le changement. Encore faut-il des perspectives claires de nature à fédérer revendications et aspirations dans un dessein cohérent ; encore faut-il une espérance et une foi en un même idéal alliant le bonheur pour chacun à la justice pour tous, la liberté et la fraternité, le respect des droits et le sens du devoir, tous ces ingrédients de haute civilisation qui faisaient rêver et marcher, vivre, se battre et parfois mourir nos aïeux, et qui font encore se lever un peu partout dans le monde des peuples enfin réveillés.
Un peu partout mais malheureusement plus chez nous, républiques occidentales, où deux ou trois siècles de développement capitaliste commercial, industriel et financier couronnés par une union européenne ultra-libérale ont façonné un homo oeconomicus mediocris pour qui le sens de la vie personnelle et collective se résume désormais à écumer les marchés, et qui en conséquence entretient d'une génération à l'autre l'obsession de croître et s'enrichir par tous les moyens. C'est le degré auquel chacun-e parvient à satisfaire sa frénésie de consommation qui est devenu le critère principal de classement social. Ce qui est déshonorant, ce n'est ni le vice ni le crime mais de ne pas être en mesure de prendre place, sur un marché donné, parmi les nantis, c'est-à-dire ceux qui ont suffisamment d'argent (peu importe sa provenance) pour acheter plus que les autres, signe de la distinction suprême.
Comme nous l'avons rappelé plus haut, ce n'est pas Sarkozy ni le milieu auquel il appartient qui ont inventé ce style de vie inspiré depuis des décennies par la barbarie soft américaine. Lui et ses amis sont eux-mêmes à la fois les produits et les propagateurs de cette aliénation culturelle par la religion du Capital. Ils se sont seulement donné pour mission de la parfaire, de la célébrer et de la naturaliser. Ils ont conscience d'être à l'apogée du règne de l'Argent-roi et ne se préoccupent que de maintenir à son zénith la domination du Capital sur le Travail, sans voir que le déclin a déjà commencé. Sarkozy et les siens n'ont rien inventé, mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils n'ont pas été les seuls à servir de palefreniers à l'attelage de l'État capitaliste. Dans cette entreprise d'abaissement de la France et de soumission généralisée aux injonctions de la Finance internationale, la « droite républicaine » a été précédée par la « gauche de gouvernement », qui a été la première en France, dès 1983, à mettre en œuvre, à l'imitation de la social-démocratie allemande, le mot d'ordre de Bad-Godesberg : « gestion loyale » du capitalisme.
Au cours des dernières décennies, le révisionnisme social-démocrate, lié à la dérive politique droitière (dé-prolétarisation sociologique, abandon du keynésianisme économique, etc.) de tous les partis socialistes et travaillistes européens, a conduit ceux-ci à tourner successivement le dos à tous les objectifs traditionnels de l'ancienne social-démocratie (voire dans certains cas à refuser l'appellation même de « parti socialiste »), pour se rallier à une forme ou une autre de social-libéralisme (tels la « troisième voie » de Tony Blair ou le néo-libéralisme de Gerhard Schröder), de sorte qu'on ne voit plus très bien ce qui différencie aujourd'hui un parti soi-disant socialiste d'une droite très modérément sociale ou d'un « centrisme » chrétien-démocrate. Rien ne distingue plus les différentes écuries en compétition pour le pouvoir en dehors de la personnalité de leurs représentants, dont les stratégies carriéristes pour passer d'un râtelier de « gauche » à un râtelier de droite s'en trouvent grandement facilitées.
La désertion de l'État social par le parti socialiste et son ralliement doctrinal au social-libéralisme (sur le fond, même si l'inusable rhétorique de l'égalité ne peut manquer de refaire surface pour la forme le temps d'une campagne électorale), expliquent le statut privilégié qui lui a été reconnu dans le système de l'« alternance républicaine » où il fait figure, en face de la droite institutionnelle, de seule « opposition » respectable, c'est-à-dire invertébrée et inoffensive pour le Capital.
Le face à face Sarkozy-Hollande (à défaut d'un Strauss-Kahn, il faut s'en souvenir !) médiatiquement orchestré, imposé par le système et benoîtement accepté par l'ensemble des populations, donne la mesure de l'indifférentisme où tombent toujours plus d'électeurs français. En vérité, en cette fin de quinquennat, ce n'est pas un bilan de faillite politique qu'il faudrait déposer, mais deux : celui de la droite républicaine et celui de la gauche dite réformiste.

