dimanche 18 janvier 2015

Ecraser le cafard parisien

Ecraser le cafard parisien

Mardi 10 septembre dernier, j’ai pris à la gare de Lyon un TGV qui me ramenait de Paris vers Mâcon-Loché. Installé dans le wagon, je regardais passer les paysages. Il faut au moins trois quarts d’heure à un train rapide pour extraire ses passagers de la laide île de France. Car Paris se prolonge par une banlieue, puis par une zone de rurbanisation, puis, plus glauque encore,
par les plaines agricoles de la Beauce, sur lesquelles se détachent, dans le lointain, des
silhouettes de silos et d’usines. Je tenais alors une gueule de bois méritée ; tant et si bien que
je me demandais, comme souvent dans ce cas, si c’était le train qui avançait ou le ruban du
paysage qui s’amusait à défiler sous mes yeux, pour se jouer de mon immobilité. J’étais ce
matin-là dans un état que je ne connais que trop, pour l’expérimenter à intervalles réguliers.
J’avais l’impression de ne plus savoir qui j’étais, ni ce que je voulais, d’être brassé. Anéanti.
Que m’était-il arrivé ? Rien, ou presque. Je venais de passer trois jours à Paris.
Qu’avais-je fait dans la capitale ? Rien, ou presque. J’avais pris le métro, le RER, participé à
la Fête de l’Huma, parlé à des inconnus, revu quelques amis, mon éditrice, bu le soir en
compagnie des rédacteurs en chef du présent journal. Je m’étais aussi pas mal promené, à
pied. J’étais allé une fois au cinéma. Soixante-douze heures à vivre au rythme de la
métropole, et voilà que je me sentais aussi démoli intérieurement, aussi apeuré que si je
revenais d’un stage intensif chez Moon. On dit que dans cette secte, pour briser l’amour-
propre du néophyte, on lui ordonne de s’exhiber nu devant les autres. Tous les participants à
ce genre de réunions, assemblés en cercle, se livrent à une critique impitoyable de son
apparence physique. Ils raillent sa bedaine, la voussure de son dos, l’aspect de ses parties
génitales. Paris, dans la mesure où on y est exposé de façon permanente, où la concurrence
sociale y est féroce, procure un équivalent atténué de cette expérience. Humilié, l’individu y
est soumis à un lavage de cerveau dont le résultat le plus probant est de le convaincre qu’il ne
pourrait pas vivre ailleurs qu’à Paris, ou encore que Paris est une des plus belles villes du
monde.
La valise ou le cercueil doré
J’ai quitté Paris en 1999, après y avoir passé vingt-quatre années, qui correspondent à mon
enfance et à la durée de mes études. A l’époque, je travaillais (depuis trois mois) dans une
agence de publicité. Ma petite amie était en stage chez un éditeur. C’étaient donc des métiers
du tertiaire, plutôt valorisés d’après les critères de jugement en cours dans la société
spectaculaire. Un soir, nous nous sommes regardés, ma petite amie et moi, et nous nous
sommes dits : Bon, nous venons d’entrer dans la vie active. Nous sommes sur un rail. Dans un
tunnel. A la sortie du tunnel nous serons deux sinistres et opulents imposteurs. Que faire ?
Une seule solution s’offrait à nous : fuir. Nous sommes partis vivre dans un petit village de
Bourgogne. C’était au mois de novembre. Totalement inexpérimentés, n’ayant jamais habité à
la campagne ni l’un ni l’autre, nous n’avions pas le permis de conduire, et aucun moyen de
locomotion sur place, sauf une mobylette. Nous avions sous-estimé la nécessité du chauffage.
