Face au « risque de sécession sociale
», Thomas Piketty, historien et économiste, rêve « d'un
dépassement rationnel et pacifique du capitalisme ». Entretien.
Historien, économiste, professeur à
l'école d'économie de Paris, Thomas Piketty travaille sur les
questions de répartition de revenus, des inégalités et de la
fiscalité. Il est l'auteur des « Hauts revenus en France au XXe
siècle » et coauteur de « Pour une révolution fiscale ».
Rue89 : Vous dites que la lutte des
classes n'est pas morte. On va vous accuser de réveiller une vieille
guerre dépassée…
Thomas Piketty : J'essaie de comprendre
ce qui a vraiment changé dans la structure des classes sociales –
et ce n'est pas un gros mot, « classes sociales » – depuis le
XIXe siècle, qui est un peu le point de départ du capitalisme
industriel et des grands traumatismes en matière d'inégalités.
On a aujourd'hui une structure de
classes qui est tout de même un peu plus méritocratique, plus
fondée sur la liberté individuelle et la justice que sur la
filiation. Mais, par rapport à l'immense espoir méritocratique sur
lequel sont fondées nos sociétés démocratiques, les
transformations ont été plus limitées qu'on ne l'imagine souvent.
Et surtout, on assiste aujourd'hui à
une vraie régression. Les privilèges de naissance et le patrimoine
viennent concurrencer le capital humain, le mérite. C'est un type
d'inégalité violent, que l'on croyait avoir dépassé. Je pense
possible un retour des structures de classes plus proches du XIXe
siècle que de celles des Trente Glorieuses.
Vous dites que la supposée « lutte
entre les générations » masque les inégalités structurelles.
On reste pétri d'une croyance naïve
dans le progrès qui date des Trente Glorieuses, quand on pensait que
naturellement et spontanément, la croissance et le développement
économiques conduiraient à une société de plus en plus
méritocratique.
Cette croyance repose sur deux idées
qui se renforcent l'une l'autre :
d'abord la foi dans le capital
humain, qui aurait remplacé le capital financier et immobilier. En
gros, grâce à la rationalité technicienne, le cadre compétent
aurait naturellement la peau de l'actionnaire bedonnant et du rentier
paresseux, héritant sans avoir rien fait. Cette première croyance
est en grande partie fausse ;
l'autre croyance l'est
complètement. La guerre des âges auraient remplacé la guerre des
classes. Dans une société avec une espérance de vie de plus en
plus longue, les gens se seraient mis à accumuler du capital non pas
pour créer des dynasties capitalistes et permettre à leur famille
de ne plus travailler, mais simplement pour leurs vieux jours.
L'inégalité de fortune ne serait plus une inégalité de classe,
mais une inégalité à l'intérieur de la vie de chacun, chacun
devenant tour à tour travailleur et capitaliste. C'est un modèle
très apaisant. Il suffit de patienter, et on se concentre sur les
inégalités face au travail, plus faciles à gérer dans l'ordre
symbolique.
Qu'est-ce qui a changé ?
Inégalités d'accès aux études
Plus d'un quart des inscrits à
l'université française (gratuite) sont des enfants d'employés ou
d'ouvriers. Mais en master, ils ne sont plus que 18% et en doctorat,
12%. Leur taux est de 6% en école d'ingénieurs et 2% en école de
commerce alors qu'ils représentent 21% des bacheliers. Ils sont en
revanche surreprésentés en BTS, IUT et dans les formations
comptables. (Source : Alternatives économiques, hors série n°88,
1er trimestre 201 1.)
Si on regarde le partage du revenu
national en se reportant au XIXe siècle, la part revenant au travail
n'a pas tant augmenté que ça. Du temps de Balzac, les revenus purs
du capital (rentes foncières, intérêts et dividendes seulement
liés à la possession pure d'un patrimoine) représentaient 35%,
peut-être 40%. Aujourd'hui, c'est entre 25% et 30%. ça fait une
différence, bien sûr.