Alain Accardo & Gérard Loustalet-Sens

samedi 7 avril 2012


Stopper la montée de l’insignifiance


Ce qui caractérise le monde contemporain ce sont, bien sûr, les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, mais ce qui me frappe surtout, c’est l’insignifiance. Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Elle a perdu son sens. Les uns et les autres disent la même chose. Depuis 1983, les socialistes français ont fait une politique, puis M. Balladur a fait la même politique ; les socialistes sont revenus, ils ont fait, avec Pierre Bérégovoy, la même politique ; M. Balladur est revenu, il a fait la même politique ; M. Chirac a gagné l’élection de 1995 en disant : « Je vais faire autre chose » et il a fait la même politique.
Les responsables politiques sont impuissants. La seule chose qu’ils peuvent faire, c’est suivre le courant, c’est-à-dire appliquer la politique ultralibérale à la mode. Les socialistes n’ont pas fait autre chose, une fois revenus au pouvoir. Ce ne sont pas des politiques, mais des politiciens au sens de micropoliticiens. Des gens qui chassent les suffrages par n’importe quel moyen. Ils n’ont aucun programme. Leur but est de rester au pouvoir ou de revenir au pouvoir, et pour cela ils sont capables de tout.
Il y a un lien intrinsèque entre cette espèce de nullité de la politique, ce devenir nul de la politique et cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la philosophie ou dans la littérature. C’est cela l’esprit du temps. Tout conspire à étendre l’insignifiance.
La politique est un métier bizarre. Parce qu’elle présuppose deux capacités qui n’ont aucun rapport intrinsèque. La première, c’est d’accéder au pouvoir. Si on n’accède pas au pouvoir, on peut avoir les meilleures idées du monde, cela ne sert à rien ; ce qui implique donc un art de l’accession au pouvoir. La seconde capacité, c’est, une fois qu’on est au pouvoir, de savoir gouverner.
Rien ne garantit que quelqu’un qui sache gouverner sache pour autant accéder au pouvoir. Dans la monarchie absolue, pour accéder au pouvoir il fallait flatter le roi, être dans les bonnes grâces de Mme de Pompadour. Aujourd’hui dans notre « pseudo- démocratie », accéder au pouvoir signifie être télégénique, flairer l’opinion publique.
Je dis « pseudo-démocratie » parce que j’ai toujours pensé que la démocratie dite représentative n’est pas une vraie démocratie. Jean-Jacques Rousseau le disait déjà : les Anglais croient qu’ils sont libres parce qu’ils élisent des représentants tous les cinq ans, mais ils sont libres un jour pendant cinq ans, le jour de l’élection, c’est tout. Non pas que l’élection soit pipée, non pas qu’on triche dans les urnes. Elle est pipée parce que les options sont définies d’avance. Personne n’a demandé au peuple sur quoi il veut voter. On lui dit : « Votez pour ou contre Maastricht ». Mais qui a fait Maastricht ? Ce n’est pas le peuple qui a élaboré ce traité.
Il y a la merveilleuse phrase d’Aristote : « Qui est citoyen ? Est citoyen quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être gouverné. » Il y a des millions de citoyens en France. Pourquoi ne seraient-ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique vise précisément à le leur désapprendre, à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faut confier les affaires. Il y a donc une contre-éducation politique. Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent. Et comme les gens sont loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et qu’ils deviennent cyniques.
Dans les sociétés modernes, depuis les révolutions américaine (1776) et française (1789) jusqu’à la seconde guerre mondiale (1945) environ, il y avait un conflit social et politique vivant. Les gens s’opposaient, manifestaient pour des causes politiques. Les ouvriers faisaient grève, et pas toujours pour de petits intérêts corporatistes. Il y avait de grandes questions qui concernaient tous les salariés. Ces luttes ont marqué ces deux derniers siècles.
On observe un recul de l’activité des gens. C’est un cercle vicieux. Plus les gens se retirent de l’activité, plus quelques bureaucrates, politiciens, soi-disant responsables, prennent le pas. Ils ont une bonne justification : « Je prends l’initiative parce que les gens ne font rien. » Et plus ils dominent, plus les gens se disent : « C’est pas la peine de s’en mêler, il y en a assez qui s’en occupent, et puis, de toute façon, on n’y peut rien. »
La seconde raison, liée à la première, c’est la dissolution des grandes idéologies politiques, soit révolutionnaires, soit réformistes, qui voulaient vraiment changer des choses dans la société. Pour mille et une raisons, ces idéologies ont été déconsidérées, ont cessé de correspondre aux aspirations, à la situation de la société, à l’expérience historique. Il y a eu cet énorme événement qu’est l’effondrement de l’URSS en 1991 et du communisme. Une seule personne, parmi les politiciens - pour ne pas dire les politicards - de gauche, a-t-elle vraiment réfléchi sur ce qui s’est passé ? Pourquoi cela s’est- il passé et qui en a, comme on dit bêtement, tiré des leçons ? Alors qu’une évolution de ce type, d’abord dans sa première phase - l’accession à la monstruosité, le totalitarisme, le Goulag, etc. - et ensuite dans l’effondrement, méritait une réflexion très approfondie et une conclusion sur ce qu’un mouvement qui veut changer la société peut faire, doit faire, ne doit pas faire, ne peut pas faire. Rien !
Et que font beaucoup d’intellectuels ? Ils ont ressorti le libéralisme pur et dur du début du XIXe siècle, qu’on avait combattu pendant cent cinquante ans, et qui aurait conduit la société à la catastrophe. Parce que, finalement, le vieux Marx n’avait pas entièrement tort. Si le capitalisme avait été laissé à lui-même, il se serait effondré cent fois. Il y aurait eu une crise de surproduction tous les ans. Pourquoi ne s’est-il pas effondré ? Parce que les travailleurs ont lutté, ont imposé des augmentations de salaire, ont créé d’énormes marchés de consommation interne. Ils ont imposé des réductions du temps de travail, ce qui a absorbé tout le chômage technologique. On s’étonne maintenant qu’il y ait du chômage. Mais depuis 1940 le temps de travail n’a pas diminué.
Les libéraux nous disent : « Il faut faire confiance au marché. » Mais les économistes académiques eux-mêmes ont réfuté cela dès les années 30. Ces économistes n’étaient pas des révolutionnaires, ni des marxistes ! Ils ont montré que tout ce que racontent les libéraux sur les vertus du marché, qui garantirait la meilleure allocation possible des ressources, la distribution des revenus la plus équitable, ce sont des aberrations ! Tout cela a été démontré. Mais il y a cette grande offensive économico- politique des couches gouvernantes et dominantes qu’on peut symboliser par les noms de M. Reagan et de Mme Thatcher, et même de François Mitterrand ! Il a dit : « Bon, vous avez assez rigolé. Maintenant, on va vous licencier », on va éliminer la « mauvaise graisse », comme avait dit M. Juppé ! « Et puis vous verrez que le marché, à la longue, vous garantit le bien-être. » A la longue. En attendant, il y a 12,5 % de chômage officiel en France !

