Discriminations ou dissemblance ? Les subtilités de la différence
Diverses actualités récentes ont ravivé le débat public sur
l’ampleur, la nature et les moyens de lutter contre les discriminations.
La subtilité et la difficulté de cette question tient à la nécessité
de distinguer entre ce qui relève de la discrimination et ce qui résulte
de la simple disparité entre individus. Diverses aspirations, diverses
priorités et diverses habiletés se conjuguent toutes pour donner lieu à
une grande variété de choix et de parcours. Au sein de cette diversité,
seules les différences subies pour l’unique motif de l’appartenance à
une catégorie de population particulière correspondent effectivement à
ce qu’il convient d’appeler une discrimination. Il y a discrimination,
par exemple, si une femme se trouve dans l’impossibilité d’accéder à un
poste de responsabilité alors même qu’un homme « identique » à elle
l’obtiendrait, ou si hommes et femmes tirent une rémunération différente
d’activités professionnelles identiques – c’est à dire toutes choses
égales par ailleurs. Mais la seule existence d’un écart important de
salaires moyens entre hommes et femmes n’atteste pas plus de l’existence
de discriminations que la présence de fumeurs sur un trottoir ne prouve
leur goût du grand air.
Une fois circonscrite aux seules inégalités de traitement qui visent
les membres de différents groupes de population (hommes/femmes,
minorités ethniques, etc.), la discrimination peut être le résultat de
deux phénomènes.
Le premier tient à l’information : le seul fait d’appartenir à un
groupe est une source de renseignements sur les caractéristiques de
chacun des membres du groupe – les hommes, par exemple, sont en moyenne
plus enclins à sacrifier leurs principes moraux à leur intérêt
financier, c’est pourquoi certaines villes luttent contre la corruption
en renforçant la présence des femmes dans les forces de police. La
discrimination correspond dans ce cas à un outil statistique, destiné à
pallier le manque d’information : dis-moi à qui tu ressembles et je te
dirai (à peu près) qui tu es.
La seconde motivation possible de comportements discriminatoires est
une pure question de préférence : les différences de traitement sont
dans ce cas le simple (et terrible) reflet de l’attitude, à l’égard des
membres de ces groupes, de celui qui est en charge des décisions – cette
explication recouvre ainsi les comportements racistes, misogynes ou …
misandriques.
Ces deux causes possibles recouvrent ce que le sens commun associe à
la discrimination : une inégalité de traitement préjudiciable parce que
fondée sur des différences visibles et illégitimes au regard des
qualités objectives des personnes concernées. Mais en raison de cette
subtilité de définition, la discrimination reste très difficile à
mesurer : loin d’attribuer tous les écarts à des contraintes de nature
discriminatoire, une approche appropriée de cette question doit pouvoir
faire la part entre ce qui relève d’une inégalité de traitement
authentique, et ce qui tient à la variété naturelle des choix et des
situations.
C’est cette difficulté que tentent de surmonter les expériences dites
de testing, qui s’intéressent aux résultats obtenus par deux individus
aussi proches que possible l’un de l’autre à l’exception notable de leur
appartenance à des catégories de population distinctes. Toutes les
études de ce type concluent à une forte discrimination à l’encontre des
minorités ethniques – conduisant par exemple à une différence de l’ordre
de 30 % à 40 % dans le taux de convocation à un entretien d’embauche.
Mais le résultat le plus étonnant reste peut-être que cette
différence mesurée est sensiblement la même quel que soit le pays
considéré et quelle que soit l’origine ethnique incluse dans l’étude.
Une interprétation possible de ce résultat est que ce n’est pas en
raison de leur appartenance à une minorité ethnique que certaines
personnes sont traitées de façon discriminatoire, mais du seul fait
qu’ils n’appartiennent pas au groupe majoritaire. Afin de creuser cette
idée, une étude récente s’intéresse à la discrimination à l’embauche qui
affecte des candidatures dont les noms sont sans ambigüité à consonance
étrangère, mais dont l’origine ethnique n’est pas clairement identifiée
par les employeurs. Deux résultats émergent : les candidatures à
consonance étrangère sont fortement discriminées, et elles le sont dans
la même mesure que les candidatures dont le nom évoque une minorité
ethnique clairement identifiée : toutes obtiennent en moyenne 40% de
moins de convocations à un entretien d’embauche en comparaison de
candidatures à consonance anglo-saxonne. Ce résultat atteste que la
discrimination raciale est en partie fondée sur une défiance à l’égard
de l’autre en général, qui et quel qu’il soit ; non en raison de ce qui
le rend différent mais du simple fait de sa dissemblance.
Article extrait du journal La Tribune, publié le 24 avril 2012. Nicolas
Jacquemet, Ecole d’économie de Paris (PSE), extrait du journal La Tribune.
vendredi 7 septembre 2012
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire