Beaucoup d’éditeurs ne font pas la rentrée littéraire. Et tous les éditeurs, s’il n’y avait cette force mortifère de l’habitude, verraient que cette tradition est une catastrophe pour les auteurs, les éditeurs, les libraires et les lecteurs.Dis, c’est pas la rentrée littéraire, là ? Tu sors quoi, toi, pour la rentrée littéraire ?
Comme le disait La Boétie qui, dois-je le rappeler, à été honteusement ignoré en son temps par tous les jurys littéraires : « La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. » Analysons donc cette habitude de la rentrée littéraire qui n’est autre chose qu’une rampe de lancement pour atteindre les prix littéraires. Une rampe de lancement qui va envoyer la plupart de ses missiles dans le décor.
Les prix ? Les prix ne servent à rien quand il s’agit d’œuvres d’art. Ils gonflent les ventes, parfois, mais pas toujours. A la rigueur, les prix qui ont un thème précis (par exemple, premier roman, roman historique) pourraient être considérés comme moins vains que les autres. Mais sérieusement, qui peut soutenir qu’un livre mérite une telle élection ?
Julien Gracq a refusé le Goncourt en 1951. Qui refuserait le Goncourt aujourd’hui, tant il semble naturel de désirer ce prix, ou un des autres prix qui, pour se démarquer de ce père envié et détesté, auront la gentillesse de récompenser le finaliste malheureux du Goncourt ? Ces autres prix sont une critique du Goncourt, mais ne sont nullement une critique de cette farce qu’est un prix littéraire.
C’est une farce car ce qui nourrit la rentrée littéraire, ce n’est pas les textes, mais la distribution de quelques rôles récurrents :
- le scandaleux (sexe et/ou nazis au programme) ;
- le jeune prodige (pas encore bachelier) ;
- le jeune premier (c’est le jeune prodige avec quinze ans de plus) ;
- le vieux qui revient et qui a encore du talent ;
- le conquérant de l’inutile (au choix : roman de mille pages, roman en vers, roman écrit sans les lettres a, f, d et v.) ;
- le professeur de province (ambiance conte de fées garantie), etc...
Je note aussi qu’il y a des naïfs pour jouer le jeu de la rentrée littéraire, sans pour autant viser les prix. Ceux-là perdent sur les deux tableaux. Non seulement ils envoient leurs auteurs à l’abattoir pour des raisons commerciales mais, en plus, ils ne jouent pas le jeu pour le gagner. Au moins, on doit reconnaître aux grandes maisons d’édition leur sens du commerce : quand elles montent au front, elles montent au front avec enthousiasme...
David Meulemans
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