La crise n’est pas une fatalité

ON a parlé d’une sorte de terrorisme de la pensée unique, c’est-à-dire une non-pensée. Elle est unique en ce sens qu’elle est la première pensée qui soit une non-pensée intégrale. Pensée unique libérale à laquelle nul n’ose s’opposer. Qu’était l’idéologie libérale à sa grande époque ? Vers 1850, c’était une grande idéologie parce qu’on croyait au progrès. Ces libéraux-là pensaient qu’avec le progrès il y aurait élévation du bien-être économique. Même quand on ne s’enrichissait pas, dans les classes exploitées, on allait vers moins de travail, vers des travaux moins pénibles : c’était le grand thème de l’époque. Benjamin Constant le dit : « Les ouvriers ne peuvent pas voter parce qu’ils sont abrutis par l’industrie [il le dit carrément, les gens étaient honnêtes à l’époque !], donc il faut un suffrage censitaire. »
Par la suite, le temps de travail a diminué, il y a eu l’alphabétisation, l’éducation, des espèces de Lumières qui ne sont plus les Lumières subversives du XVIIIe siècle mais des Lumières qui se diffusent tout de même dans la société. La science se développe, l’humanité s’humanise, les sociétés se civilisent et petit à petit on arrivera à une société où il n’y aura pratiquement plus d’exploitation, où cette démocratie représentative tendra à devenir une vraie démocratie.
Mais cela n’a pas marché ! Donc les gens ne croient plus à cette idée. Aujourd’hui ce qui domine, c’est la résignation ; même chez les représentants du libéralisme. Quel est le grand argument, en ce moment ? « C’est peut-être mauvais mais l’autre terme de l’alternative était pire. » Et c’est vrai que cela a glacé pas mal les gens. Ils se disent : « Si on bouge trop, on va vers un nouveau Goulag. » Voilà ce qu’il y a derrière cet épuisement idéologique et on n’en sortira que si vraiment il y a une résurgence d’une critique puissante du système. Et une renaissance de l’activité des gens, d’une participation des gens.
Çà et là, on commence quand même à comprendre que la « crise » n’est pas une fatalité de la modernité à laquelle il faudrait se soumettre, « s’adapter » sous peine d’archaïsme. On sent frémir un regain d’activité civique. Alors se pose le problème du rôle des citoyens et de la compétence de chacun pour exercer les droits et les devoirs démocratiques dans le but - douce et belle utopie - de sortir du conformisme généralisé.
Pour en sortir, faut-il s’inspirer de la démocratie athénienne ? Qui élisait-on à Athènes ? On n’élisait pas les magistrats. Ils étaient désignés par tirage au sort ou par rotation. Pour Aristote, souvenez-vous, un citoyen, c’est celui qui est capable de gouverner et d’être gouverné. Tout le monde est capable de gouverner, donc on tire au sort. La politique n’est pas une affaire de spécialiste. Il n’y a pas de science de la politique. Il y a une opinion, la doxa des Grecs, il n’y a pas d’épistémè (1).
L’idée selon laquelle il n’y a pas de spécialiste de la politique et que les opinions se valent est la seule justification raisonnable du principe majoritaire. Donc, chez les Grecs, le peuple décide et les magistrats sont tirés au sort ou désignés par rotation. Pour les activités spécialisées - construction des chantiers navals, des temples, conduite de la guerre -, il faut des spécialistes. Ceux-là, on les élit. C’est cela, l’élection. Election veut dire « choix des meilleurs ». Là intervient l’éducation du peuple. On fait une première élection, on se trompe, on constate que, par exemple, Périclès est un déplorable stratège, eh bien on ne le réélit pas ou on le révoque.
Mais il faut que la doxa soit cultivée. Et comment une doxa concernant le gouvernement peut-elle être cultivée ? En gouvernant. Donc la démocratie - c’est important - est une affaire d’éducation des citoyens, ce qui n’existe pas du tout aujourd’hui.

« Se reposer ou être libre »

RÉCEMMENT, un magazine a publié une statistique indiquant que 60 % des députés, en France, avouent ne rien comprendre à l’économie. Des députés qui décident tout le temps ! En vérité, ces députés, comme les ministres, sont asservis à leurs techniciens. Ils ont leurs experts, mais ils ont aussi des préjugés ou des préférences. Si vous suivez de près le fonctionnement d’un gouvernement, d’une grande bureaucratie, vous voyez que ceux qui dirigent se fient aux experts, mais choisissent parmi eux ceux qui partagent leurs opinions. C’est un jeu complètement stupide et c’est ainsi que nous sommes gouvernés.
Les institutions actuelles repoussent, éloignent, dissuadent les gens de participer aux affaires. Alors que la meilleure éducation en politique, c’est la participation active, ce qui implique une transformation des institutions qui permette et incite à cette participation.
L’éducation devrait être beaucoup plus axée vers la chose commune. Il faudrait comprendre les mécanismes de l’économie, de la société, de la politique, etc. Les enfants s’ennuient en apprenant l’histoire alors que c’est passionnant. Il faudrait enseigner une véritable anatomie de la société contemporaine, comment elle est, comment elle fonctionne. Apprendre à se défendre des croyances, des idéologies.
Aristote a dit : « L’homme est un animal qui désire le savoir. » C’est faux. L’homme est un animal qui désire la croyance, qui désire la certitude d’une croyance, d’où l’emprise des religions, des idéologies politiques. Dans le mouvement ouvrier, au départ, il y avait une attitude très critique. Prenez le deuxième couplet de L’Internationale, le chant de la Commune : « Il n’est pas de Sauveur suprême, ni Dieu - exit la religion - ni César, ni tribun » - exit Lénine !
Aujourd’hui, même si une frange cherche toujours la foi, les gens sont devenus beaucoup plus critiques. C’est très important. La scientologie, les sectes, ou le fondamentalisme, c’est dans d’autres pays, pas chez nous, pas tellement. Les gens sont devenus beaucoup plus sceptiques. Ce qui les inhibe aussi pour agir.
Périclès dans le discours aux Athéniens dit : « Nous sommes les seuls chez qui la réflexion n’inhibe pas l’action. » C’est admirable ! Il ajoute : « Les autres, ou bien ils ne réfléchissent pas et ils sont téméraires, ils commettent des absurdités, ou bien, en réfléchissant, ils arrivent à ne rien faire parce qu’ils se disent, il y a le discours et il y a le discours contraire. » Actuellement, on traverse une phase d’inhibition, c’est sûr. Chat échaudé craint l’eau froide. Il ne faut pas de grands discours, il faut des discours vrais.
De toute façon il y a un irréductible désir. Si vous prenez les sociétés archaïques ou les sociétés traditionnelles, il n’y a pas un irréductible désir, un désir tel qu’il est transformé par la socialisation. Ces sociétés sont des sociétés de répétition. On dit par exemple : « Tu prendras une femme dans tel clan ou dans telle famille. Tu auras une femme dans ta vie. Si tu en as deux, ou deux hommes, ce sera en cachette, ce sera une transgression. Tu auras un statut social, ce sera ça et pas autre chose. »
Or, aujourd’hui, il y a une libération dans tous les sens du terme par rapport aux contraintes de la socialisation des individus. On est entré dans une époque d’illimitation dans tous les domaines, et c’est en cela que nous avons le désir d’infini. Cette libération est en un sens une grande conquête. Il n’est pas question de revenir aux sociétés de répétition. Mais il faut aussi - et c’est un très grand thème - apprendre à s’autolimiter, individuellement et collectivement. La société capitaliste est une société qui court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter. Et une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer.
Nous vivons sur cette planète que nous sommes en train de détruire, et quand je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense à la mer Egée, je pense aux montagnes enneigées, je pense à la vue du Pacifique depuis un coin d’Australie, je pense à Bali, aux Indes, à la campagne française qu’on est en train de désertifier. Autant de merveilles en voie de démolition. Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche. Et cela pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, libérés d’un travail stupide, productif, répétitif, etc. Or cela est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est celui de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote - une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre -, c’est cela qu’il faut détruire. Le système s’appuie sur cet imaginaire- là.
La liberté, c’est très difficile. Parce qu’il est très facile de se laisser aller. L’homme est un animal paresseux. Il y a une phrase merveilleuse de Thucydide : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. » Et Périclès dit aux Athéniens : « Si vous voulez être libres, il faut travailler. » Vous ne pouvez pas vous reposer. Vous ne pouvez pas vous asseoir devant la télé. Vous n’êtes pas libres quand vous êtes devant la télé. Vous croyez être libres en zappant comme un imbécile, vous n’êtes pas libres, c’est une fausse liberté. La liberté, c’est l’activité. Et la liberté, c’est une activité qui en même temps s’autolimite, c’est- à-dire sait qu’elle peut tout faire mais qu’elle ne doit pas tout faire. C’est cela le grand problème de la démocratie et de l’individualisme.
( Propos recueillis par Daniel Mermet.Le texte intégral de cet entretien est disponible à : France-Inter, émission « Là-bas si j’y suis », pièce 5463, 116, avenue du Président-Kennedy, 75220 Paris Cedex 16. Sous le titre Post-scriptum sur l’insignifiance, il sera publié fin 1998 aux Editions de l’Aube, 84240 La Tour-d’Aigues.)
Cornelius Castoriadis

lundi 2 avril 2012


Emmanuel Terray : être de droite, c’est avoir peur

L’anthropologue Emmanuel Terray, qui signe « Penser à droite », a enquêté sur la tribu dont les valeurs triomphent depuis plus de trente ans.


Emmanuel Terray à la rédaction de Rue89, mars 2012 (Mathieu Deslandes/Rue89)
Emmanuel Terray est un grand nom de l’anthropologie française. C’est aussi un citoyen engagé, comme on dit, franchement à gauche. Il vient de publier un livre, « Penser à droite » (éd. Galilée), dont on a envie de souligner toutes les phrases.
En étudiant les écrits des grands penseurs de droite depuis la Révolution française, il a dégagé ce qui constitue leur socle commun, quelles que soient les époques, et quels que soient les « courants » et les traditions dans lesquels ils s’inscrivent.
Il nous aide à comprendre pourquoi l’immigration et l’islam sont des obsessions des hommes politiques de droite. Et pourquoi on peut être pauvre mais voter pour un candidat qui n’aide pas les pauvres.
Au terme de son enquête, il estime que la vision du monde « de droite » est aujourd’hui hégémonique – et que « François Hollande est un bon reflet » de cette domination. Entretien.
Rue89 : Vous avez entrepris de comprendre ce que c’est qu’être de droite. Comment ce sujet s’est-il imposé à vous ?
Emmanuel Terray : C’est venu de très loin : je suis d’une famille de droite classique républicaine. Au fur et à mesure que les années ont passé, il m’a semblé qu’il fallait prendre la mesure du fait que la moitié du monde ne pense pas comme moi ; et qu’on ne pouvait pas réduire ce fait à la simple défense d’intérêts matériels. D’autant que dans cette moitié qui ne pense pas comme moi, beaucoup de gens ont peu d’intérêts matériels à défendre.
Je voulais comprendre ce qui les amenait à défendre un ordre établi qui les traite relativement mal. Comme anthropologue, je me suis toujours efforcé de comprendre une société autre, une culture autre. Ce livre est le fruit d’un effort déployé pour comprendre la tribu de la droite.
C’est la même approche intellectuelle que quand vous partiez étudier des tribus en Côte d’Ivoire ?
J’ai travaillé dans des sociétés faites de lignages juxtaposés qui peuvent être très opposés les uns aux autres mais qui appartiennent tout de même à un même clan. Et quand un autre clan entre en scène, ces lignages savent toujours s’entendre.
On a un mécanisme du même genre dans la pensée de droite. Malgré son extrême diversité, la pensée de droite a toujours été capable de se réunifier quand l’adversaire se faisait menaçant.
Les historiens qui ont réfléchi sur la droite – à commencer par René Rémond, à continuer par Sirinelli et ses collaborateurs puis par Michel Winock – insistent toujours sur sa diversité. J’observe pour ma part une continuité indéniable dans le temps et une grande cohérence.

« L’ordre établi, c’est le point de départ »

Mais la droite se compose malgré tout de deux grandes familles : les tenants du libéralisme économique et ceux qui sont plutôt attachés au conservatisme social. Combien de temps cette cohabitation peut-elle encore durer ?
La tension entre les deux est un mécanisme constant dans l’histoire de la droite. La droite défend l’ordre établi. C’est le point de départ. Mais l’ordre établi change sous la pression des mouvements du monde. Par conséquent, la droite est confrontée à une échéance : ou bien nous restons fidèles à l’ordre établi tel que nous l’avons toujours défendu et nous tombons dans la réaction ; ou bien nous nous adaptons.
Vous avez une très belle transition de ce genre au début du XIXe siècle. Sous la Restauration, la droite aristocratique féodale souhaite que l’Ancien régime soit rétabli. Mais la société a changé, la révolution industrielle commence, les banques et l’argent prennent de l’importance.
Cette évolution pousse la droite légitimiste dans la réaction et c’est la droite orléaniste qui se place au cœur du jeu : ce sont les valeurs de Guizot et Louis-Phillippe qui l’emportent. L’argent.
Balzac décrit admirablement cette mutation : vous avez d’un côté la duchesse de Langeais et le comte de Montriveau, partisans de l’Ancien régime ; et de l’autre Rastignac, qui décide de s’adapter à la société telle qu’elle est devenue, qui va épouser la fille de l’usurier et se faire de l’argent.
On pourrait aussi prendre un exemple à la fin du XIXe siècle. La droite, jusque là, est résolument monarchiste. Vers 1880-1890, les plus lucides voient bien que la République est installée et qu’on ne reviendra pas à la monarchie. Et par conséquent, c’est le mécanisme du Ralliement. Dans l’Histoire, l’expression désigne le ralliement des catholiques mais ça va bien au-delà : la droite devient républicaine et ceux qui restent monarchistes versent dans la réaction.
Je me demande si on n’assiste pas au début d’une transition du même genre.
Si la mondialisation ultralibérale devient la règle définitive, si la droite classique s’accroche à ses positions, elle deviendra elle aussi réactionnaire par rapport à cette idéologie ultralibérale. Il y a une tension évidente entre les deux. Mais la crise peut aussi freiner le triomphe de la mondialisation ultralibérale ; à ce moment-là, la droite républicaine classique retrouverait ses marques.

