samedi 25 avril 2009

Plaidoirie d'Annibale Tanucci.

Monsieur le Président, messieurs de la Cour, nous sommes ici pour défendre l'honorabilité de M. Esposito Alessandro, dit La Samaritaine, accusé d'escroquerie et de contrefaçon de marque déposée.

Notre intention est de démontrer que l'escroquerie est sans fondement dans le premier chef d'accusation et que le fait reproché ne constitue pas un délit de contrefaçon de marque déposée.

Cela dit, exposons les faits :

Le dimanche 27 mars, dimanche des Rameaux, par une belle matinée ensoleillée, quand tout laissait supposer que l'esprit de chacun se serait tourné vers des souhaits de paix, l'agent Abbondanza Michèle dressait contravention à charge de mon client Esposito Alessandro pour vente sans autorisation de sacs petits et grands, de diverses formes, sur le trottoir faisant face à l'église de Santa Caterina à Chiaia. Le jour suivant, une descente de justice, exécutée par les agents du Contrôle des Douanes dans un entre-sol sis au numéro 25 duVico Sergente Maggiore, où réside précisément mon client, amenait la découverte d'une modeste chaîne d'assemblage des susdits sacs, rassemblant exclusivement les membres de la famille Esposito, et vingt-huit montres en parfait état de marche, imitations de marques suivantes : Rolex, Cartier, Porsche et Piaget.

Pour en venir au cœur de l'accusation, il faut préciser que la matière plastique, achetée et non fabriquée par Esposito pour confectionner les sacs, reproduisait à la suite, verticalement comme horizontalement, une série de lettres "L" et "V", entre-croisées en guise de monogramme et espacées par de petites fleurs. Lesdites lettres seraient les initiales d'un certain Louis Vuitton, citoyen français, non présent à cette audience et que nous n'avons pas le plaisir de connaître.

Au cas où la Cour ne serait pas informée des prix pratiqués par la maison Louis Vuitton à Paris, nous vous prions de noter qu'un sac de grandeur moyenne, confectionné en un excellent plastique français, est vendu à peu près quatre cent mille lires, alors que son imitation italienne, produite par mon client, ne coûte que vingt-cinq .mille lires et, dans certains cas, lorsque la recette de la journée laisse à désirer, seulement vingt mille lires. Détail fondamental : un écriteau bien en vue sur toute la marchandise, indiquait :

AUTHENTHIQUES SACS LOUIS VUITTON

PARFAITEMENT IMITÉS

C'est alors que l'on se demande : Alessandro Esposito a-t-il commis une escroquerie ?

Mais que veut dire " escroquerie " ?

Demandons-le au Code pénal. Voyons... Article 640... "Celui qui par artifices et machinations induit certaines personnes en erreur, se procurant un injuste profit, est passible, sur plainte de la personne offensée, d'une peine allant de trois mois à trois ans de réclusion et d'une amende de quarante mille à quatre cent mille lires." D'où l'on en déduit que, pour qu'il y ait escroquerie, en premier lieu, il est indispensable qu'il y ait une personne offensée préalablement induite en erreur; et qui pourrait être cette personne offensée ? Un client de passage ? Non, messieurs de la Cour, parce que deux cas se présentent ici : ou bien le client de passage a lu l'écriteau jusqu'au bout et alors il savait qu'il s'agissait de simples imitations, ou bien, par inadvertance, il n'a lu qu-' " AUTHENTHIQUES SACS LOUIS VUITTON " et alors le véritable escroc, c'est lui, lui qui, avec seulement vingt-cinq mille lires, voulait rafler un objet estimé sur le marché à près d'un demi-million ! Et puis, à la fin des fins, de quel injuste profit s'agirait-il ? Ces neuf ou dix mille lires par sac qu'Esposito ramenait chez lui aux ouvriers fébriles de sa famille ? Non, messieurs de la Cour : la défense soutient énergiquement qu'en l'absence d'escrocs, on se saurait parler d'escroquerie.

Venons-en au second chef d'accusation : la contrefaçon de marque déposée. Les grands maîtres de la peinture, les Giotto, les Cimabue, les Masaccio, n'avaient pas coutume d'apposer leur signature sur leurs chefs-d'œuvre, et ce parce qu'ils estimaient, à juste titre, que les œuvres d'art devaient être appréciées pour leur valeur intrinsèque et non parce qu'elles étaient signées Untel ou Trucmuche.

De fait, la lubie de la signature peut être considérée comme une dégénérescence de notre société de consommation. Aujourd'hui, la connerie humaine, vous me passerez la brutalité de l'expression, en arrive à acheter n'importe quoi, pourvu que cela soit dûment signé. Dans les années cinquante, le peintre Piero Manzoni fit une expérience volontairement provocatrice : il réussit à vendre ses propres excréments dans une boîte (espérons-le) hermétiquement fermée, avec cette légende : " Merde d'artiste." Eh bien, partant du même principe, M. Louis Vuitton de Paris s'est dit un beau jour : " Moi, maintenant, je vais confectionner des milliers de sacs en plastique, j'écrirai dessus mes initiales et puis je vendrai le tout dix fois plus cher que son prix : tu veux parier que je vais trouver un nombre incalculable de crétins pour en acheter ? " Je parle de Vuitton, mais cela pourrait tout aussi bien s'appliquer aux autres exploitations d'une griffe : Gucci, Fendi, Armani, Rolex, etc.

Maintenant, rien ne les arrête : même assis dans les toilettes, on a du plaisir à s'entourer de carreaux signés Valentino !

Certains pourraient m'objecter : "Louis Vuitton n'oblige personne à acheter ses sacs. Pourquoi ton client, au lieu de piquer la marque des autres, n'essaie-t-il pas de lancer sur le marché son propre produit ?

Eh oui, vous imaginez tout de suite une femme confiant à son amie : " Hier, je me suis acheté un Esposito, si tu voyais comme il me va bien ! "

Dès lors, je me demande : existe-t-il une loi bornant les profits d'un particulier ?

Bien sûr, mais c'est la loi commune du marché : si une entreprise augmente trop ses prix de vente, elle ne réussira jamais à écouler son produit du fait de la concurrence.

Et si cette entreprise abuse ses clients en les persuadant que son produit est exceptionnel, même s'il est en matière synthétique ?

C'est là qu'on se retrouve, mon cher Vuitton !

Article 603, définition du délit : " Quiconque soumet une personne à son propre pouvoir, afin de la réduire à l'état de totale sujétion, est passible de réclusion de trois à cinq ans."

Or, j'affirme que, si un individu a réussi à convaincre des milliers de personnes qu'un sac en plastique, même recouvert de monogrammes, vaut mieux qu'un sac en cuir, cela veut dire que cet individu a réduit à l'état de totale sujétion ses propres clients, et donc, fort de cette déduction, j'accuse M. Louis Vuitton, de Paris, de ce délit.

J'accuse également les trafiquants de signatures, les vendeurs de vent, italiens et étrangers, d'assujettir à leur pouvoir nos femmes et nos enfants.

J'accuse les revues chic, comme FMR, de propager les fausses idoles d'un nouveau fétichisme. J'accuse les mass média, les publicitaires, les commerçants et tous leurs complices de profits illicites.

A vous, messieurs de la Cour, la tâche de rendre la justice : sur un plateau de la balance, vous avez Louis Vuitton, Gros Malin International, et sur l'autre plateau, Esposito Alessandro, petit malin napolitain, pris en flagrant délit, alors qu'il tentait de grignoter une miette sur la table de la grande bouffe !

Les grands philosophes de la Grèce Luciano de Crescenzo

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