OU L’ON DECOUVRE COMMENT LUDWIG WITTGENSTEIN ENTREPREND DE NETTOYER LA PENSEE
Comment nous servons—nous des mots ? Comment se fait-il qu’ils correspondent à la réalité ? Quand arrive-t-il que nous prenions les mots pour des réalités, alors qu’ils ne sont que des façons de dire? Par quel moyen pouvons-nous nous rendre compte de ces méprises ? Est-il possible d’y mettre un terme ? Ou de les atténuer? Voilà le genre de questions qui n’ont cessé de tarauder Ludwig Wittgenstein.
C’est à sa façon un personnage de roman. Ingénieur, soldat, jardinier, instituteur, architecte, professeur, ermite, brancardier... Il ne cesse de changer d’apparence. Son génie nomade rompt avec quantité d’entourages, tout en élaborant une œuvre immense et radicale. Sa démarche philosophique, décisive et atypique, est une des plus originales des temps modernes. Rien d’étonnant à voir son influence croître sans cesse depuis sa disparition en 1951.
Il a fallu du temps pour prendre la mesure de son apport, puisqu’il ne public presque rien de son vivant. Ce qui le passionne d’abord ? Musique et mécanique. La musique est inévitable, quand on vit à Vienne, en 1889, dans un palais ou voisinent sept pianos et où tout le monde est névrosé et virtuose — c’est pour Paul, le frère pianiste qui perdit un bras à la guerre, que Ravel composera le Concerto pour la main gauche. Brahms est un intime de la famille, comme le peintre Klimt et bon nombre d’artistes. Le père, Karl, est richissime : il reçoit les Carnegie et les Krupp. Mais ce maître de forges est un ami des arts nouveaux, il aime particulièrement ce qui choque les bourgeois autrichiens.
L'enfant et la machine a coudre
Le petit Ludwig ne rêve pas seulement de devenir chef d’orchestre. Il fabrique seul, de toutes pièces, à onze ans, une machine à coudre. Roues dentées, moteurs, avions forment son univers. Il fréquente, à Linz, une école privée. Dans sa classe, un certain Adolf Hitler. Il n’est pas impossible que Ludwig soit le jeune juif brillantissime dont parle Hitler, et dont il voudra plus tard se venger. Toutefois, il convient aussi de prendre garde a la prolifération de la fiction. Mieux vaut se méfier de la tendance qui consiste a finir par voir Wittgenstein partout. A vingt ans, il entame des études d'ingénieur et part à Manchester apprendre les systèmes de propulsion des avions. Les mathématiques commencent à le passionner, et bientôt les questions logiques et philosophiques qu’elles soulevent. Il va suivre à Cambridge les cours de Bertrand Russell, qui vient de publier avec Whitehead les Principia Mathematica. Visiblement, Wittgenstein est attiré par la théorie logique pure et l’abstraction philosophique. Il hésite pourtant. Est-ce bien sa voie ?
Dans Portraits of Memory, Russell se souvient de ce jeune homme pas comme les autres : il était étrange, et ses notions me paraissaient bizarres, de sorte que tout un trimestre je ne pus me résoudre a savoir si c'était un homme de génie ou simplement un excentrique". A la fin de son premier trimestre à Cambridge, il vint me voir et me dit : "S’i1 vous plaît, dites-moi si je suis complètement idiot ou pas". Je répondis: "Mon cher, je n’en sais rien, pourquoi me le demander ?” Il dit : parce que, si je suis complètement idiot, je deviendrai aéronaute; sinon, je deviendrai philosophe.” ]e lui dis de m’écrire quelque chose, pendant les vacances, sur un sujet philosophique, je lui dirais alors s’il était complètement idiot ou non. Au début du trimestre suivant, il m’apporta le résultat de cette suggestion. Après avoir lu une seule phrase, je lui dis: “Non, vous ne devez pas devenir aéronaute.” Et il ne le devint pas. »
Il devint soldat, car la guerre venait d’éclater. Affecté à un torpilleur sur la Vistule, Wittgenstein écrit son premier livre sur de petits carnets — dans le bruit des machines, la fatigue et le froid. Objectif : en finir avec la philosophie. L'essentiel réside dans une critique du langage capable de dissoudre les questions artificielles de la métaphysique. Les seules phrases pourvues de sens décrivent des faits, des événements ayant lieu dans le monde. En quoi consiste le monde lui-même, sa texture, sa présence ? Voila qui demeure impossible à dire.
