Il faut brosser l’histoire à rebrousse-poil et la penser comme catastrophe. C’est la seule manière d’être fidèle à l’expérience passée et surtout de ne pas trahir la mémoire des vaincus, de tous les damnés de la terre écrasés par le char des vainqueurs, celui qu’on appelle civilisation et progrès. La tradition des opprimés nous enseigne que l’état d’exception est la règle. Tous ceux qui à ce jour ont obtenu la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels. Ceux-ci trouveront dans l’historien matérialiste un spectateur réservé. Car tout ce qu’il aperçoit en fait de biens culturels révèle une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont crées, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. Car il n’est pas de témoignage de la culture qui ne soit en même temps témoignage de barbarie. Cette barbarie inhérente aux biens culturels affecte également le processus par lequel ils ont été transmis de main en main. C’est pourquoi l’historien matérialiste s’écarte autant que possible de ce mouvement de transmission.
Voilà pourquoi l’Ange de l’histoire s’efforce de ne pas faire mourir une nouvelle fois tous ceux qu’on a ensevelis sous la chape de plomb de l’oubli et du silence de l’histoire officielle. Il contemple, horrifié, la catastrophe qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds comme si la mission des hommes dans le présent était de ne pas se dérober à la dette que les vaincus font peser sur eux, comme si cette attention à la vérité du passé était la seule façon de libérer la faible force messianique qui habite chaque génération.
Cette faible force est celle qui procède du paradis perdu. Elle nous donne la conscience de notre malheur et l’espérance qu’un salut est possible. C’est pourquoi les philosophies de l’histoire ont enfanté le principe d’une rédemption dont l’avenir serait la promesse. Mais c’est là une autre erreur. Si la rédemption est pensable, ce n’est pas dans le temps linéaire, vide et homogène du temps historique. Celui-ci accumule inlassablement les catastrophes. La révolte des esclaves, la guerre des paysans, la commune de Paris, l’insurrection berlinoise de 1919 ; la liste est longue des exemples du triomphe d’un ennemi qui n’en finit pas de triompher. En 1940, il s’appelle : Espagne franquiste, fascisme nazi, totalitarisme soviétique. Et tant que l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté car sa victoire broie ce que seule l’irruption d’une autre temporalité peut faire éclore et qu’on peut appeler la charge révolutionnaire d’une révolte présente en résonance avec toutes les révoltes passées. En effet le messie ne vient pas seulement comme rédempteur ; il vient comme vainqueur de l’antéchrist : et chaque seconde est la porte étroite par laquelle le Messie peut entrer.
Walter BENJAMIN "le concept d'histoire"
Toile de Paul KLEE
Simone MANON
lundi 1 août 2011
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