Nous n’avions qu’un convecteur et un poêle à pétrole pour chauffer une maison de pierres
humide, fermée depuis plusieurs années. Les hivers bourguignons peuvent être rigoureux. Le
mercure est descendu à moins dix deux semaines durant. Nous dormions par sept degrés dans
la chambre. Vivions par douze ou treize. Une fois, des amis sont venus nous voir. Il y avait unrayon de soleil ce matin-là. Enchantés, nous leur avons servi le petit-déjeuner sur le perron. Ils
bleuissaient à vue d’œil. Nous nous étions endurcis.
Dans les premiers temps, à la campagne, nous pouvions avoir le sentiment d’être abandonnés.
La pluie, la fixité du ciel, la boue sombre, les maisons aux volets clos dès six heures du soir,
les bois remplis de ronces, où retentit de temps à autre un coup de fusil : ces images nous
semblaient renvoyer à une profonde et essentielle solitude. Mais ce sentiment était en nous, et
non pas contenu dans le paysage, comme nous le croyions au départ. C’était notre
inadaptation au monde, propre à tous les citadins, que nous rappelaient les collines, avec leur
beauté austère.
Heureusement, nous avons rencontré des solidarités. Nous avons découvert des modes de vie
bien différents de ceux que nous avions connus jusqu’alors. Des personnes qui subsistent
selon une organisation semi-communautaire ; qui ont recours au troc plutôt qu’à l’argent. Qui
vont en forêt couper le bois pour leur poêle, qui se lavent avec l’eau de pluie stockée dans
leurs citernes, mangent les légumes qu’ils ont cultivés, font leurs fromages et leurs yaourts,
cuisent leur pain. Sans être pour autant des fanatiques ou des ex-soixante-huitards.
Simplement, des gens qui ont décidé de faire sécession, d’être autonomes plutôt qu’employés.
Dans Le Neveu de Wittgenstein, Thomas Bernhard se moque allègrement d’un couple qui a
quitté Vienne pour s’exiler dans quelque bourgade perdue de Basse-Autriche. Tous deux
étaient lancés dans le milieu musical, lui pianiste, elle diva. Bernhard raconte qu’ils se sont
mis à vivre chichement, à griller leur viande au feu de bois, tout en déclarant qu’ils ne
mettraient plus les pieds à la ville. Les mois passant, au lieu de revenir sur sa lubie, le couple
s’entêtait, clamant haut et fort sa certitude d’avoir fait le bon choix. Et c’est exactement ce qui
nous est arrivé, à mon amie et à moi. Nous avons fait cuire notre viande sur les braises. Plus le
temps passait, et plus nous pestions contre Paris. C’était même devenu, de façon assez
grotesque, une véritable obsession. Dès que nous rencontrions des amis restés dans la capitale,
nous condamnions sans appel leur cadre de vie vain et inauthentique. Jusqu’à la mauvaise foi,
nous renchérissions dans l’exécration verbale du parisianisme et de ses travers. Nous ne le
faisions pas seulement pour prendre la pause, nous donner un air malin. Ni même pour nous
convaincre. Le pire est que nous étions sincères. Nous essayions d’expliquer à des esprits plus
modérés que, décidément, il y a quelque chose de pourri au royaume du métropolitain.