Est-ce que ça suffit pour changer de
société ? Non, on est toujours proche des deux tiers contre un
tiers. Et la part du revenu du patrimoine a beaucoup remonté ces
dernières années. Dans les années 1950, ce n'était que 15% du
revenu national. On a mis beaucoup de temps à se remettre des chocs
des deux guerres mondiales. Il faut attendre les années 1990-2000
pour retrouver les niveaux de capitalisation boursière et
immobilière de 1914.
Que s'est-il passé ?
A l'issue des guerres mondiales, des
chocs terribles avaient été portés aux patrimoines – la crise
des années 1930 –, mais le choc a surtout été politique. On
tenait les détenteurs de fortune pour responsables de l'effondrement
du système des années 1930.
Et il y a vraiment une volonté de
reprise en main du système capitaliste de la propriété privée. Ça
a créé une transformation assez profonde du système, mais qui
était en partie transitoire. En Europe, ça correspondait à un
capitalisme de reconstruction.
Ce cycle est terminé selon vous ?
Oui, même si les générations des
Trente Glorieuses, qui mettent un peu de temps à laisser la place, y
compris dans l'ordre du discours et de l'analyse de la société,
peuvent le contester. Elles ont l'impression de s'être construites
elles-mêmes et d'avoir très peu hérité. C'est une réalité, car
beaucoup de patrimoine avait été détruit.
Pour les générations nées à partir
de 1960-1970, le monde est très différent. S'il n'y a pas
d'héritage familial, si vous avez uniquement les revenus de votre
travail, il y a de fortes chances que vous restiez locataire toute
votre vie et que vous vous retrouviez à payer des loyers à des
enfants de propriétaires.
Il y aurait alors deux classes sociales
: celle qui hérite et celle qui n'aura rien.
Grosso modo, la moitié de la
population hérite de rien ou presque rien, les 10% du dessus vont
hériter de 500 000 euros et plus. Et les 40% du milieu héritent de
100 000 euros en moyenne.
La différence avec les Trente
Glorieuses, c'est que le niveau global de ces patrimoines hérités,
par rapport aux revenus du travail, a énormément progressé. Il
faut rappeler qu'une vie de smic, c'est 500 000 euros.
On avait cru à un moment que la
dimension héritage avait totalement disparu, on avait cru penser un
monde avec des inégalités uniquement salariales et
professionnelles. On dit : oui, oui, il y a des inégalités, mais
plutôt apaisantes, c'est un peu « Alice au pays des merveilles ».
Dans le fond, tout le monde est d'accord, même le Parti communiste :
il faut des cadres pour diriger les ouvriers, et il est normal qu'ils
soient payés trois fois plus. C'est pas très violent, comme lutte
des classes.
En quoi la dimension héritage est-elle
plus violente ?
Patrimoine
En 1913, le 1% des Français les plus
riches accaparait 53% du patrimoine total. Il n'en détenait plus que
20% en 1984, mais en 2010 le taux est remonté à 24% du patrimoine
total. Les 10% les plus riches détiennent 62% du patrimoine total.
(Sources : RevolutionFiscale.fr et Insee.)
Il y a l'égalité du droit de vote et
la réalité des inégalités sociales et économiques. Mais ces
dernières sont censées être fondées sur une justice, sur
l'utilité commune, le mérite.
L'article 1 de la Déclaration des
droits de l'homme dit que les distinctions sociales ne peuvent être
fondées que sur l'utilité sociale. Oui, il y des inégalités, mais
fondées sur le travail. C'est ce qui rend les inégalités
supportables en démocratie.
Mais personne n'a besoin d'un
propriétaire à qui payer son loyer, on peut être soi-même
propriétaire, c'est très différent comme logique. Quel est
l'intérêt d'avoir Liliane Bettencourt qui touche des dividendes ?