Si je dois répondre at la question "qu’est-ce que le vert? " posée par quelqu’un qui n’en sait rien, je ne peux que dire "c’est ca »... en lui montrant quelque chose de vert. Cette réalité extérieure au langage, nous pouvons la montrer du doigt et l'éprouver, mais pas la dire. Wittgenstein la nomme "le mystique". L’erreur Ia plus commune est de vouloir exprimer cet indicible. Contre cette illusion, il pose comme règle : "Ce qu'on ne peut dire, il faut le taire."
Instituteur en Basse-Autriche
Le court volume qui rassemble ses analyses est d’un titre dissuasif : Tractatus logico-philosophicus. Publié en 1921, il est vite considéré par les lecteurs capables de le comprendre (ne fût-ce qu’en partie...) comme un des plus grands ouvrages de son temps. Wittgenstein, lui, s’en désintéresse complètement. Il est déja ailleurs. Il hérite d’une part de l’immense fortune patemelle, et s’en débarrasse aussitôt par un don à ses frères et soeurs — moins perturbés par cet argent, explique-t-il, que ne l’auraient été de pauvres gens.
Apres avoir été quelque temps jardinier au monastère de Hütteldorf en Basse-Autriche, il décroche son diplôme d’instituteur, mais part se construire une cabane en Norvège à Skjolden, au bord d’un lac désert. Il y vit le temps d’un été, avant d’apprendre à lire et à compter aux petits montagnards autrichiens dans des villages perdus: Puchberg, Trattenbach, Otterthal... Au bout de quelques années, il se lasse. Contrairement à ce que Rousseau laissait espérer, les paysans sont mesquins, leurs enfants bornés. Qu'est-il allé faire dans ces coins perdus? "Il est devenu complètement mystique", écrit Russell. Angoisse et instabilité ne le quittent jamais, son homosexualité le rend coupable. Keynes, en 1924, tente de le remettre au travail. "Tout ce que je devais réellement dire, je l’ai dit et, par le fait, la source est tarie. Cela sonne curieusement, mais c’est ainsi", répond Wittgenstein. Il lui faut encore quelque temps avant de retrouver le chemin de l'université. Il construit une maison à Vienne pour sa soeur Margarete, dessine les plans, les portes, les serrures, les radiateurs... On peut l’admirer encore sur la Kundmanngasse. Son style d’architecture évoque celui de Loos.
Wittgenstein revient finalement at Cambridge en 1929. Il soutient sa thèse de doctorat sur le Tractatus, en précisant aux membres du jury, dont Russell : "Ne vous en faites pas, je sais que vous n’y comprendrez jamais rien." Devenu professeur, cet énergumène ne fait rien comme tout le monde. Au lieu de donner des cours, il réunit quelques étudiants dans sa chambre et leur dicte, interminablement, ses pensées. Sous la forme de devinettes curieuses, de jeux qui ressemblent a des histoires à dormir debout. Au premier abord, car de proche en proche, à force de repasser at proximité des mêmes énigmes par une série de circuits différents, le paysage entier se trouve transformé.