Dans mon cas, l’exil volontaire hors de ma ville d’enfance aura au moins eu un immense
avantage : me guérir du goût de boire. A Paris, j’étais souvent sujet à des angoisses, submergé
par un sentiment de mélancolie, de profonde détresse. L’alcool me servait de remède. Petit à
petit, toutes mes relations sociales s’étaient construites autour de la boisson. Je n’avais que
des copains rencontrés au comptoir. Je m’ouvrais une bouteille machinalement, dès que je
rentrais chez moi. Par moments, j’avais envie de me sevrer, de tenir un ou deux jours sans une
goutte. Mais lorsque l’habitude est prise, rien de plus difficile. On campe toute une journée
sur sa décision. Vers dix-neuf heures, le téléphone sonne. Tombe une invitation à un apéro. Et
c’est reparti. Avec mes compagnons d’alors, nous avions mis au point une méthode graduée :
nous buvions de la bière, jusqu’à ce que l’effet somnifère spécial au houblon se fasse sentir ;
alors nous passions au pastis pour nous ragaillardir ; puis le vin au long cours ; et enfin, les
grands soirs, nous nous achevions à la vodka ou au whisky. La dernière année que j’ai vécue à
Paris, je perdais trois à quatre journées par semaine, dans un état de totale hébétude. Sans
compter les nuits. Le gaspillage de temps devenait terrible, c’était une hémorragie que plus
rien ne freinait. Pour être sincère, je n’avais pas en tête de quitter Paris pour arrêter de boire
(même si cette idée a dû effleurer l’élue de mon cœur). Je me voyais plutôt en train de partir
vers une des plus belles régions viticoles de France, pour y poursuivre ma soûlographie
impénitent. Mais, aussitôt arrivé en Bourgogne, installé au milieu des collines, comme par
magie, l’envie de m’intoxiquer a disparu. En quittant la grande ville, je gagnais la possibilité,
sinon de faire une paix définitive avec le démon, du moins d’en engager le processus.Lévi-Strauss explique dans Tristes Tropiques que la liberté n’est pas un problème de
conscience ni de morale, mais d’espace. On peut mesurer la liberté d’un homme à la
superficie dont il dispose pour vivre. Un individu enfermé dans dix mètres carrés est un
prisonnier. Selon cette façon de voir les choses, la vie parisienne est une vie de bagnards (à
moins de disposer d’un très grand appartement, mais c’est rare). Le moindre ouvrier agricole
dans ma campagne a une maison d’au moins quatre-vingt mètres carrés habitables, avec un
garage, un jardin, des dépendances. Parmi mes fréquentations parisiennes, je ne connais
personne qui dispose au quotidien de cette aisance. Tous vivent à l’étroit et se croient plus ou
moins des nantis, dans leurs cercueils de pierre.
Le taré des villes et le raté des champs
Un vertige de dégoût me prend souvent à l’idée de ce que je serais devenu si j’étais resté à
Paris. Les études que j’ai suivies ont en effet fait de moi un intellectuel typique, avec
diplômes ad hoc et tampons derrière l’oreille. Elles m’ont donné une certaine maîtrise de la
rhétorique orale ou écrite, une habileté purement discursive. Mais, en-dehors du professorat,
ces aptitudes ne peuvent guère être employées que dans les secteurs de la manipulation, dans
l’un de ces emplois frauduleux sinon fictifs que recouvre la dénomination vague de
communication. Or, à Paris, on a besoin d’argent. De beaucoup d’argent. Ne serait-ce que
pour payer le loyer. Qu’aurais-je fait ? De la publicité ? Des scénarii de téléfilms ? Du
rédactionnel dans un journal interne d’entreprise ? De la conception de site web ? Du lèche-
bottes ? De la promotion canapé ? Afin de survivre, il m’aurait fallu détourner tous mes
acquis intellectuels pour les faire servir les intérêts du marketing. J’aurais sans doute continué
à publier un livre tous les cinq ou six ans, histoire de renflouer mon capital symbolique, pour
mieux aller me vendre ensuite aux financiers. Car c’est la règle ; le banc frétillant des
« jeunôteurs » s’offre, par nécessité, en pâture aux squales.
Albert Camus, quand il arrive à Paris, note au mois de mars 1940 dans ses Carnets : « D’où
vient que savoir rester seul à Paris un an dans une chambre pauvre apprend plus à l’homme
que cent salons littéraires et quarante ans d’expérience de la vie parisienne. C’est une chose
dure, affreuse, parfois torturante, et toujours si près de la folie. Mais dans ce voisinage, la
qualité d’un homme doit se tremper et s’affirmer – ou périr. » Certes, ce défi est tentant.