On sait bien que L'Oréal, dans la compétition mondiale, peut se
passer de Liliane Bettencourt, et là est le truc très perturbant
dans l'analyse du mérite. On voudrait préserver cette illusion
méritocratique, également au sommet des fortunes. Pourtant elle n'a
rien inventé.
Certains parlent du retour d'une
société de rentiers. N'est-ce pas exagéré ?
Si vous n'avez pas un gros grain de
sable qui s'appelle la fiscalité, on revient inévitablement à une
société de rentiers. Au niveau mondial, la fortune des
millionnaires augmente de 6 à 7% par an. Si vous prolongez ça et
que vous avez une croissance économique de 1%, vous allez dans un
mur.
Cette croyance dans un développement
harmonieux du capitalisme que la science économique du XIXe siècle
a diffusée, c'est le concept du sentier de croissance équilibré,
où tout progresse au même rythme : les salaires, les patrimoines,
les profits. Il n'y a plus qu'à se laisser porter.
On en revient à un questionnement de
l'économie politique du XIXe siècle, Marx, ou Ricardo avant lui.
Ils regardaient les évolutions à long terme (Ricardo regardait la
rente foncière, on pourrait prendre le prix de l'immobilier, Marx
regardait le profit industriel, on pourrait prendre les
stock-options), ils essayaient de s'imaginer le long terme. Et on
allait dans le mur, avec des classes de plus en plus antagonistes.
Je ne dis pas qu'ils avaient raison sur
tout, mais ils posaient les bonnes questions.
Et la question aujourd'hui est :
qu'est-ce qu'on a comme raison pour être optimiste, si on n'a pas
des institutions démocratiques assez fortes, notamment via l'impôt,
pour reprendre le contrôle de ce capitalisme patrimonial
complètement fou. Si on n'agit pas, alors oui, le risque d'avoir des
évolutions complètement divergentes entre groupes sociaux est très
fort.
Le sentiment d'injustice, dites-vous,
est croissant dans cette société ?
Il y a un très fort sentiment
d'injustice sur la répartition des richesses, et en même temps une
difficulté à passer à des solutions politiques de lutte… Il y a
aussi une très forte résignation face à la mondialisation.
Le niveau de souveraineté démocratique
n'a pas évolué, mais la réalité des échanges économiques et
humains s'est mondialisée, et cette contradiction crée le sentiment
d'impuissance face au politique.
Vous parlez de la nécessité d'une «
révolution fiscale » alors qu'au PS, dont vous êtes proche, on
parle de « réforme ».
L'impôt progressif est l'enfant des
guerres, du chaos, de la violence, des conflits, pas de débats
démocratiques rationnels. On avait le suffrage universel bien avant
1914 et on n'arrivait pas à créer l'impôt sur le revenu. Il a été
voté le 15 juillet 1914, pas pour financer des progrès sociaux,
mais parce qu'on avait besoin de recettes fiscales pour faire la
guerre. Mais je reste optimiste et rêve toujours d'un dépassement
rationnel et pacifique du capitalisme.
La lutte des classes, c'est aussi du
haut vers le bas. On entend parler de « culture de la pauvreté »,
de « cancer social ». Un épiphénomène ?
Je vois un très sérieux risque de
sécession, non plus économique mais mentale et culturelle, d'une
certaine élite.
J'étais très étonné au moment de la
loi Tepa, en 2007, lors des débats de la reforme de l'impôt sur les
successions. Christine Lagarde, alors ministre de l'Economie,
expliquait que cela permettrait à une famille de transmettre un
million d'euros sans être taxée. Elle ne se rendait pas compte
qu'elle était en train de parler d'un tout petit groupe d'individus,
sans doute très nombreux parmi ses amis, mais ultra-minoritaires en
France.
C'est très nouveau qu'en France on
soit dans cette rupture avec le réel dans le discours public et
politique. Là aussi, il y a risque de sécession.
Cet entretien est extrait d'un dossier
de seize pages sur la lutte des classes, à lire dans le numéro 15
de Rue89 Le Mensuel, actuellement en kiosques.
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