"Une vie merveilleuse"
Celui que les experts nomment aujourd’hui’hui "WittgensteinII" invente alors une manière nouvelle de penser. Il critique ses analyses antérieures. Ce qui l'intéresse : démêler les multiples maniéres que nous avons d’actionner les mots, de nous "débrouiller" — ou de nous "embrouiller" — avec le sens fluctuant que nous leur attribuons. "Un mot n’a pas un sens qui lui soit donne pour ainsi dire par une puissance indépendante de nous; de sorte qu’il pourrait y avoir une sorte de recherche scientifique sur ce que le mot veut réellement dire. "Un mot a le sens que quelqu’un lui a donne." Il poursuit, loin de sa rigidité d’autrefois : "Beaucoup de mots n’ont pas de sens strict, mais ce n’est pas un défaut. Penser le contraire serait comme de dire que la lumière de ma lampe de travail n’a rien d’une véritable lumière, parce qu’elle n’a pas de frontière nette." Ces années de promenade à haute voix dans la pensée le mobilisent mais ne le satisfont pas. Des cahiers ronéotés circulent. Le penseur continue d’expérimenter, mais ne publie rien. Il poursuit son errance imprévisible, part en URSS, retrouve ensuite sa cabane en Norvège, revient enfin à Cambridge, s’y voit attribuer une chaire prestigieuse en 1939. Il la quitte pendant la guerre pour devenir brancardier, démissionne de l’université à la fin des combats et repart vivre, en Irlande cette fois, dans une hutte de pêcheur. D’autres périples encore occupent la fin de sa vie : États-Unis, retour à Vienne, dernier passage en Norvège. Chercheur de repos toujours en mouvement, Wittgenstein meurt d'un cancer le 29 avril 1951. Dernière phrase: "Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse." Plaisanterie ultime ou bien, tout simplement, vérité ?
La chasse au faux problème
Car sa vie, en un sens, fut merveilleuse. Selon d’autres critères, évidemment, que la réussite sociale, financière ou académique. Avec une extraordinaire liberté, il a inventé une manière — fiévreuse et fragile, inflexible et inquiète — de poursuivre sa quête. Mais que cherchait-il au juste ? Comment définir le style de sa pensée? Ce que nous faisons consiste à nettoyer nos notions, à clarifier ce qui peut être dit du monde." En départageant ce que peuvent nos mots et leur usage et ce qui reste hors de portée du langage, il a perfectionné la chasse au faux problème. Son activité propre ne consiste pas à "faire" de la philosophie, mais plutôt à la défaire. Il ne travaille jamais pour perpétuer la masse de questions engendrée par vingt-cinq siècles de rumination métaphysique. Au contraire, il entreprend d’y faire le ménage. Mieux: il rêve d’abord de parvenir, à la limite, à dissoudre cette carapace. A ses yeux, la plupart des problèmes naissent d'illusions, d’erreurs et de malentendus engendrés par nos manières de dire. La réflexion doit mener "un combat contre la fascination que des formes d’expressions exercent sur nous". A Cambridge, pour défaire ce qu’il nomme joliment les "crampes mentales", Wittgenstein cherche à distinguer les usages que nous faisons des mots. Si nos termes ont l’air d’être toujours les mêmes, nous ne leur donnons pas un sens identique pour interroger ou affirmer, commander ou décrire, supposer ou geindre. Pour faire saisir ces situations distinctes, Wittgenstein invente des "jeux de langage" — courtes fictions, descriptions de mondes imaginaires. Dans un univers qui durerait seulement vingt minutes, imaginons qu’une institutrice apprend à compter à ses élèves. Dirions-nous qu'elle fait des mathématiques ? Ou bien : quand nous crions "Aïe !" , pouvons-nous penser à de l’ail? Ou encore: si l’on imagine Goethe essayant d’écrire une symphonie de Beethoven, pourquoi éprouve-t-on un sentiment de gêne ?
L'étrangeté apparente de ces jeux peut évoquer certaines pratiques du bouddhisme zen. Il existe d’autre points de proximité : l'intention de "nettoyer" la pensée, de se défaire des crispations, de promouvoir une doctrine—outil. Wittgenstein compare son travail a une échelle : indispensable pour grimper, on ne l’emmène pas avec soi une fois passé le mur — ce qu'on peut rapprocher du Bouddha comparant sa doctrine à un radeau, qu’on ne porte pas sur son dos une fois parvenu à l’autre rive. On ajoutera a ces éléments de parallélisme possible une dimension existentielle de la pensée, entraînant une modification de la vie. "Le travail en philosophie [...] est avant tout un travail sur soi-même", écrit-il, ajoutant ailleurs : "La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème." La meilleure façon de nettoyer la pensée serait-elle de transformer son existence ? Wittgenstein semble l’avoir cru. On le comprend mieux depuis une dizaine d’années, grâce à la découverte de ses Carnets, qu’on croyait perdus, rédigés à Cambridge et à Skjolden, dans sa hutte de Norvège. On y découvre un homme qui rêve de composer des mélodies, craint d’être happé par la folie et considère que la philosophie n'a que le faible pouvoir "d’apaiser l’esprit sur des questions insignifiantes". Ce Wittgenstein-la demeure un chercheur d’absolu en solitaire. Il traque Dieu et ne trouve personne, mais avec un grand style... "Une âme qui, plus nue qu’une autre, va du néant à l’enfer en traversant le monde, fait une plus grande impression sur le monde que les âmes bourgeoises habillées."
Cette phrase, évidemment, parle aussi de lui. Et peut—être, paradoxalement, de sa "vie merveilleuse". Demeurer toujours "une âme plus nue qu’une autre",ne jamais interrompre le voyage, ne cesser ni de chercher ni d’errer, être un génie sans prendre la pose, enseigner a Cambridge mais s'en moquer tout a fait, aller au cinéma voir des Westerns plutôt que d’écrire un article pour la revue Mind, nettoyer constamment la philosophie et mettre une cravate, un jour, pour offrir dans sa loge des roses rouges Yvette Guilbert... sans doute est—ce cela, une vie merveilleuse.
Un homme sans certitude
La place de Wittgenstein demeure malaisée à délimiter, et les discussions autour de la portée de son œuvre demeurent ouvertes. Schématiquement,
il est devenu habituel de distinguer une première partie de son trajet - celle du Tractatus logico-philosophicus, ou encore "Wittgenstein I » destinée à en finir avec la philosophie. Celle-ci ne construirait rien, ne changerait nullement le monde, mais au contraire laisserait tout en l’état. Son impact est seulement critique.
L’essentiel de l’activité philosophique, pour ce Wittgenstein première manière, est une critique du langage qui doit aboutir a une sorte d’autodissolution. Les seules phrases pourvues de sens sont celles qui décrivent des faits, des événements ayant lieu dans le monde. En ce sens, la science est possible et ne fait que dire le monde. Mais ce monde lui-même — sa texture, sa présence — demeure impossibles a dire. L’erreur la plus commune consiste a tenter d’exprimer cet indicible. La métaphysique, de ce point de vue, est impossible et illusoire.
Avec ce court volume, l’affaire est-elle close? Wittgenstein semble parvenu à démêler ce qu’il convient de faire pour utiliser légitimement nos phrases et ce qu’il faut éviter pour ne pas tomber dans le verbiage creux des philosophes. Voila qui suffit. Pourtant, dans les années 1930, a Cambridge, bien des éléments se modifient. Les jeux de langage diversifient grandement les approches et les perspectives. Et les "Investigations philosophiques", ainsi que les "Fiches", marquent la rupture de "Wittgenstein II" avec la pensée de son prédécesseur, "Wittgenstein I". Il se pourrait qu’on ne doive pas en rester à cette commode mais schématique bipartition entre "I" et "II". Au soir de sa vie, entre 1949 et 1951, Wittgenstein rédige une suite de notes, numérotées de 1 a 676, la dernière étant griffonnée deux jours avant sa mort. Le texte, publié sous le titre "De la
certitude", peut déconcerter. Il n’expose pas, de manière classique, le développement d'une analyse suivie. Il revient plutôt, de séquence en séquence, sur les mêmes difficultés, vues chaque fois d'un point de vue différent. But : défaire un nœud de faux problèmes enchevêtrés. Moyens : humour et logique, incarnés par des histoires, au premier regard insolites ou loufoques.
En voici quelques exemples :
430. ]e rencontre un Martien et il me demande: "Combien d’orteils ont les êtres humains ?" — ]e dis : "Dix. ]e vais te le montrer", puis je me déchausse. S’il s’étonnait que j’aie su cela avec tant d’assurance sans avoir regardé mes orteils, vais—je dire: "Nous autres, être humains, savons combien d’orteils nous avons, que nous les voyions ou non » ?
450. ]e suis assis avec un philosophe dans le jardin ; il dit à maintes reprises : "je sais que ceci est un arbre" tout en désignant un arbre prés de nous. Une tierce personne arrive et entend cela, et je lui dis : "Cet homme n’est pas fou. Nous faisons de la philosophie."
Que tente de dissoudre ainsi Wittgenstein? Une fausse conception, typiquement philosophique, du doute et du savoir. Dire, face a un arbre, que nous savons que c’est un arbre, voila bien une situation... qui n’arrive jamais ! Si on la fabrique artificiellement, on forge en même temps l’illusion d’un savoir qui ne correspond à rien. De son point de vue, il n’y a pas de sens at dire "je sais que ceci est ma main", ou "j’ai dix orteils, j’en ai la certitude". Car, en fait, nous n’y pensons jamais. Du coup, ce qui caractérise la certitude n’est pas d’être explicite, mais au contraire de demeurer silencieuse.
Personne ne doute que la Terre existait il y a cent ans. Peut-on dire que chacun d’entre nous le "sait"? L'homme raisonnable, insiste Wittgenstein, n'a pas certains doutes, Mon nom est-il bien mon nom ? Mes deux mains disparaissent-elles quand je dors ? La langue que je parle est-elle bien celle que je crois parler? L'adresse de mon domicile est-elle bien celle que je crois connaître ? Autant de questions qu’on se pose seulement si l’on est fou, ou philosophe. Dans la vraie vie, il en va tout autrement : "476. L’enfant n’apprend pas que les livres existent, que les fauteuils existent, etc., — il apprend à aller chercher des livres, à s’asseoir dans des fauteuils, etc. »
A la certitude comme produit artificiel qui aurait su résister à la grande machine à douter des philosophes, Wittgenstein oppose une certitude-forme de _ vie. Au lieu d’être un point d’arrivée, c’est un point de départ — une sorte d’évidence animale intégrée à l'action. Cette certitude n’est pas intellectuelle ou conceptuelle. Elle ne résulte pas des doutes, elle nous permet de les construire, c'est elle qui constitue la toile de fond. Au commencement est la certitude. Si évidente, si ancrée dans l’action et l’usage, si corporelle qu’il faut renoncer à toute idée de la justifier logiquement.
On est encore loin d’avoir vraiment appréhendé cette révolution. Si on la prend au sérieux, toute la question du savoir est à poser autrement. Au "je sais que je ne sais rien" de Socrate, au "que sais-je ?" de Montaigne, au que puis-je savoir ?" de Kant, il faut désormais ajouter la perturbation de Wittgenstein. Elle se résume ainsi : "]e vis d’abord, je sais ensuite." Ou bien, si on veut le dire à sa maniére ; "]e ne savais pas que j’avais dix orteils avant qu'un Martien ne me pose la question."
Roger-Pol DROIT in "Maîtres à penser"
samedi 28 janvier 2012
samedi 7 janvier 2012
Thomas Piketty : « La lutte des classes n'est pas morte »
Face au « risque de sécession sociale
», Thomas Piketty, historien et économiste, rêve « d'un
dépassement rationnel et pacifique du capitalisme ». Entretien.
Historien, économiste, professeur à
l'école d'économie de Paris, Thomas Piketty travaille sur les
questions de répartition de revenus, des inégalités et de la
fiscalité. Il est l'auteur des « Hauts revenus en France au XXe
siècle » et coauteur de « Pour une révolution fiscale ».
Rue89 : Vous dites que la lutte des
classes n'est pas morte. On va vous accuser de réveiller une vieille
guerre dépassée…
Thomas Piketty : J'essaie de comprendre
ce qui a vraiment changé dans la structure des classes sociales –
et ce n'est pas un gros mot, « classes sociales » – depuis le
XIXe siècle, qui est un peu le point de départ du capitalisme
industriel et des grands traumatismes en matière d'inégalités.
On a aujourd'hui une structure de
classes qui est tout de même un peu plus méritocratique, plus
fondée sur la liberté individuelle et la justice que sur la
filiation. Mais, par rapport à l'immense espoir méritocratique sur
lequel sont fondées nos sociétés démocratiques, les
transformations ont été plus limitées qu'on ne l'imagine souvent.
Et surtout, on assiste aujourd'hui à
une vraie régression. Les privilèges de naissance et le patrimoine
viennent concurrencer le capital humain, le mérite. C'est un type
d'inégalité violent, que l'on croyait avoir dépassé. Je pense
possible un retour des structures de classes plus proches du XIXe
siècle que de celles des Trente Glorieuses.
Vous dites que la supposée « lutte
entre les générations » masque les inégalités structurelles.
On reste pétri d'une croyance naïve
dans le progrès qui date des Trente Glorieuses, quand on pensait que
naturellement et spontanément, la croissance et le développement
économiques conduiraient à une société de plus en plus
méritocratique.
Cette croyance repose sur deux idées
qui se renforcent l'une l'autre :
d'abord la foi dans le capital
humain, qui aurait remplacé le capital financier et immobilier. En
gros, grâce à la rationalité technicienne, le cadre compétent
aurait naturellement la peau de l'actionnaire bedonnant et du rentier
paresseux, héritant sans avoir rien fait. Cette première croyance
est en grande partie fausse ;
l'autre croyance l'est
complètement. La guerre des âges auraient remplacé la guerre des
classes. Dans une société avec une espérance de vie de plus en
plus longue, les gens se seraient mis à accumuler du capital non pas
pour créer des dynasties capitalistes et permettre à leur famille
de ne plus travailler, mais simplement pour leurs vieux jours.
L'inégalité de fortune ne serait plus une inégalité de classe,
mais une inégalité à l'intérieur de la vie de chacun, chacun
devenant tour à tour travailleur et capitaliste. C'est un modèle
très apaisant. Il suffit de patienter, et on se concentre sur les
inégalités face au travail, plus faciles à gérer dans l'ordre
symbolique.
Qu'est-ce qui a changé ?
Inégalités d'accès aux études
Plus d'un quart des inscrits à
l'université française (gratuite) sont des enfants d'employés ou
d'ouvriers. Mais en master, ils ne sont plus que 18% et en doctorat,
12%. Leur taux est de 6% en école d'ingénieurs et 2% en école de
commerce alors qu'ils représentent 21% des bacheliers. Ils sont en
revanche surreprésentés en BTS, IUT et dans les formations
comptables. (Source : Alternatives économiques, hors série n°88,
1er trimestre 201 1.)
Si on regarde le partage du revenu
national en se reportant au XIXe siècle, la part revenant au travail
n'a pas tant augmenté que ça. Du temps de Balzac, les revenus purs
du capital (rentes foncières, intérêts et dividendes seulement
liés à la possession pure d'un patrimoine) représentaient 35%,
peut-être 40%. Aujourd'hui, c'est entre 25% et 30%. ça fait une
différence, bien sûr.