Débarqué fraîchement d’Alger, Camus envisage sans pathos l’enfer gris de la ville des
Lumières. Il sait qu’il est là pour vaincre. Ayant vécu des années en chambre mansardée, je
reconnais volontiers la justesse de sa description. Cependant, il me semble que cette autre
affirmation n’est pas moins légitime : savoir vivre un an à la campagne dans une maison
borgne permet d’en apprendre long sur soi-même. C’est une chose dure, affreuse, parfois
torturante. Mais, si l’on ne sombre pas dans la morosité ou l’apathie, cela signifie qu’on est
capable de donner un sens à son existence par ses propres moyens, sans étai.
Parfois, lors de ma première année à la campagne, j’avais de brefs accès de folie. Il m’arrivait
ainsi de parcourir les petites routes à mobylette la nuit en hurlant, pour entendre mes cris
raisonner dans le casque comme ceux d’un autre. Un soir de rechute éthylique, seul depuis
trois jours, je suis sorti de chez moi ivre mort, à onze heures. Les rues de mon village sont
désertes, en hiver, dès le coucher du soleil. Je me débrouillai je ne sais comment, mais parvins
à inviter vingt-cinq personnes à vider des bouteilles auprès de mon âtre. J’avais cru toucher le
fond de l’isolement, au cœur d’une province fantôme, et me retrouvais l’instant d’après au
cœur d’une joyeuse troupe. Là où est le danger, croît aussi ce qui sauve.
Si je compare l’évolution de mes amis qui sont restés à Paris et la mienne, depuis 1999, la
réflexion qui me vient à l’esprit est que nous avons suivi des schémas symétriques. Dans
l’ensemble, mes amis n’ont pas changé sur le fond. Aucun n’a bifurqué, n’est passé à une
autre voie professionnelle. Ceux qui buvaient continuent. Certains se sont mis en couple.
Aucun n’a eu d’enfant. Leurs discours sont restés les mêmes ; un peu moins fantaisistes à l’approche de la trentaine. Par contre, leur vie au jour le jour a tout l’air d’une révolution
permanente. Ils sont soumis dans leur travail à des rythmes saccadés, des challenges
incessants. Ils vivent des rencontres fréquentes et inattendues, des surprises, des sorties,
succombent à des émerveillements ou des déceptions subits. Disons que leur quotidien
ressemble à la courbe chahutée d’un électrocardiogramme. Mais toute cette excitation et cette
folle dépense semblent bien n’être qu’illusions, car sur le long terme ils sont restés identiques
à eux-mêmes. Dans mon cas, c’est l’inverse. Des changements profonds et définitifs se sont
opérés. J’ai découvert des pans entiers de la société française qui m’étaient restés inconnus,
notamment le monde des paysans et des artisans, et je pense en avoir pas mal rabattu depuis
l’époque où j’étais blanc-bec étudiant à Sciences-Po. J’ai arrêté de boire. J’ai trouvé le calme
nécessaire pour écrire, publié deux romans et un essai. Je suis resté avec ma petite amie (force
est d’admettre qu’au village, les tentations et les diversions possibles sont peu nombreuses).
Un fils nous est né. Cependant, en contrepartie de ces étapes importantes qui ont été franchies
grâce à l’espace et au temps qu’offre la campagne, mon ordinaire est peu mouvementé. Je
manque d’interlocuteurs. Je ne suis pas rejeté, loin de là, par les villageois, mais pas un des
leurs non plus. Je reste en-dehors, une sorte d’intrus. Il y a moins de « petits plaisirs ». Ah,
encore une chose : je me couche à neuf ou dix heures avec un livre et me lève à sept. Voilà ce
qui peut rendre difficile un mode de vie comme celui-là : la monotonie, la tranquille répétition
des travaux et des jours. Le sentiment d’être livré à soi-même, dans un lieu et un milieu
relativement hostiles. Pourtant, à l’heure qu’il est, je n’ai aucun désir d’échanger ces légères
privations contre les bulles irisées mais toxiques du bain moussant.
Alexandre Lacroix

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