Sarkozy, « du côté du libéralisme »

Donc les tenants du conservatisme social retrouveraient une place centrale à droite ?
Oui. Si on regarde l’échiquier politique français, on voit bien que Sarkozy et Juppé, ce n’est pas la même chose. Or on ne peut pas dire que la tendance Juppé a définitivement perdu la bataille. La crise peut favoriser une envie de modération et de stabilité.
En lisant votre livre, je me suis demandé si Nicolas Sarkozy était vraiment de droite.
Il n’est pas de la droite classique. Les valeurs de la droite classique et celles des tenants du libéralisme économique s’opposent presque terme à terme : la stabilité, l’enracinement, la sécurité et le consensus d’un côté ; la mobilité, le nomadisme, le goût du risque et la compétition de l’autre. Sarkozy est du côté du libéralisme.
Ceci dit, cette distinction n’efface pas les fondamentaux : l’ordre, la hiérarchie, l’autorité, la priorité donnée au plus proche sur le lointain, restent constantes. L’idée d’égalité est rejetée par toutes les fractions de la droite – l’inégalité est même considérée comme un bienfait, un moteur de la compétition, donc de la croissance, de l’innovation.
A vous lire, le centriste Bayrou est de droite.
Sans aucun doute. Il est clairement d’une droite conservatrice, républicaine, d’influence chrétienne – ce qui est important à souligner, parce que ce n’est pas la règle générale.

Rien d’utopique chez Hollande

Et Hollande ? Si je me fie aux valeurs que vous énumérez, j’en tire la conclusion qu’il est aussi de droite.
Là les choses sont différentes. La droite et la gauche, c’est un couple antagoniste mais indissociable. Elles sont déterminées l’une par l’autre. C’est un couple qui s’affronte dans la bataille politique et la bataille des idées. Par conséquent, on en arrive à la question de l’hégémonie : qui est dominant dans la bataille des idées ?
Contrairement à ce qu’on pense souvent, la gauche était assez largement dominante jusqu’en 1970-75, pendant la période des Trente Glorieuses : elle était dominante sous sa forme interventionniste, keynésienne, progressiste.
Il y a eu une mutation en 1980 et depuis cette période, c’est la droite qui est hégémonique : c’est le triomphe des valeurs de l’individualisme, de la compétition, des inégalités. Et je pense que François Hollande est un bon reflet de cette hégémonie de la droite.
Je ne doute pas qu’il soit un homme de gauche du point de vue de ses appartenances sociales, de son enracinement, mais dans ce qu’il développe, si les valeurs de la gauche c’est l’innovation, l’invention, la prise de risque, le privilège de l’avenir sur le présent, on en est assez loin.
Il n’y a rien dans ce que nous propose François Hollande qui relève de près ou de loin de l’utopie. Or je pense que sans utopie, il n’y a pas vraiment de pensée de gauche.
François Hollande serait donc un homme qui défend des valeurs de droite !
Je dirais que c’est un homme de gauche qui subit très fort l’hégémonie de la droite. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Quid des écologistes ?
Il y a chez les écologistes un curieux mélange d’utopie futuriste et de nostalgie passéiste, sur le thème du retour à la nature, à la vie simple, etc. Cette identité multiple leur permet d’attirer beaucoup de suffrages – lorsqu’il n’y a pas d’enjeu réel, par exemple aux élections européennes et régionales. Quand les élections décisives (politiques) arrivent, c’est une autre affaire.

Mélenchon ou la gauche classique

Passons à Mélenchon.


Si les valeurs de la gauche, c’est le refus de l’ordre établi, la recherche de l’égalité, l’idée qu’il n’y a pas d’ordre sans justice, et que toute injustice est un désordre, indiscutablement, Mélenchon et le Front de Gauche sont les porteurs des valeurs de la gauche classique.

Vous allez voter pour lui ?
Vraisemblablement.
Vous disiez que la pensée de droite est hégémonique. Peut-on dire que la France est de droite ?
Votre question est difficile. Je suis frappé par la chose suivante : dans la mesure où elle privilégie l’ordre et la sécurité d’une part, le proche sur le lointain d’autre part, la pensée de droite a des assises sociologiques qui lui assurent une audience considérable.
Je pense à des gens qui n’ont pas beaucoup, et qui ne sont pas prêts à risquer ce pas beaucoup dans des aventures politiques incertaines, qui raisonnent selon l’adage « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », « ne lâchons pas la proie pour l’ombre ».
C’est un point intéressant parce que historiquement, la droite s’est toujours méfiée du suffrage universel. Et puis la révolution de 1848 est arrivée et il y a eu les premières élections au suffrage universel masculin. Divine surprise : les monarchistes ont eu 500 sièges et les républicains, 200.
La droite a découvert que le suffrage universel, à condition qu’il soit bien balisé, à condition que le choix des candidats soit bien encadré, pouvait jouer en sa faveur.
D’autre part, la démocratie implique un effort, une dépense d’énergie, de temps. Quiconque a eu des responsabilités sait que c’est bien plus facile de décider soi-même et d’essayer de faire appliquer cette décision plutôt que de consulter cinquante personnes et discuter pendant des heures pour arriver à un avis commun. Or les gens ne sont pas spontanément portés à l’effort.
Il existe aussi, plus profondément, ce que Dostoïevski a appelé la peur de la liberté. J’ai été défenseur prud’hommes dans les années 70 à la CFDT. Dans notre idéologie, nous voulions une défense collective, participative. On voulait associer les gens qui venaient porter plainte à leur propre défense. On se heurtait à des résistances farouches. Je les entends encore :
« Monsieur, je remets mon sort entre vos mains, je vous fais une entière confiance. »
Ce recul face à la liberté et la responsabilité jouent très fort en faveur de la droite, qui fait une distinction fondamentale entre l’élite et la masse.

Staline, « un tempérament de droite »

Votre témoignage vient à l’appui des croyances des penseurs de droite qui considèrent l’homme comme plutôt mauvais et feignant s’il n’est pas contraint par la société.
Si on laisse la nature opérer, la force des choses jouer, la pensée de droite est effectivement validée. Les gens de gauche ont souvent tendance à sous-estimer l’effort et les prises de risque qu’ils demandent.
Mais alors, on naîtrait de droite et on pourrait éventuellement devenir de gauche sous certaines conditions ?
Je ne sais pas si on est de droite à l’état de nature. De mon point de vue, gauche et droite sont deux tempéraments symétriques.
Si vous n’aimez pas l’ordre établi, si vous ne craignez pas l’innovation, les risques, si vous êtes un peu parieur, ce tempérament vous conduit à être de gauche.
Si vous êtes davantage soucieux de sécurité, si vous craignez pour ce que vous avez, pour ce qui existe, si vous craignez l’arrivée de gens venus d’ailleurs, vous êtes de droite.
Prenez l’Union soviétique entre les deux guerres : vous voyez s’opposer des tempéraments de gauche et des tempéraments de droite. C’est Trotski, partisan de la révolution permanente, face à Staline, partisan de l’ordre, de la discipline, de la hiérarchie.
Dans le PC chinois actuel, c’est la même chose.
Quand Sarkozy est arrivé au pouvoir, l’UMP affirmait être devenue le parti du mouvement. Etes-vous d’accord avec cette revendication ?
Cette revendication relève de la formule du prince Tancrède dans « Le Guépard » :
« Il faut que tout change pour que tout reste pareil. »
Je crois que c’est le principe même de la politique de Sarkozy. L’idée est de sauver l’ordre établi dans ses fondamentaux avec ce qu’il contient d’inégalités, de toute puissance de l’argent ; mais de faire les mutations accélérées et cosmétiques qui permettront de sauver cet essentiel.

« On fait mine de craindre l’islam »

Pourquoi la droite est-elle obsédée par l’islam ?
L’islam nous est proposé comme un adversaire de substitution, car il faut toujours un adversaire, depuis que le communisme a disparu. On n’a pas assez noté que les Trente Glorieuses sont exactement contemporaines de la guerre froide.
Je suis convaincu que l’avènement de ce que Robert Castel a appelé la société salariale – une société de croissance, de plein emploi, de progrès du niveau de vie, de sécurisation des statuts pour les travailleurs – cette société construite par l’effort commun de l’aile réformiste du mouvement ouvrier et de la bourgeoisie éclairée, devait beaucoup à la pression extérieure exercée par l’aile communiste du mouvement ouvrier.
La première année que j’ai voté, en 1956, le Parti communiste faisait 26% des voix. C’était une alternative possible. A partir de 1980, la menace soviétique devenant de moins en moins crédible, le capitalisme s’est senti libéré de toute menace, d’où ce passage à l’hubris, à la démesure.
L’islam, aujourd’hui, ne met pas en cause le destin capitaliste. C’est un adversaire moins menaçant. Mais on fait mine de le craindre pour se souder contre quelque chose.
Comment les gens de droite ont-ils assisté aux révolutions arabes ?
Le printemps arabe a provoqué une petite dépression. Notre droite aurait été très désorientée si toutes les révolutions arabes avaient conduit à l’avènement de démocraties dans tout le monde arabe.
Mais les partis islamistes sont en train d’emporter la bataille politique aussi bien en Tunisie qu’en Egypte. La droite peut donc continuer à brandir la menace islamiste.
La droite va donc continuer à jouer avec le halal, les prières de rues...
Et les horaires des piscines, oui... Mais ce n’est pas uniquement pour avoir un ennemi. Cette attitude se rattache aussi à cette hostilité à l’étranger qui est une dimension importante de la pensée de droite.

La préférence nationale, pensée à droite

Pourquoi la droite est-elle si méfiante vis-à-vis de l’étranger ?
Elle ne voit pas les étrangers d’abord comme des humains. La pensée de droite déteste les catégories universelles. Vous trouverez quantité de penseurs de droite pour vous dire que l’humanité est une notion zoologique, sans contenu politique ni social, ni culturel.
Pour eux, ce qui existe, c’est les nations : certaines nous sont proches, d’autres lointaines. L’idée de préférence nationale, elle est formulée par le Front national, mais elle est au cœur de la pensée de droite.
C’est aussi lié à sa conception de l’ordre : l’ordre implique que ses éléments restent distincts, et que chacun reste à sa place.
Or si vous n’êtes pas dans une société d’apartheid, l’immigration apporte le risque d’hybridation, de mélange, de métissage, de confusion.
Et, par définition, un immigré c’est quelqu’un qui ne reste pas à sa place. Tout cela est donc contraire aux valeurs de la droite. L’instinct profond de la droite l’amène à être hostile à l’immigration.
Tout au long des XIXe et XXe siècles, la France a toujours extrêmement mal accueilli les étrangers d’où qu’ils viennent : elle a mal accueilli les Belges, les Italiens – rappelez-vous le pogrom d’Aigues-Mortes –, les Espagnols...
J’ai lu des journaux des années 30, qui expliquent que le catholicisme complètement fétichiste et fanatique des Polonais interdisait absolument leur intégration dans la République française laïque... Remplacez le catholicisme par l’islam, et vous aurez les peurs d’aujourd’hui.
Etre de droite, au fond, c’est avoir peur ?
Bien souvent, oui. Observez la pensée de Finkielkraut, vous retrouvez cette notion de forteresse assiégée : nous sommes entourés par les barbares, ils sont à nos portes, nous sommes menacés de déclin, de disparition... C’est un thème cardinal dans la pensée de droite depuis 1830.
Pendant la révolution de 1848, les barbares de l’époque, ce sont les Bretons, les Picards, les Auvergnats qui s’entassent dans les faubourgs de Paris et comme ils ne parlent pas encore très bien français, car Jules Ferry n’est pas encore arrivé, ils sont réputés étrangers, ils menacent la civilisation bourgeoise parisienne.
Dans le livre de Louis Chevalier, « Classes laborieuses et classes dangereuses », vous trouvez des descriptions et des citations éloquentes sur le sujet. Il n’y a pas grand-chose à changer entre les textes de cette période et ceux d’aujourd’hui : la civilisation disparaît, il n’y a plus de repères, la morale s’évanouit. C’est un thème constant de la pensée de droite, ce thème de la peur.
Dans la préface de « Lucien Leuwen », Stendhal a cette très belle formule :
« Adieu ami lecteur, essayez de ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur. »
On voit dans la campagne actuelle que la haine et la peur sont des moteurs fondamentaux pour les candidats de droite.

« Penser à droite » d’Emmanuel Terray
Ed. Galilée, 163 pages, 25 euros

dimanche 1 avril 2012

Pare-chocs

Pare-chocs

Connaissez-vous Milton Friedman ? Qui fréquente un peu les médias alternatifs a de bonnes chances d'avoir entendu ou lu ce nom. « Là-bas si j'y suis » par exemple, le mentionne à l'occasion. On le présente généralement comme le théoricien majeur du néolibéralisme, ce qu'il est. Mais une autre facette du personnage est souvent omise, qui à mon avis vaut le détour. Il a aussi défini des moyens pour y parvenir : c'est la théorie du choc.
Les écrits de Milton Friedman sont la principale inspiration du mouvement qui consiste à réduire le plus possible la place et la taille de l'Etat, dans le monde entier, depuis plusieurs décennies. On saisit par là le poids du personnage.
En effet, après la Seconde guerre mondiale, le capitalisme n'avait pas le visage que nous lui connaissons aujourd'hui. Les conséquences de la doctrine du « laisser-faire » étaient encore bien présentes dans le paysage. Entre 1919 et 1939, la plupart des grands pays européens, ruinés par la Grande Guerre, avaient basculé dans des régimes d'extrême-droite, leurs populations écoeurées par le chômage, l'inflation, la crise de 1929, etc... Des régions du monde de plus en plus importantes passaient sous l'influence du stalinisme et du maoïsme, pour des raisons voisines. Dans le Tiers-Monde, le « développementalisme » connaissait des succès et une expansion rapides. Les états du Cône Sud de l'Amérique Latine, par exemple, intervenaient massivement dans l'économie. Ils finançaient les infrastructures manquantes, telles que des aciéries ou des autoroutes. Ils subventionnaient les entreprises qui produisaient sur place les biens de consommation. Ils protégeaient cette production de la concurrence par des tarifs douaniers adaptés. Et les résultats suivaient. « Dans les années 1950, l'Argentine s'enorgueillissait de posséder la plus importante classe moyenne du continent. Son voisin, l'Uruguay, avait un taux d'alphabétisation de 95% et offrait des soins de santé gratuits à tous ses citoyens ». 1 En Asie, des tentatives du même ordre réussissaient pareillement.
C'est à ce moment que l'école de Chicago, soutenue en cela par les patrons des multinationales américaines, imposa un postulat économique faux, que nous n'avons pas fini de tuer aujourd'hui. À cette époque, le grand homme de l'économie était John Maynard Keynes, dont on a reparlé à l'occasion de la crise de 2008. Sa position consistait à dire que le capitalisme devait assurer aux populations un minimum de dignité pour éviter leur basculement dans des idéologies fascistes ou communistes.
Friedman lui, avait pris la direction du département d'écononomie de l'Université de Chicago, et son charisme lui avait permis d'en faire une véritable cellule intégriste. Réalisant un vieux rêve d'économistes frustrés, il habillait ses théories de modèles mathématiques et informatiques, donnant à ses disciples le sentiment d'être de véritables scientifiques, à l'instar de physiciens ou d'astronomes. Son modèle de base affirme qu'aucune économie ne peut fonctionner mieux qu'un marché parfaitement libre et concurrentiel, qui seul permet une « allocation optimale des ressources ». Les lois de l'offre et de la demande, lorsqu'on les laisse s'appliquer sans entrave, ajusteraient parfaitement prix et salaires, par le jeu d'une renégociation permanente. Toute anicroche dans ce système parfait proviendrait d'interventions abusives ou malavisées du pouvoir politique. La mission de l'économiste consisterait donc à nettoyer l'économie de ces impuretés, afin de rapprocher sans cesse de la perfection le fonctionnement des marchés.
On a constaté récemment ce qu'il en est : cette assertion est naturellement une vue de l'esprit, à peu près aussi réaliste que la machine sans frottement ou le mouvement perpétuel.
Avez-vous essayé de négocier le prix d'un café ou d'un abonnement à Internet ? (La mode des forfaits et abonnements, assurance contre la variation des prix et la volatilité des clients, illustre bien la confiance réelle des grandes entreprises envers cette théorie.)
Avez-vous remarqué que dans une négociation de votre salaire, le rapport de force est légèrement déséquilibré ?
On peut aussi noter que ce qui a le plus de valeur n'est pas ce que nous achetons. Le pire des criminels enfermé dans une prison française ne paie pas d'impôts. Pourtant il bénéficie de la Défense Nationale. Bref, cette théorie est une position de fondamentaliste. Elle n'a guère plus de valeur économique qu'un tract d'Al-Qaïda n'a de valeur spirituelle. C'est un outil dans la poursuite d'objectifs pratiques précis.
De telles constatations n'ont jamais arrêté un illuminé. Si la réalité ne s'adapte pas à sa théorie, il faut changer la réalité. Et à la longue, ses idées ont fini par trouver un écho. Un groupe peu nombreux mais puissant, les dirigeants des plus grandes compagnies américaines, ne se satisfaisait pas de la direction keynesienne de l'économie. À quoi servait la superbe croissance des trente glorieuses, s'il fallait en redistribuer une telle part en impôts et en salaires ? Les prêches de l'école de Chicago tombaient à pic.
Ses trois grands principes étaient : déréglementer, privatiser, réduire les dépenses publiques. À ce stade, on commence à percevoir l'énormité des conséquences de ces idées, qui nous ruinent encore aujourd'hui. Elles pourraient être les trois piliers du temple de l'Union Européenne :
·         Des règlements encadraient la circulation des capitaux et des marchandises, d'autres les niveaux des salaires et les conditions de travail : déréglementation.
·         Les états assumaient des fonctions essentielles à la vie en société comme les soins médicaux, l'éducation, les communications postales et autres, la production et l'entretien des infrastructures, le pilotage des industries stratégiques,... Privatisation.
·         L'impôt progressif permettait de redistribuer une partie de la richesse, évitant au moins de constituer des sociétés d'oligarques et de miséreux telles que le Tiers-Monde en a tant connu: niches fiscales, endettement des états qui perdent les moyens d'intervenir.
Ne nous inquiétons pas, cela ne va plus durer. L'Europe s'en occupe. Selon les bons principes de Milton Friedman.
Le monsieur a d'ailleurs disposé d'un fan-club d'une taille et d'une puissance inouïes à ce jour, se référant explicitement à ses idées comme à une bible économique.
Ronald Reagan, Margaret Thatcher, les Bush, entre autres s'en sont très majoritairement inspirés, en le citant volontiers. Pour ne rien dire des petits dirigeants de puissances moyennes qui les ont servilement copiés.
Des décennies de politique du FMI, consistant en « ajustements structurels » qui ont brisé les économies en développement, trouvaient leur source dans ses théories.
Les trois derniers présidents de la Banque Centrale américaine (Federal Reserve, ou « Fed ») les ont suivies fidèlement.
Augusto Pinochet, dictateur chilien de sinistre mémoire, était conseillé par.. Milton Friedman !
 
Mais à son propos, nous allons aborder le second volet de l'oeuvre. Celui qui explique comment mettre en place des politiques aussi contraires à l'intérêt général, malgré la réprobation quasi-unanime qu'elles doivent forcément susciter.
La chose repose sur une seule idée : la thérapie du choc, souvent mal traduite en Français par « thérapie de choc ». Vous avez déjà entendu l'expression, elle vous semble faire partie de la langue ? C'est un indice de la pénétration de ces idées dangereuses dans la conscience des nations. Elle se traduit d'ailleurs dans toutes les langues. Ainsi que l’Etat-Providence, autre trouvaille lexicale de notre grand homme. En connaître la provenance aide à savoir quoi penser d'un discours qui les emploie.
Il s'agit donc d'exploiter les chocs. Lorsqu'une population est hébétée, désemparée, à l'occasion d'un désastre ou d'une catastrophe, c'est le moment précis, sous le couvert de l'urgence, de faire passer les décisions les plus dures, sous le couvert de prétextes comme l'union sacrée ou nationale, la suspension démocratique, etc... Je ne vous fais pas le détail, nous avons suffisamment assisté à l'application de ces principes. De plus, ma tolérance aux mauvaises odeurs a des limites.
Partant de là, tout se déroule sans accroc. Si un gouvernement ou un groupe dominant est en possession d'un moyen d'exploiter les chocs, deux conséquences en découlent :
Lorsque le désastre survient, ils sont prêts et réagissent avec un timing impeccable.
Les catastrophes deviennent désirables et peuvent être provoquées si elles ne surviennent pas spontanément.
Sur ce dernier point, je pourrais prêter le flanc à l'accusation de complotisme, voire de tendances paranoïaques. Je rappellerai donc pour l'exemple que l'objectif de la guerre d'Irak, bien plus que l'exécution de Saddam Hussein, était l'extension du marché libre soutenu par une « démocratie parlementaire ». L'Iran et l'Irak étaient, voici une génération, deux puissances régionales et pétrolières tenues par des Etats forts et interventionnistes. Ils se sont depuis lors entre-déchirés à plusieurs reprises et la part des grandes compagnies dans leur marché intérieur et l'exploitation de leurs ressources a crû considérablement. Pour l'Iran, c'est encore imparfait, mais le dossier avance. La guerre d'Irak a été l'occasion de commencer à privatiser jusqu'à l'armée des Etats-Unis, sous la forme du recours à des sociétés de mercenaires chargés du sale boulot. Pour la population de ce pays, l'arrivée des troupes américaines dans sa capitale, que rien ne laissait prévoir quelques mois auparavant, constitua une gigantesque catastrophe. Avantage supplémentaire, la qualité de dictateur clientéliste du potentat protégeait l'envahisseur contre l'éventualité de l'union nationale contre lui. La désorganisation se doubla de tensions internes aggravant encore l'impuissance à résister.
Dans cette catégorie, la prise de pouvoir de Pinochet au Chili fut un véritable cas d'école. On avait ici affaire à un gouvernement développementaliste typique, intervenant puissamment dans l'économie. Les grandes compagnies pouvaient craindre pour l'intégrité de leurs intérêts dans le pays, eu égard aux nationalisations envisagées. Les difficultés du gouvernement furent donc amplifiées. On sait depuis que la grande grève des camionneurs des mines de cuivre, première richesse du pays, fut soutenue et financée par la CIA. L'instabilité augmentant, un coup d'Etat militaire d'une brutalité incroyable fut mené à bien par les chefs d'état-major des trois armes. Le bombardement aérien du palais présidentiel de la Moneda, puis l'emprisonnement immédiat et la torture de quarante mille personnes dans le stade national ne furent que le début d'une longue série d'horreurs.
Si une partie du peuple chilien tenta de résister, dans l'ensemble il était trop terrifié et préoccupé de survivre pour s'opposer à l'application des conseils de Milton Frieman au général-président. Ainsi l'Etat chilien fut tranquillement démantelé, hormis bien sur les forces de répression. De même, les ressources du pays purent être méthodiquement pillées par les grandes compagnies internationales.
 
Les exemples ne manquent pas dans l'histoire mondiale récente, mais cette note sera déjà bien longue sans en ajouter. Il ne s'agit pas d'un complot, mais d'une option stratégique, et qui fonctionne bien depuis longtemps.
 
Mais créer des traumatismes n'est pas toujours nécessaire. Parfois les désastres surviennent d'eux-mêmes.
 
On sait peu que l'ouragan Katrina, qui dévasta la Nouvelle-Orléans, fut en réalité une réussite discrète mais brillante de l'administration Bush. Une masse de foncier idéalement placé, sur un littoral hautement touristique, était alors occupé par des familles noires, pauvres, et qui pour comble bénéficiaient de prestations sociales, et entre autres d'écoles publiques. Ce drame a été l'occasion d'une splendide opération immobilière qui rendit à ce secteur le lustre qu'il méritait.
De plus, le réseau d'écoles publiques de la ville, dans l'urgence, ne pouvait être reconstruit assez vite avec les moyens publics, comme partout réduits. Ces établissements furent donc remplacés par des bons pour s'inscrire dans des écoles à charte, « ...administrées par des entités privées mais qui n'obéissent qu'à leurs propres règles. »1 La première de ces règles restant le but lucratif.
 
De même, le tsunami qui dévasta les côtes de l'Océan Indien voici quelques années. Nous avons tous donné, tous entendu Médecins Sans Frontières nous dire que les besoins de l'urgence étaient couverts, tous ignoré ce qui s'était passé ensuite. En tout cas, les pêcheurs qui occupaient une grande partie de ces littoraux de rêve ont là aussi fait place à de gigantesques et prestigieuses stations balnéaires.
 
En Grèce, la destruction de la démocratie et de l'état social, la privatisation de tout ce qui peut l'être, sont trop évidentes pour que l'on s'y attarde. Le choc de la dette sur une population pas assez organisée pour résister est une grande réussite. On pense moins à l'Italie ou l'Espagne, où il permit tout de même de porter au pouvoir des banquiers !
La fin du quinquennat Sarkozy, juste après l'exécution de Merah, est un excellent moment pour effectuer ce rappel, car il nous laisse en mémoire nombre d'exemples des phénomènes que nous décrivons. Harcèlement de mini-chocs, lois de circonstance au gré des faits divers, la pratique est non seulement électoraliste, mais occasion de rogner à chaque fois les libertés, de favoriser les intérêts des grandes compagnies et de leurs propriétaires.
 
La conclusion évidente de tout ceci est que nous ne perdrons rien à garder notre sang-froid. On peut s'attendre à des chocs dans un proche avenir en France, où des enjeux d'importance sont sur la table. Le modèle fonctionne trop bien, a trop bien fonctionné, pour être abandonné maintenant. Encore une fois, l'affaire Merah en est un premier exemple. Il met particulièrement bien en valeur la participation des médias à ce type d'opération. Et n'oublions pas le détail qui tue : il s'agit d'une stratégie qui fonctionne sur la surprise. Elle ne fonctionne que sur des populations abasourdies et inorganisées. Les lobbies, les financiers, les grandes compagnies ont la carte dans la manche, prête à sortir ? Soyons prêts nous aussi, et accueillons comme il convient les prochaines tentatives. Un vaste éclat de rire me semblerait assez adapté.
Portez-vous bien.
 
 Naomi Klein, La Stratégie du choc (Babel).
 http://cassetoi-vlp.over-blog.com/