Est-ce que ça suffit pour changer de
société ? Non, on est toujours proche des deux tiers contre un
tiers. Et la part du revenu du patrimoine a beaucoup remonté ces
dernières années. Dans les années 1950, ce n'était que 15% du
revenu national. On a mis beaucoup de temps à se remettre des chocs
des deux guerres mondiales. Il faut attendre les années 1990-2000
pour retrouver les niveaux de capitalisation boursière et
immobilière de 1914.
Que s'est-il passé ?
A l'issue des guerres mondiales, des
chocs terribles avaient été portés aux patrimoines – la crise
des années 1930 –, mais le choc a surtout été politique. On
tenait les détenteurs de fortune pour responsables de l'effondrement
du système des années 1930.
Et il y a vraiment une volonté de
reprise en main du système capitaliste de la propriété privée. Ça
a créé une transformation assez profonde du système, mais qui
était en partie transitoire. En Europe, ça correspondait à un
capitalisme de reconstruction.
Ce cycle est terminé selon vous ?
Oui, même si les générations des
Trente Glorieuses, qui mettent un peu de temps à laisser la place, y
compris dans l'ordre du discours et de l'analyse de la société,
peuvent le contester. Elles ont l'impression de s'être construites
elles-mêmes et d'avoir très peu hérité. C'est une réalité, car
beaucoup de patrimoine avait été détruit.
Pour les générations nées à partir
de 1960-1970, le monde est très différent. S'il n'y a pas
d'héritage familial, si vous avez uniquement les revenus de votre
travail, il y a de fortes chances que vous restiez locataire toute
votre vie et que vous vous retrouviez à payer des loyers à des
enfants de propriétaires.
Il y aurait alors deux classes sociales
: celle qui hérite et celle qui n'aura rien.
Grosso modo, la moitié de la
population hérite de rien ou presque rien, les 10% du dessus vont
hériter de 500 000 euros et plus. Et les 40% du milieu héritent de
100 000 euros en moyenne.
La différence avec les Trente
Glorieuses, c'est que le niveau global de ces patrimoines hérités,
par rapport aux revenus du travail, a énormément progressé. Il
faut rappeler qu'une vie de smic, c'est 500 000 euros.
On avait cru à un moment que la
dimension héritage avait totalement disparu, on avait cru penser un
monde avec des inégalités uniquement salariales et
professionnelles. On dit : oui, oui, il y a des inégalités, mais
plutôt apaisantes, c'est un peu « Alice au pays des merveilles ».
Dans le fond, tout le monde est d'accord, même le Parti communiste :
il faut des cadres pour diriger les ouvriers, et il est normal qu'ils
soient payés trois fois plus. C'est pas très violent, comme lutte
des classes.
En quoi la dimension héritage est-elle
plus violente ?
Patrimoine
En 1913, le 1% des Français les plus
riches accaparait 53% du patrimoine total. Il n'en détenait plus que
20% en 1984, mais en 2010 le taux est remonté à 24% du patrimoine
total. Les 10% les plus riches détiennent 62% du patrimoine total.
(Sources : RevolutionFiscale.fr et Insee.)
Il y a l'égalité du droit de vote et
la réalité des inégalités sociales et économiques. Mais ces
dernières sont censées être fondées sur une justice, sur
l'utilité commune, le mérite.
L'article 1 de la Déclaration des
droits de l'homme dit que les distinctions sociales ne peuvent être
fondées que sur l'utilité sociale. Oui, il y des inégalités, mais
fondées sur le travail. C'est ce qui rend les inégalités
supportables en démocratie.
Mais personne n'a besoin d'un
propriétaire à qui payer son loyer, on peut être soi-même
propriétaire, c'est très différent comme logique. Quel est
l'intérêt d'avoir Liliane Bettencourt qui touche des dividendes ?
On sait bien que L'Oréal, dans la compétition mondiale, peut se
passer de Liliane Bettencourt, et là est le truc très perturbant
dans l'analyse du mérite. On voudrait préserver cette illusion
méritocratique, également au sommet des fortunes. Pourtant elle n'a
rien inventé.
Certains parlent du retour d'une
société de rentiers. N'est-ce pas exagéré ?
Si vous n'avez pas un gros grain de
sable qui s'appelle la fiscalité, on revient inévitablement à une
société de rentiers. Au niveau mondial, la fortune des
millionnaires augmente de 6 à 7% par an. Si vous prolongez ça et
que vous avez une croissance économique de 1%, vous allez dans un
mur.
Cette croyance dans un développement
harmonieux du capitalisme que la science économique du XIXe siècle
a diffusée, c'est le concept du sentier de croissance équilibré,
où tout progresse au même rythme : les salaires, les patrimoines,
les profits. Il n'y a plus qu'à se laisser porter.
On en revient à un questionnement de
l'économie politique du XIXe siècle, Marx, ou Ricardo avant lui.
Ils regardaient les évolutions à long terme (Ricardo regardait la
rente foncière, on pourrait prendre le prix de l'immobilier, Marx
regardait le profit industriel, on pourrait prendre les
stock-options), ils essayaient de s'imaginer le long terme. Et on
allait dans le mur, avec des classes de plus en plus antagonistes.
Je ne dis pas qu'ils avaient raison sur
tout, mais ils posaient les bonnes questions.
Et la question aujourd'hui est :
qu'est-ce qu'on a comme raison pour être optimiste, si on n'a pas
des institutions démocratiques assez fortes, notamment via l'impôt,
pour reprendre le contrôle de ce capitalisme patrimonial
complètement fou. Si on n'agit pas, alors oui, le risque d'avoir des
évolutions complètement divergentes entre groupes sociaux est très
fort.
Le sentiment d'injustice, dites-vous,
est croissant dans cette société ?
Il y a un très fort sentiment
d'injustice sur la répartition des richesses, et en même temps une
difficulté à passer à des solutions politiques de lutte… Il y a
aussi une très forte résignation face à la mondialisation.
Le niveau de souveraineté démocratique
n'a pas évolué, mais la réalité des échanges économiques et
humains s'est mondialisée, et cette contradiction crée le sentiment
d'impuissance face au politique.
Vous parlez de la nécessité d'une «
révolution fiscale » alors qu'au PS, dont vous êtes proche, on
parle de « réforme ».
L'impôt progressif est l'enfant des
guerres, du chaos, de la violence, des conflits, pas de débats
démocratiques rationnels. On avait le suffrage universel bien avant
1914 et on n'arrivait pas à créer l'impôt sur le revenu. Il a été
voté le 15 juillet 1914, pas pour financer des progrès sociaux,
mais parce qu'on avait besoin de recettes fiscales pour faire la
guerre. Mais je reste optimiste et rêve toujours d'un dépassement
rationnel et pacifique du capitalisme.
La lutte des classes, c'est aussi du
haut vers le bas. On entend parler de « culture de la pauvreté »,
de « cancer social ». Un épiphénomène ?
Je vois un très sérieux risque de
sécession, non plus économique mais mentale et culturelle, d'une
certaine élite.
J'étais très étonné au moment de la
loi Tepa, en 2007, lors des débats de la reforme de l'impôt sur les
successions. Christine Lagarde, alors ministre de l'Economie,
expliquait que cela permettrait à une famille de transmettre un
million d'euros sans être taxée. Elle ne se rendait pas compte
qu'elle était en train de parler d'un tout petit groupe d'individus,
sans doute très nombreux parmi ses amis, mais ultra-minoritaires en
France.
C'est très nouveau qu'en France on
soit dans cette rupture avec le réel dans le discours public et
politique. Là aussi, il y a risque de sécession.
Cet entretien est extrait d'un dossier
de seize pages sur la lutte des classes, à lire dans le numéro 15
de Rue89 Le Mensuel, actuellement en kiosques.
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